CHAPITRE VI LE FÉMININ MODERNE
C'est au XATi® siècle que se fixe la prononciation moderne de e féminin (œ), qu'on appelle souvent et à tort e muet. Dans certains cas il devient muet ; dans d'autres il continue à se prononcer, soit nettement, soit faiblement, avec le son de œ moyen; dans d'autres ■enfin, il se change en e.
I) E FÉMININ A LA FIN DES MOTS 1. (Cf. t. II, 248).
i» APRÈS CONSONNE + R OU L. — Lorsqu'il était précédé de consonne -[- r ou /, dans la prononciation populaire ou même bourgeoise, on réduisait le groupe de consonnes et on laissait tomber œ (Th., II, 268 et 283). Il en était ainsi depuis longtemps, ce qui explique arbalèt{e) à côté à' arbalétrier, thériaq[ue) et triacleur, tempe et temple.hes poésies burlesques disent ?;o/' ville (Fr. Colletet, Tracas de Paris, Paris rid., 233 ; de même not\ aut' , fenêf) ~. Les grammairiens protestèrent ; ils affirmèrent (\\x attendre, et les mots semblables, faisaient entendre un œ sourd. Le groupe de consonnes se trouva du même coup restitué et la prononciation officielle garda tre, dre^
2° APRÈS SEMUCONSONNE Y. — La versification embrouille les faits à nos yeux, parce que les poètes comiques et burlesques se sont permis de compter e pour une syllabe, quand cela leur con-
1. E précédé de voyelle ne compte plus (cf. t. II, 24«). Mais la versification des burlesques et des comiques «uit longtemps encore la vieille tradition : Vos léares ■de cora.1 et vos joues pourprines (Saras., Œuvres, 1656, II, 93) ; /ai vu venir Carlos Sépée toute nue (Montfl., Ec. d. fil., II, 8).
2. Les exemples sont très nombreux : ...défricher la tarte. La Cloris, fine comme une martre {Espad. sat., 39 ; cf. D'Ass., Ov. en b. hum., A", 80) ; s'il per doit tout son Bien jtuxCarles...S'il luy venoit quatre oa cinq Dar tes {Scan., Œuv,, 1,224). René François imprime le meurte {Merv. de Nat., 299).
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A-enait : Plus ils s en croyenf près et plus ils en sont loin (Montfl., ^c. (/./., I, :•>).
Mais, en général, dans la versification classique, on n'emploie plus guère que aient, soient, et les formes verbales, où les désinences sont en oie..., oient dans lesquelles y avait disparu; jamais, dans aucun de ces cas, on ne compte plus Ve pour une syllabe devant un mot commençant par consonne. Ce fait semble indiquer que, sous l'apparence d'entendre e final après //, c'était en réalité y seul qu'on entendait et qu'on comptait comme une syllabe dans la conjugaison du verbe payer, dans le substantif la paye, l'adjectif yaye, et quelques autres mots comme haye, taye : Mais elle hat ses fjens et ne les paye point (Mol,, V, S04, Mis., v. 940) ^
3" APRÈS CO.\SOi\i\E. — Ve, après les consonnes prononcées, s'amûissait de plus en plus. Si bien que de fins observateurs se demandaient déjà si la distinction des rimes féminines et des rimes masculines était aussi vraie pour les oreilles que pour les yeux. Le P. Mourgues acceptait l'idée que les consonnes finales ne peuvent se faire entendre que par le secours d'un petit e final, écrit ou non. Mais il existait, à son avis, aussi bien dans bal que dans baie, dans encor que dans encore, dans vis que dans vice. Chifflet disait qu'au bout de / d' animal, il y avait un petit reste d'e, et qu'il était un peu mieux exprimé dans animale. On ne saurait discuter à distance ces assertions. Il est certain qu'aujourd'hui encore, surtout dans la diction et devant consonne, certaines personnes appuient diverses consonnes finales sur un reste de, même là où le mot ne le comporte point. Quoi qu'il en soit, la quasi disparition de e féminin ■eut, comme nous le verrons plus loin, de grosses conséquences, pour la voyelle de la syllabe précédente. La consonne aussi s'en trouva affectée. Toutefois, après les consonnes sonores : v, J, etc., sie ne se maintint pas, il en subsista assez pour que le français continuât à vocaliser les sonores en les appuyant sur ce débris de voyelle : vive garda son v, qu'il eût changé autrement en f. Collège garda son j, qu'il eût changé en ch~. Et par suite, le français conserva des variations précieuses pour la morphologie du féminin, déjà si mutilée 'K
1. Pour balaye, il y a doute ; on conjuguait souvent balie. D'autre part, Chapelain écrit à Brieux, le 17 septembre 1661 : « il faut escrire balaye et non balée ». Clette dernière orthographe est un indice qu'on prononçait sans y.
