LES FUTURS
Futurs contractes. — Les vieux futurs contractes continuent à céder la place aux formes analogiques. A la première conjugaison, le futur est désormais sous l'influence du présent plutôt que sous l'influence de l'infinitif. Mais aux autres conjugaisons, on reconnaît que c'est tantôt l'une des analogies, tantôt l'autre qui l'emporte.
PREMIÈRE CONJUGAISON. — Donner (cf. tome II, 363). Donray est antique aux yeux de Oudin(G/\, 159), et dorray ne vaut pas mieux, suivant Vaugelas ; ce sont « des monstres » (I, 231).
La première forme est encore assez commune au commencement du siècle. Il importe de se souvenir que déjà dans les éditions de Régnier, publiées de son vivant, elle est tenue pour incomplète. Une apostrophe y Sjépare n de r : donra (1612, f° 39 r°). On la considère donc comme remplaçant donnera. C'est ce que semble aussi marquer Maupas (231). Les exemples ne sont pas rares : Je vous donray les innocens (Richer, Ov. bouf., 301) ; dorray est dans les Merv. de Nature (466-467), ainsi que dourroit (491) 2.
Laisser (cf. tome II, 363). Lairray ne paraît pas avoir été blâmé avant Vaugelas, qui reconnaît qu'une infinité de gens le disent, et que des poètes ont cru devoir en user (I, 210). Oudin l'admettait fGr., 159). Il faut observer cependant que Malherbe l'avait souligné dans Desportes (Doctr., 410).
1. Comme le passage de Corneille est dans toutes les mémoires, je ne citerai ici que le texte de Monchrestien (éd. P. de Jull., 107) :
0 toy qui le consens, peuple fier et sauvage, Puisse ton propre sang humecter ton rivage ; Tousjours par tes Citez se promené la Mort, Conduisant devant soy la haine et le discord ; Tousjours le Ciel brouillé d'orage et de tempeste Mille foudres agus delasche sur ta teste ; Tousjours la mer enflée en ses bruyans dehors Coure sur ton rivage et sans bride et sans mors.
2. Si on eût prononcé n,même en nasalisant o, Vaugelas n'eût pu considérer la forme comme monstrueuse. Elle eût été semblable à d'autres où e disparaissait entre consonnes. Il est donc probable qu'on y entendait seulement l'o nasal si proche de ou, et que donrai prononcé (dorai) ne différait guère de dorrai, sauf que dans celui-ci rr était double. Dans don'rai vraisemblablement n se faisait entendre.
UAstrée olfre de nombreux exemples de lairray : Je lairray plu tost toutes choses en arrière, que je ne fasse rendre la liberté à Dame si vertueuse (1615, I, 39oA). Comparez: Nous lairrons pour un peu de temps les bourgeois (Plais. Rus., V. H. L., Vil, 30) ; nous y en lairrions bien (VOrph. de Chrys., 1. I, 217) ; ceux qui ont les inventions les plus agréables... ne lairraient pas d'être les meilleurs poètes (Desc., Met h., 23); Si mes forces, Daphnis, esgaloient mon courage, A tes discours flateurs je me lairrois tenter (Malleville, Po., 140)'.
Demeurer. — Malherbe souligne demourrai(Doctr., 410), qu'Oudin déclare antique (Gr., 159). Mais on n'est point sûr ici de ce qui leur déplaît. Est-ce la suppression de ïe muet, est-ce le radical en ou ?
Il faut noter la prononciation indiquée par Hindret,fa trouvaisras (Discours, Thur., o. c. I, 129). Elle existe déjà au xvie (Du Bell., Deff., II, 2, Chain., 187).
AUTRES CONJUGAISONS. FUTURS REFAITS SUR L IX FIM TIF. — Assaillir (cf. II, 360). Assaudray, encore reçu par Maupas (248), est rejeté par Oudin (Gr., 166).
Bouillir. « Boudray ne se dit plus, mais bou illiray » (Oud., Gr. , 162) ; Et le glouglou de nos marmites En bouilliront plus de mille ans (Espad. sat., 22) ; là elle s échauffera, et bouillira comme de franc vin (Dél. de la camp., 53).
Cueillir (cf. tome II, 360). Cueilliray remplace cueudray, quoique celui-ci fût encore reçu par Maupas (248). Malherbe n'aimait pas cette forme (Doclr., 411). Mais Oudin la préfère et à cueudray et à cueilleray (Gr., 163). Vaugelas est tout à fait du même avis II, 259-260).
Cette forme est commune, ainsi, dans le Jardinier françois, on la trouve à chaque page : vous en recueillirez abondance de Fruicts (37); vous cueillirez vos Greffes (49) ; quand vous cueillirez vos Fruicts (250) ; etc.
