CHAPITRE PREMIER GÉNÉRALITÉS
Importance de cette époque. — Pour l'histoire de la prononciation, comme pour toute l'histoire de la langue, le xvii^ siècle est une époque de première importance. C'est alors en elîet que se sont fixés les principes et que se sont élaborées les règles d'après lesquelles s'est établie la prononciation du français littéraire et officiel.
Les théoriciens du xv!*" siècle dont j'ai raconté les efforts, avaient bien essayé d'unifier et de régulariser la prononciation, mais ils n'y avaient pas réussi. En se reprochant mutuellement des erreurs, ilsavaient contribué à distinguer les caractéristiques dialectales, ils n'avaient pas déterminé le type qui en était exempt et qui devait être considéré comme le modèle incontesté du bon usage. La prononciation de Paris commençait à prévaloir et à avoir la précellence, mais non l'autorité. Au reste les théoriciens eussent-ils été
I. Comme je l'avais annoncé au tome III. p. 81, noie 1, je traite ici de l'évolution phonétique du siècle tout entier. Mon lecteur doit presque entièrement ce chapitre à mon élève et ami M. Th. Rossel, professeur à l'Université de Grenoble. Dans son livre : Les origines de la prononeialion moderne (Paris, 1911), se trouvent en effet expliqués et interprétés les textes de grammairiens réunis, il y a trente ans, par Thurot ; les éléments de l'histoii-e phonétique y sont transformés en une histoire, où je n'avais qu'à puiser. Non seulement l'auteur m'y a autorisé, mais il a bien voulu extraire lui-même les faits qu'il a jugés essentiels, et en préparer un exposé auquel je n'ai guère fait que des modifications de forme, en ajoutant toutefois un certain nombre d'exemples à ceux qu'il avait donnés. Ce n'est point la première fois que M. Rosset m'apporte sa collaboration, soit dans la rédaction de cet ouvrage, soit dans le dur labeur de la révision des épreuves. Ici, il s'est presque complètement substitué à moi.
unanimes à vouloir lui donner cette autorité, qu'ils n'en avaient point le pouvoir. Des hommes de lettres, des grammairiens isolés étaient capables d'influencer d autres écrivains ou d'autres g-rammairiens, non le public, encore étranger à l'idée de discipline grammaticale. Il fallait laisser venir des temps nouveaux où la Cour, la ville, la province elle-même allait éprouver des besoins d'ordre, grâce auxquels ceux qui parlaient de règle devaient s'assurer du prestige, et se faire reconnaître une fonction dans l'organisation de la police des esprits.
Le rôle des salons. La langue parlée. — Ce fut le rôle des salons. Comme je l'ai montré au tome III, du jour où Madame de Rambouillet ouvrit dans la « chambre bleue » une école de politesse, on vit se former à son exemple d'autres cercles, dont chacun avait bien entendu, sa marque propre, mais où régnaient les mêmes goûts et où se débattaient les mêmes questions. Le beau langage était une des passions de cette société choisie, et une belle prononciation était la première pièce et la plus importante d'un beau langage, puisque tous ces arbitres du goût n'écrivaient guère, et parlaient seulement. Plus tard la langue ainsi élaborée devint la langue littéraire et écrite, mais ce fait postérieur ne doit point cacher le fait initial. Le français courtisan de 1620 est écrit par quelques hommes, par Malherbe ou par Balzac, il est avant tout la langue parlée, telle qu'elle s'entend dans les réunions. Vaugelas le dira encore : « La parole qui se prononce est la première en ordre et dignité, puis que celle qui est escrite n'est que son image, comme l'autre est l'image de la pensée » (I, 13).
On comprend dès lors l'importance qu'on attachait à une articulation élégante et conforme aux préférences reconnues ou supposées des maîtres et des maîtresses du langage, qui faisaient loi dans les ruelles. Le Sati/rique de la Cour (1024) dit :
Il faut, quiconque veut estre mif^non de court, Gouverner son langage à la mode qui court ; Qui ne prononce pas il disel, choiise, vandre^ Parest, contanlemans, lut-il un Alexandre, S'il hante quelquefois avec un courtisan, Sans doute qu'on dira que c'est un paysan. Et qui veut se servir du françois ordinaire, Quand il voudra parler sera contraint se taire.