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GÉNÉKALITÉS 171
Il y avait toujours eu des modes de ce genre, mais cette fois il ne s'agissait plus d'un de ces caprices passagers qui affectent un son ou une articulation isolée, ou qui ne se répandent point hors d'un certain cercle. Il était question de démêler, de choisir le bel usage dans tous les cas où la prononciation était douteuse, et de l'imposer à la société polie tout entière.
Ox VEUT FIXER LA l'ROîNONCiATioN. — Lidéc d'avoir une prononciation fixée paraissait aussi simple a cette génération que l'idée d'avoir une orthographe invariable. En fait, elle s'est même réalisée plus vite. La raison en est claire. Pour enseigner aux hommes et aux femmes de la société, qui lisaient peu, et qui écrivaient moins encore, une façon d'écrire uniforme, il ne suffisait pas d'en adopter une et de la faire adopter aux imprimeurs ; il fallait j habituer les yeux et les mains, et, en l'absence d'écoles françaises, c'était là un travail très difficile et fort long. Enseigner à prononcer uniformément, s'il se fût agi d'effacer les accents des provinciaux, eût été impossible ; on n'y est point enco^'e parvenu. Mais ce n'était point lace qu'on prétendait. Le programme était plus modeste; il consistait seulement à adopter entre gens habitant tous Paris, et de condition voisine, c'est à dire ayant un fonds de parler commun, une manière uniforme et régulière de prononcer, puis à répandre cette manière et à l'imposer au monde élégant.
Or ces hommes et femmes de la Cour, qui fréquentaient en mêmes lieux, avaient mille motifs de ne pas se singulariser par un « accent » ; d'autre part les occasions de corriger leurs fautes, de s'instruire et de s'exercer, se présentaient tous les jours d'elles-mêmes, puisqu elles se répétaient chaque fois ({u'ils ouvraient la bouche en compagnie.
Une prononciation unique pour chaque mot. — A l'Hôtel de Rambouillet, (m discutait s'il fallait dire serge oxasarge. Les deux façons avaient leurs partisans. Il ne semble pas au contraire que personne ait soutenu l'idée qu'on pourrait dire aussi bien serge que sarge. Il fallait choisir ; et ainsi partout. On en était arrivé à penser qu'il n'y avait qu'une manière de prononcer comme il n'y avait qu'une façon d'écrire un mot et que toute autre manière était vicieuse. L'esprit du temps, acquis sans réserve à l'unité, y portait naturellement'.
I. De là ratteiiLioii infatigable de tout ce monde à pourchasser les doublels. La prononciation hésitait entre reil (capilotade, matelas, morue, etc.), entre les formes savantes et les formes demi-savantes (fuselier et fusilier, habileté et habilité, caste et chaste, etc.), entre i et a [venin et velin, liveau et niveau, etc.), entre deux formes ducs A la transposition d'un r ou d'un l: border et broder, formage et fromarje
On eût été plus prudent si on avait eu quelque connaissance de la vie des langues, et des causes naturelles qui permettent d'hésiter entre un a et un c. Mais gens du monde et «grammairiens en étaient là-dessus à peu près au même point. Ils nimaji^inaient même pas les raisons profondes qu'on eût pu opposer à leurs aspirations vers une unité établie par la mode, c'est à dire fondée sur l'arbitraire.
La part des grammairiens. — Il n'y a aucune raison de reprendre ici, pour l'appliquer spécialement à la prononciation, l'exposé ([ue j'ai fait de la façon dont le travail fut conduit. Peut-être les g-rammairiens auraient-ils dû avoir plus de part, semble-t-il, à l'élaboration d'une règle de syntaxe ou à la fixation d'une forme de conjugaison, qu'au choix de la prononciation des mots. Dans le premier cas en effet, leurs éclaircissements théoriques paraissaient plus nécessaires, même parmi des gens qui prétendaient tout fonder sur l'observation empirique. Si l'on voulait entendre comment s'articulait un mot, il ne fallait au contraire qu'une oreille fine et attentive. Pour prononcer si cet usage était le bon, il ne fallait qu'un peu d'assurance. Les dames atfectaient d'ignorer même le mot de voyelle^ cela n'empêchait point leur oreille d'en discerner exactement le timbre ' . En aucune matière donc, Vaugelas n'avait autant de raison d'écouter modestement et de prendre note. Malgré cela, l'examen des faits montre que là non plus les théoriciens ne sont pas restés purement passifs. Alléguant des étymologies, des analogies, essayant de faire des règles, ils ont agi, et beaucoup agi. 11 n'y a peut-être que les livres imprimés qui aient eu plus d'influence que leurs doctrines.
hreline et berline, calfreter cl calfeutrer, calvacude et cavalcade, saint Snipice et saint Siiplice, etc.. On choisit également entre les doublets doriginc éLranffére: bizarre, et non plus higearre ; chicorée et non plus cicorée : postiche et non postice.
A la fin du xvii* siècle, le choix est fait partout; le bel usag-e est fixé, souvent avec beaucoup d'arbitraire.
]. « Une femme de qualité, dit par hazard (dans le Cercle de la Heine Mère) le mot lie voyelles; toutes les autres s'écrièrent dabord : Ah Madame, des voyelles: et elles s'entredemandoient, s(;avez-vous ce que c'est que des voyelles; ce pauvre mot fut renié par toutes les Dames de l'assemblée, qui n'osèrent dire (inelles l'entendnient ; et il n'y eut que Madame de Montausier qui entassez de courage pour avoi'ier qu'elle s^avoit ce que c'étoit » (de Callièrcs, Du bon et du mauv. usaye, 12(5-7).