Voir sa Gramma/re, éd., 1680, p
Elles indiquent que le peuple avait toujours une répugnance naturelle aux hiatus, et que, pour les résoudre, il intercalait entre les deux voyelles une consonne : t, zoxi n, sans se soucier de l'ancienne consonne finale.
Si l'on essaye de se rendre compte des règles proposées par les grammairiens, on voit d'abord qu'un certain nombre de locutions toutes faites ont naturellement gardé l'ancienne prononciation. Par définition, ces locutions conservent leur prononciation immuable aussi longtemps qu'elles existent ; ce sont des mots où l'on ne distingue plus les divers éléments. On fait la liaison dans : quant à nous (Ghifflet, Th. , II, 89) ; au doigt et à l'œil (d'Aisy, Id., 92) ; de font en comble [là., 110), sanc et eau [Id., 118), de clerc à maître (Id., 132), franc-alleu, franc archer, franc arbitre, franc étourdi, de franc étable, franc ivrogne (Id., 131), etc.
Ces locutions mises à part, il y a quelques mots pour qui les grammairiens ont prescrit des règles particulières de liaison : Froid suivi de voyelle se prononce avec un t : froit horrible, froit orateur (De la Touche); de même secont accident (Régnier, Th., II, 110) ; joug et sang, dans les mêmes conditions, se prononcent avec un k final: jouk insupportable (Hindret) ; un sank impie (Régnier) ; de même long et rang : ce lonk amas d'aïeux (Hindret), un rank élevé [De la Touche, Th., II, 118).
P fait liaison dans les mots coup, trop, beaucoup, en style élevé : coup à faire (Hindret), trop attendu, beaucoup attendu (Chiftlet, Th., II, 121).
Ailleurs il s'est fait un compromis entre l'ancien usage, où la consonne finale s'articulait avec la voyelle initiale de n'importe quel mot suivant et les tendances populaires récentes qui allaient à l'a mûissement général de la consonne. La date où ce fait s'est produit peut être fixée au second quart du xvii*' siècle. En 1624, une grammaire anonyme déclare que tant qu'on ne fait pas une pause, les mots doivent être liés les uns aux autres comme par une chaîne. En 1659, Chifflet professe que cette liaison n'a lieu entre deux mots que si le premier sert de régime ou de déterminatif au mot suivant: adjectif devant un substantif, préposition devant le complément qu'elle introduit, verbe devant son complément direct, sujet devant le verbe. En 1687, Hindret répète et précise cette règle, qui est encore la nôtre (Th., H, 8).
C'est ainsi que désormais les détermina tifs du verbe qui, étant atones, précédent le verbe (pronom sujet, pronom complément), font liaison avec le verbe et entre eux ; les déterminatifs
atones du nom (article, adjectifs pronominaux, noms de nombre, adjectifs), font de même liaison avec le nom qu'ils précèdent et entre eux '.
1. Les consonnes muettes, prononcées en liaison, sont prononcées, les occlusives avec l'articulation sourde, p, <, k, les constrictives avec l'articulation sonore z, w, les nasales en dénasalisant la voyelle précédente. Mais l'inlluence de l'écriture a changé, au xvii" siècle, pour les voyelles nasales, cette prononciation traditionnelle.
Pour ces consonnes, la prononciation a été double dès le xvi« siècle. Le peuple faisait la liaison en dénasalisant la voyelle ; les grammairiens sont en général tous d'avis qu'elle doit rester nasale.