2. Comparer ce qui s'est passé en français parlé, dans certaines régions, où de bonne heure e tomba complètement, par exemple en Lorraine. On dit aujourd'hui •elle est vif (vive), elle est neuf (neuve). La finale sonore est passée à la sourde.
3. « E à la fin des mots ne se fait presque point entendre dans la prononciation, ce qui a donné lieu de l'appeler aussi e muet, comme père, excite, qui se prononcent à peu près comme si on écrivoitper,exci<; et quand cet e seroit suivi d's ou d'nt pour mar-
4» APRÈS VOYELLE. — E sourd cessa de se prononcer : la lettre (/lie f ai reçu (e). Mais quand la syllabe qui précédait e se trouvait à la lin d'un « mot phonétique », devant une pause, la voyelle s'allongea, se modifia peut-être aussi dans son timbre. C'est pour cela que le P. Bouhours donne une règle différente pour l'accord du participe dans : la lettre que mon frère a reçue, et dans la lettre qu'a reçu mon frère. On verra le détail de ces règles à la Syntaxe, je n'y insiste point ici. Mais pour qu'elles aient pu être proposées, il faut que le féminin ait encore été entendu autrement que le masculin. Au reste plusieurs pays du centre de la France ont conservé cette prononciation jusqu'aujourd'hui, et nous font sentir encore ce que devait être la différence entre le coup que fai senti et la peine que f ai sentie, de même entre un ouvrage fini, une tâche finie.
II) E FÉMININ A l'intérieur DES MOTS. — Si Vaugelas, Richelet, et quelques autres voulaient garder e dans remerciement, saluerions, c'était pour l'orthographe seulement ; e n'avait plus là aucune valeur (Th., I, 145) ».
Entre consonnes il disparut aussi, dans des mots comme chartier, demander, Vçon, aim'rai, partagerai. Oudin enseignait déjà qu'il se mangeait là tout à fait. D'autres théoriciens ne s'en consolaient pas. Nous avons vu au chapitre de l'orthographe, des réformateurs qui s'indignaient à l'idée d'écrire : Je frai sla (p. 103). Ghifflet élève aussi contre cette vulgarité une protestation éloquente, dont les échos s'entendent parfois encore ~. Elle ne pouvait pas restituer e dans la prononciation courante. Néanmoins, l'opposition empêcha peut-être les poètes de rompre avec la tradition et de suivre « l'usage ». On trouvera dans Thurot toutes les décisions d'espèces, trop souvent contradictoires.
quer le plurier nombre, cela n'en changeroit point le son obscin- en clair ; on prcinonceroit les pluriers pères, excitent comme les singuliers » (Manger, iV"* Gram., 14).
A comparer une curieuse transcription de Kohlans, qui trouve du reste cette prononciation vulgaire et rude. Il s'agit des phrases : « Faites cela, Tu manges trop de cela, Parle-je bien, Quelque autre chose. Comment vous portez-vous ? he vulgaire, dit-il, prononce : Fàt sla / TU mangsch trodsla / Parschbiing j Kàck otschos J kmangf porte vu ? au lieu de : Fàlb sala / Tu mangsch tro d^ s^la/ Parlôsch^ hiing j Kalkôtro schoso / Kumang vu porte-vu? » {Gram. Gai., Préf.,8).
t. Cf. t. III, 336. Toutefois les prononciations spéciales de gage, paye par semi-consonne y entraînent : gayeté, payerez en trois syllabes (cf. Sour., Vers. fr. an XVII' s., 24) ; Non, non, point de chagrin, vive la gayeté (Hauter., Crisp. mus., III, 7).
2. « Je dis de cette prononciation affectée qu'elle est fausse, injurieuse à noli'C langue et totalement pernicieuse à la poésie françoise. Elle est fausse, parce qu'elle anéantit des syllabes entières, qui ont droit d'ettre distinguées des autres, quoy que i'avouë qu'elles sont fort courtes, et qu'il les faut prononcer brièvement. Elle est injurieuse ànostre langue, d'autant qu'elle la rendroit dure, scabreuse et frémissante, à cause du choc des consonnes, contre l'extrême inclination qu'elle a à la douceur. Enfin elle ruineroit toute la poësie, estropiant les vers du nombre des syllabes qui' est requis à leur mesure » (Th., I, 147).