CHAPITRE II LE BON USAGE
Proinonciation parisienne et prononciation PROViNciALt:. — Le premier objet qu on se proposa, le premier qu'on devait se proposer, fut visiblement d'écarter toute prononciation provinciale. Les cas où Ton peut observer ce parti pris, ne manquent pas. C'est ainsi par exemple, qu'on s'est décidé à choisir entre œ et e, leçon, secousse, ou leçon, secousse ; opéra ou opéra; ou bien entre e et / rédicule ou ridicule, église ou iglise. On a écarté les formes qui paraissaient gasconnes ou normandes. On a de même rebuté ivronerie, companie, deshabiler, gentile, crocodille, volatille ^, chucre, torche (pour torse), qui étaient considérés comme venus de Picardie ou d'ailleurs. On trouvera dans Thurot toute une liste de ces provincialismes exclus '-.
Le fait le plus caractéristique en ce genre est la distinction faite entre les mots écrits par eu, dont les uns doivent être prononcés œ et les autres u. Depuis Malherbe, on sent que l'usage ne va plus s'accommoder longtemps de la confusion du xvi^ siècle (Cf. t. II, p. 264). « Diminue, queue, rime qui ne vaut rien. Elle est de Chartres », dit-il (IV, 462). Les Angevins disaient meure, meurier, et c'est sans doute ainsi que prononçait Racan, malgré Malherbe '^.
1. Les textes comiques ou burlesques confondent souvent les rimes ile et ille : La Maîtresse du domicile, Matrone encor assez gentile (Loret, 10 Mars 1657) ; Ny d'autres telles volatilles Ny des tourtes de héaiilles (Loret, 9 Août 1639) ; Je rôtis, je brûle et je grille. Ah ! petite crocodille (Poisson, Foux divcrl. a. I, 1" interm.).
2. Voir l'Index aux mots: Provinces, Angevins, Auvergnats, Avignon, Beauceron, Blois, Boulogne-sur-Mer, Bourges, Bourguignons, Bretons, Champenois, Ghartrains Dauphinois, Flamands, Franc-Comtois. Gascons, Genève, Gévaudan, Hainaut, Languedociens, Liégeois, Lorrains, Lyonnais, Manceaux, Nantais, Narbonnais, Normands, Orléanais, Périgourdins, Picards, Poitevins, Provençaux, Saintonge, Savoyards, Thérouane, Toulousains, Tourangeaux, Tournai, Vendômois, Vermandois, Wallons. On voit que toutes les provinces ont été soigneusement surveillées, et que les traits dialectaux furent également condamnés, quelle que fût leur provenance.
3. Un chacun admiroit la douceur de ses mœurs, Et la Mort, dont la faux toute chose moissonne, Voyoit de sa vertu naistre des fruits si meurs Qu'elle prit de ses jours le printemps pour l'automne.
(Racan, I, 215).
Les beaux visages de Saumeur Vont obeyr à ton humeur.
(Id., ib., 217; cf. 6-7).
Les Parisiens disaient au contraire iz pour ce', A partir de ce moment les condamnations se renouvelèrent (Th., 1, 445 et s.).
11 fallut assez longtemps pour déraciner l'usaj^e, qui paraît avoir été très répandu et qui était fort commode pour les poètes, de rimer e« et « -, Oudin donne encore nœud et nu. On disait couramment munier^molinarium), tout aussi bien que meunier. Mais Unalement la règle l'emporta. L'écriture eu se lut œ partout où elle subsista, même parfois là où cela était contraire à Tétymologie et à l'évolution phonétique normale. Ainsi dans heur, qui ne provenait pas du développement de o, les badauds de Paris avaient raison de dire ur et non cer [augurium'^aguryo^eûr^ur). Mais Ménage jugea ur provincial, quoiqu'on l'entendît aussi à Paris, au dire d'Hindret ; toutefois c'est plus tard que la prononciation en eu triompha dans heureux (Th., 1., olo)^.
Prononciation élégante et prononciation populaire. — Ce qui précède ne veut pas dire que le dialecte adopté fût le parisien. On choisit dans la prononciation de Paris, comme on avait choisi dans les mots de Paris. 11 s'agissait toujours du beau langage, et ce beau langage ne pouvait pas être celui des gens de banlieue qui fréquentaient les marchés, ni celui des « mécaniques », ni celui des bourgeois. Aucun « accent » ne fut si étroitement surveillé et dénoncé que l'accent parisien ; dès qu'il se séparait de celui des salons, il était condamné aussi sévèrement que celui des provinces. A la fin du xvii*' siècle, la défiance restait encore telle que S' Real reprochait k Andry de Boisregard, d'avoir en qualité d'étranger et d'homme de collège, été trop indulgent aux parisianismes : « Il fallait, opinait-il, se défier encore de la prononciation des Parisiens plus qu'il n'a fait, je n'entends pas du peuple, j'entends des honnêtes gens de Paris » ''.