Mon lecteur me saura gré sans doute de lui apporter, sur cette difficile question des liaisons, le témoignage explicite de Dangeau : « Notre langue... suprime dans la conversation r.s des mois nous, vous, nos, tes, dans, VI du mot il, etc. elle les suprime toujours devant une consone, et Ion prononce nous marchons, corne s'il y avoit non marchnn, il parle come s'il y avoit i parle, etc. elle les suprime même quelquefois devant des voyèles dans irons nous à Paris, Ys ne se prononce point, et l'on prononce corne s'il y avoit iron nou à Part. On ne prononce point non plus VI dans voit il aujonrdhui qu'on prononce come s'il y avoit voit-i aujoardhui. Mais si un mot terminé par une de ces consones qu'on suprime, précède imediatement un autre mot, qui comance par une voyèle et avec qui il soit intimemant uni come un pronom personel avec son verbe, une préposition avec son nom, un adjectif avec son substantif, un adverbe avec son verbe ou avec son adjectif, alors pour éviter le bâillement, on fait revivre la consone qui avoit été suprimée, par exemple Vs du pronom personel nous avoit été suprimée dans nous marchons, qu'on prononce nou marchon, et dans irons-nous a Paris, qu'on prononce iron-nou à Pari, cète s, on la fait revivre dans nous alons. parce que alons est le verbe du pronom personel nous. Tout de même Vs du pronom personel vous ne se prononce point dans vous dites, dans parlirés-vous aujourdhui, mais elle se prononce dans vous irés, parce que irés est le verbe du pronom personel vous ; tout de même encore on fait revivre VI de il dans il examine, Vs de danscn ces mots dans Alênes, Vs de grands dans de grands homes, le t de fort dans fort avare, parce que examine est le verbe du pronom personel «7; que Alênes est le nom de la préposition dans; que homes est le substantif de l'adjectif grands; que auare est l'adjectif de l'adverbe fort. Le pronom personel est si intimemant uni avec son verbe que ces deus mots se prononcent sans aucini intervale entre deus, et ainsi s'il y a quelque bâillement, il est trop sensible, on ne le peut soufrir, et pour l'éviter, on fait revivre la consone : je dis la même chose de l'union intime, qui est entre la préposition et son nom, entre l'adjectif et son substantif, entre l'adverbe et son verbe, entre l'adverbe et son adjectif, cète union intime qui fait qu'on prononce les mots sans aucun intervale qui les sépare rendroit le bâillement trop sensible, et pout" l'éviter on fait revivre la consone ».
rt Si dans les cas dont nous venons de parler, les bâillemens qui arivent par la rencontre de deus voyèles, sont si insuporlables, et qu'il soit vrai que nos voyèles soui'des soient de vraies voyèles, notre langue prendra le même soin pour éviter les bâillemens qu'elles pouroient causer. Voyons ce qui arive : Si le mot de on qui est un pronom personel indéfini, se trouve devant un verbe qui comance par une voyèle, par exemple dans ces mots on apèle, et qu'on lui laisse sa prononciation ordinaire, il causera un bâillement. Pour l'éviter, il faut mètre une n entre on et apèle, et prononcer come s'il y avoit on napèle. Si ce mot on avoit précédé une voyèle qui n'eût pas été cèle de son verbe, on n'auroit point mis de n entre on et la voyèle : par exemple dansées mots ira Von aujonrdhui, on précède la voyèle au ; mais je prononce sans mettre une n avant aujourdhui, et je laisse a on sa prononciation sourde telle qu'il l'auroit devant une consone, telle qu'il lauroit par exemple dans ces mots on parle. Ce q le j'ai dit du pi'onf)m on devant son verbe, je le dis de l'adjectif bon, devant son substantif, dans ces mots bon enfant : du pronom possessif mon devant son substantif dans ces mots mon ami ; de la préposition en devant son nom dans ces mots en Alemarfne : de l'adverbe bien devant son adjectif dans ces mots bien apris : du même adverbe bien devant son verbe dans ces mots pour bien écrire. Dans tous ces cas les mots bon, mon, en, terminés par des voyèles sourdes se trouvent devant des mots ausquels ils sont étroitement unis, et qui comancent par des voyèles. Cète union
216 HlSTOIttE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Voici comment un contemporain figure les liaisons dans cette phrase, Comme les espics vuides se dressent en haut, et les pleins se baissent, ainsi les ignorans et les présomptueux sont altiers, mais les sages, modestes et humbles : Kunme las âpi vûide se dre^t an hoht I à là plin se bâ^jt in^i lâs injorans â là presentùô siint altiehr j ma là saschâ modests â ùnble (Kôlhans^ Gramm. GalL, 86).
intime serre la prononciation, et rend le choc des voyèles sourdes avec les autres plus sansible, l'oreille ne le peut suporter, et pour l'éviter elle a mis des n après le son de la voyèle sourde, et on a prononcé bon enfant, come s'il y avoit eu bon nanfanl : mon ami, come s'il y avoit mon nami : en Alemagne come s'il y avoit eu en nalemagne : bien apris, come s'il y avoit eu bien napris : pour bien écrire, come s'il y avoit eu pour bien nécrire » {Essais de Granmaire, 1700,43-52).