Faillir (cf. tome II, 360-361). Fa udray et faillirai/ restent concurrents. Les deux sont admis par Oudin (Gr., 164). Fa udray esi fréquent '.Vous ne faillirez pas d'être suivi (Malh., II, 531 ; cf. III. 276 : je ne vous faudray jamais tant que je pourray (Chapel., Guzm.
1. Les burlesques ont aussi le vieux futur; qui continua certainement à l'entendre à Paria, comme le témoigne Hindrel en 1687 (Dûconrt, fiiij : / •'< caille en hyver mangerai, en septembre ne la lairras [Martin, École de Sat., î7 : liais tant user de mol latin, Que nous IsUrronsA Calepin I<l., //>., 19) ; cf./e laieray de vous, Moussardiepe, Toutes les ver tus en arrière, Loret, Po. bnrJ., 118), L'exemple esl douteux. Laùray
n'est-il pas pour l;tisser;tu '.'
d'Alf., III, 332); La matière me defaudra (Loret, 17 oct. 165i, v. 13).
Je signalerai une forme analogique du présent : je f aillerai}. Elle est dans VAstrée (1615, I, 149B ).
Boire (cf. tome II, 361). Oudin se prononce contre les vieilles formes beuray et huray (Gr., 173), encore tolérées par ses prédécesseurs: « Ce sont des mots du patois de Paris ». Sorel les écrivait encore: vous qui en beurez le vin (Berg. extravag., 1. I, t. I, 44); le bon Janus, qui avoit eu charge de prendre garde si ces braves eschansons ne beuroient point (/A., 179 ; cf. Polyand., II, 396). Mais boirons prévaut : ton camp boira le Gange (Malh., I, 253) ; Nous boirons pinte (Le Pet., Chron. scand., Par. rid., 113).
D'autres verbes suivaient toujours cette pente. A la Cour, on continuait à dire « je vouarray » (de Gourn., 0., 604-605); Je la renvoiray à la maison (Sorel, Polyand., I, 523 ; II, 516 ; cf. mon t. II, 361). Mais verray l'emporte, si bien qu'il entraînera plus tard enverray.
Il n'est pas rare non plus de rencontrer fairai : vous fairez faire des trous (Jard. franc., 38). Les grammairiens sont, comme au xvie siècle, pour ferai, qui l'emporte : Mercure fera son couchant à la vue de Saturne (Malh., II, 690) ; Vous fera l innocente et moi le criminel (Corn., V, 558, Nie., 1062).
FUTURS REFAITS SUR LE PRÉSENT. — Ouïr (cf. tome II, 363). Maupas admettait orray et oiray (248). Mais Malherbe soulignait orra, quoiqu'il l'employât lui-même (Doctr., 411), ce en quoi il fut blâmé par Chevreau (Rem. s. Malh., 9). Oudin préférait la forme refaite sur l'analogie du présent oyray (Gr., 165).
Ce que vous orrez (Astrée, 1615, I, 308B ) ; vous en orrez bien tantost d'autres (Caq.de VAcc, 46); ceux qui les oyront (Astrée, 1615, I, 336A ) ; Le Nil oira nos combalans (Racan, I, 9); tu oiras (Id., II, 374) ; elle ne foira pas (Le bourg, poli, V. H. L., IX, 170). Orrai est dans Corneille (III, 151); cf. orra, X, 28.
Il est à remarquer que ouïray semble peu se répandre. Les exemples en vers ne permettent aucun doute, puisque oiray est de deux syllabes, pendant qu ouïray est de trois.
CHOIR ET SEOIR, Au futur, choir garde encore la vieille forme je cherrai. Mais seoir est incertain. Dès le xvie siècle, Lanoue hésitait entre serra, sira. Du Val dit aussi serray ou sîray (237) ; Maupas serray, sie'ray, siéseray (257). Oudin est pour séeray, et condamne
également siray, soiray, sieray, siéseray (Gr., 171). Vaugelas adopte il seiera (11,321). Les Remarq ues d'Alemand montrent que ce n'avait pas été sans hésitation (166). Ménage se prononce pour sieray (0., I, 250). C'est la forme qui sera préférée par l'Académie, à la fin du siècle. En attendant, chaque grammairien, on le voit, a un avis particulier.
Orthographe des futurs. — E sourd après voyelle, ayant perdu toute valeur phonétique, une orthographe qui eût suivi la prononciation l'eût fait disparaître. Toutefois Malherbe (IV, io8 ; cf. Doct., 411)en demande le maintien, et avec lui Deimier (Ac&d., 137-138). Vaugelas ne distingue point payerai de louerai, il considère donc que dans le premier on ne fait pas entendre e féminin après y ; tous deux sont pour lui des dissyllabes (11,136).
