CHAPITRE V RÉSISTANCE DE L INSTINCT POPULAIRE
Résistance de l'instinct populaire. — Ce qui précède ne va pas^ à dire que désormais l'évolution phonétique soit arrêtée. Les faiseurs de règles n avaient pas un pouvoir assez étendu pour empêcher les forces naturelles d'agir ; la graphie même était impuissante à résister à certaines tendances. On peut citer des faits de diverses sortes qui l'attestent. Ainsi l'esprit de distinction ne put empêcher in {fin) de finir de se confondre avec ain et ein {pain, plein) •. Je rappelle en outre ce qui s'est produit pour ier et ien.
VER PRONONCÉ lEH. — Toutes les prescriptions et la tradition ne vinrent pas à bout d'arrêter la transformation qui amenait le son y à i voyelle dans bouclier, meurtrier, et partout où, comme dans ces mots, ier était précédé de consonne -|- r ou /. Jodelle avait déjà compté en pareil cas ier pour deux syllabes, Mathurin Régnier aussi; Corneille, dans Le Cid, le fît après eux, L'Académie condamna cette audace (Th., I, i-92). La prononciation censurée l'emporta néanmoins. Le groupe consonne -|- / ou /• -[" // devait ou bien se diviser en deux articulations consonnantiques /•• -|- li/y séparées par un œ faible, écrit ou non : houk [ce) li/e, ou bien vocaliser 1/ en i : houklie, comme il le fit.
La versilication conserva longtemps, bien entendu, trace de ior monosyllabique :
Célébrer les (frandeurs de l'œuvre et de l'ouvrier (Racan, II, 94).
Mais Racine n'hésitait plus :
Les f/laiues meurtriers, les lances homicides {Ath., v. I 193) ; Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières {Phèd.,
1. Déjà Bèze (IJourjïuignoir, les coiitondait au xvi" siècle. Mais Tabourot les dislinf^uail encore à la rime, coutrairemcnl, à la prononciation des Parisiens : Deimier, Oudin firent de même. Sorel se nioquail de ces contentions sur la rime main, chemin (Francion, liv. V, t. I, 280) ; cf. de (lourn., ().. 991-2. Mais Kiclielet, d'Aisy même, essayèrent encore d'interdire les rimes in: ain (Th., II, 1X8). L'usage courant, tout vulgaire qu'<jn l'accusAt d'être, l'emporta et fut reconnu à partir de 168.) (Mourgues, Ilin- «Iret, 1687, A. de Boisregard. 1689. Cf. Th., II, 190).
Déjà La Mesnardière en 16r5G avertissait son lecteur qu'il n'en userait pas autrement ^ .
lEN ET lAN. — Un autre exemple de cette impuissance est la tentative infructueuse pour faire prononcer et écrire an les mots savants qui, devenus d'usage courant, étaient écrits ien et prononcés 7/è, comme s'ils eussent été populaires. On disait quotidien, Arrien, Claudien, Cyprien, Lucien, Quintilien, Priscien, TertulUen. Les grammairiens essayèrent, par souci étymologique, de restituer dans l'écriture et dans la prononciation les lettres an et le son à ; ils n'y réussirent pas. Régnier, en 1705, dut reconnaître que ien se prononçait ye (Th., II, 463).
EvoLLïiONs RETARDÉES. — Plusieurs évolutions furent retardées par ces efforts. C'est ce qui s'est produit dans la réduction de / à y. La tendance à abandonner l'ancienne articulation était très nette. D'une part les badauds de Paris disaient allieurs en trois syllabes ou mellieur. Ménage et Bérain l'attestent (Th., II, 298 et 300). De l'autre, ils articulaient des i où il n'en fallait pas : faillance [faience). Et cette double confusion serait déjà un grand signe de trouble en ce qui concerne l'articulation de i. Mais nous savons directement par Hindret qu'on faisait entendre y au lieu de i : ayeurs. Malgré cela les théoriciens luttèrent longtemps avec succès contre ce « badaudisme ».
Un type DE CONTRADICTIONS. L'ÉVOLUTION DE 01. — De toUS IcS Cas
où des influences savantes vinrent contrarier le jeu des lois phonétiques, il n'en est point de comparable à l'évolution de oi. J'ai déjà marqué au tome II (p. 254-7), qu'au phénomène ordinaire dewé se réduisant à e, commençait à s'en ajouter un autre : ive passait à iva ; j^estives >> f estes ; les rwés ^ les rivas. Aujourd'hui la contradiction est complète, on a fini par dire les Suédois et les Anglais, François et Français. \\ ne s'agit pas pourtant d'une bifurcation phonétique, mais d'une évolution contrariée.
We passait à e, et, dans certains cas, Vaugelas lui-même renonça à s'y opposer. Ainsi il acceptait que les désinences des verbes o<,
I . « J'ay cscrit dans tout le corps de ce volume selon la prononciation d'aiy'ourd'hui ; employant, par exemple, ces mots hier, ancien, meurtrier, et les autres à peu prés de mesme sorte, selon que l'Académie et la Cour les font sonner à l'oreille, quand elles s'en servent dans le discours » (Poesî'e.s, in-'i", 1656, prcf. sur les iniit., 22).
Partout ailleurs, au contraire, c'est le mouvement inverse qui a lieu i, u, u devant voyelle passent aux semi-consonnes correspondantes : y, w, w. Cf. t. II, 26". Cette prononciation est acceptée en prose, mais on maintient l'ancienne en vers: passi-on, peri-ode, joii-ïr (Th., I, 531).