SPÉCIMENS DE PKONONCIATIONS FIGUKEES.
Nous avons quelques spécimens d'écriture phonétique qui peuvent donner une idée approximative de la prononciation d'une phrase au xvii" siècle : Les plus intéressantes et les plus précises sont certainement celles de Kohlhans [Gram. Gall., Cobourg-, 1667, p. 91 et suiv.). Voici son Notre Père (on comprendra facilement ses principes de notation *), en particulier les inflexions des voyelles (â =^, ô zzz œ, etc.). (Cf. les spécimens de Martin, donnés par Thurot, II, 757).
I Notr Pehr \ ki âsâ^jôh \ Tung Nung ^oâ ^angtifieh. Tung ràngjô viânô. Ta volungteh ^oâfât \ ing^i ang la târrô \ kûmnoh fiiâll. Dunnômifohjchurdwi noir pjing hotidjing. Ae nu kitô no date \ himmoh^i nu là kitungsa no dâtôhr. Ae uô fitisindwi puing-tang tangtapung ; Ma nu dàlivr du maling. Kara loâ â le rângjô \ â la pûi^an^ô \ â la gloâr ajschamàs \ Amen. (Gram. Gall., 92-3.)
II Djû a tellômangtâmé lô inungdb j ki a dunné ^ung Fisûnikô \ afing ko kikunkô kroâ-tang lili \ nà périma puing \ mâ-sâ viâternellô. Kar djû na puing-langvâjé sung Fi^ oh tnundô, pur kundan^ehr lô niundb ; mâ-fa fingkô lô mundô soà sové par lût. Ki kroâ-tang lui nô sôrà puing kundangé : ma ki nô kroâ puinot | à dâjschâ kundangé : kari na puingt krû oh Nung dû Fisûnikô dô Djû.
III Ing^i konoâ lô \^ârf brùirô \ purscha^ang lô frâ dà- \ J^oh :
ingsi mung kôhr \ ki ^uhpirô j Sfingjôhr I aprâ dâ rûi^^oh Va tujfchuhr kriang \ ^wivang Lô grang \ lô grang Diû vivang.
Ela I dungkô kan ^ôrâ-^ô \ Kô vârreh dô Djû la fa^ô.
On traduirait très exaclement les notations de Kohlhans en écriture phonétique moderne :
1. a^=e ; Ô=te ; eh^ç; o/i= p ; p = s ; s =: /, ; un j/ ajouté à u indique une nasalisation de la voyelle qui précède ; n(fj^=h : jsch=j.
I. Notr per, hi e\tsyœ, iô nô swe sàtifie, tô rehœ vienœ, ta volôté swefeî, èsi à la terrœ | kônio siell. Dônœ-nuiçjurdwi noir pè kotidyè, e nu kifœ no detœ I kôinçsi nu le kitô:{a no delœr, e nœ nu:^êdwi pwètà lâtasiô, mç nu dœlivr du maie, cara twe e lœ rehœ, e la puisàsœ e la glwer ajames. Amçn.
II. Dyœa telœmà terne lœ môdœ, ki a dône sd fi^unikœ afè kœ kikôkœkrwetà lui, nœ perisœ pwè, me-xevieternellœ. Kar Dyœ na pwè-tàvueye sd fis ç môdœ pur kôdâner lœ tnôdœ; me-:(afèkœ lœ môdœ swe sove par lui. Ki krwe-tà lui nœ sœrà pwè kôdàné, me ki nœ krive pivèt, e déjà kôdàne : kari na puè kru o nô du fi^unikœ dœ Dyœ.