L'orthographe est quelquefois, mais rarement, conforme à la prononciation : vous le renvoiriez (Costar, Le/., II, 163) ; continûriez (Id., ib., 141); Nous les renvoirons (Sorel, Polyand., II, 516 ; cf. I, 52o .
FORMES PÉRIPHRASTIQUES
J'ai parlé au tome I, p. 242, des diverses combinaisons, par lesquelles le français unissait un participe présent ou un gérondif aux verbes être et aller. Ces combinaisons se retrouvent en moyen français, et n'ont pas cessé d'exister au xvie siècle; au contraire il en a été fait alors grand usage. On verra dans ma Doctrine (446 et suiv.) comment, dès l'époque de Malherbe, le xvue siècle rompt sur ce point avec l'ancienne tradition.
1° être suivi dYn participe présent. — Type : Je pense estre échappé quand je suis périssant [.
Malherbe a barré vingt fois des formes analogues dans son Commentaire sur Desportes. De sorte que l'exemple qu'il avait donné en employant lui-même une de ces formes (I, 316), ne faisait pas autorité. Deimier témoigna la même aversion pour cette périphrase (- ic&d . . » \ i) ; elle paraîtra bientôt insupportable à Chevreau. On en trouve quelques exemples isolés dans Voiture : Des son* si hauts ei si hardis, sont mal accordants à la lyre (Voit., chez List. Synt, Stud. iïh. Voiture, 11) ; Dans V innocence où ils étaient, ils furent quelques mois jouissant tranquillement de ce plaisir (Id., ib.). Comparez : Mes devis à V honneur ne sont jamais nuisans (J. de Schel., Tyr ti
i. Quelquefois raccord est fait : vous voir parvenue, \ur grandi honneurs dont
estes jouissante S Gel., I,
S., 68); Qui seroil refusant... d'un libéral présent? (Id., ib., 173, 19-20).
Un exemple du xvie siècle, pris à un livre qui n'a aucune prétention littéraire, fera voir comment, d'instinct, cette vieille périphrase pouvait être employée fort à propos : Combien y a il que tu es icy attendant? (Cord., Coll., 1533, p. 14, col. 1).
11 faut en effet prendre garde que, dans certains cas, le présent du verbe ne peut nullement remplacer l'ancienne manière de parler. Qu'on considère, par exemple, cette phrase de Pascal : Quils seroient errants, sans Boys,... sans prophètes, attendans le salut, et ne le trouvant point (Pensées, II, 9, Molin.). Il est visible que seroient attendans le salut exprime autrement la durée de l'état que ne le ferait le verbe simple. De même dans la fable de La Fontaine (VI, 19) les vers : Soyons bien buvants, bien mangeants : Nous devons à la mort de trois lun en dix ans, n'auraient plus le même sens, si on substituait mangeons bien, buvons bien à la forme employée, qui seule traduit l'idée d'une bonne santé ininterrompue. Comparez le texte de Fénelon cité par Haase : 77 faut donc concevoir que vous êtes éternellement créant tout ce quil vous plaît de créer (Fén. ,Exist., II, 5, 3)1.
Autant il est abusif de mettre, comme le fait l'analyse logique des écoliers, un je suis voyant à la place de je vois, autant il est regrettable que la langue ait perdu ce présent de durée que la distinction ultérieure de l'adjectif verbal et du participe présent n'a restauré qu'en partie.
2° aller suivi d'un participe présent. — Type : De V hiver la triste froidure Va sa rigueur adoucissant (Du Bel., I, 194). H. Estiene trouvait bonne grâce à ce tour2. J'ai montré, dans ma Doctrine, que Malherbe affectait de ne pas le comprendre (416-417), Maupas était mieux inspiré quand il l'analysait et enseignait à ses élèves que par là était signifiée une « persévérance et continuité d'action »(330). Oudin luireproche toutefois de faire l'accord: lesdouleurs qui me vont afflige ans ou affligeantes (Gr., 257). Deimier soutenait aussi la tournure contre ses adversaires, montrant qu'elle était très à propos dans des exemples comme : Le soleil va jaunissant les
1. Je rapporterai encore ce passage de Descartes : II est impossible quils (les fondements de ma physique) soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient naître (Méth., 73).
2. En voici quelques exemples de la finduxvi* siècle : Comme la fievrealloit tous- Jours continuant (P. Cayet, Chron. septen., 21, 2); Depuis ce jour-là, elle alla tousjours me diminuant sa faveur (R. Marg., Mém., 20).
Histoire de la Langue française. III. 22
moissons (Acad., 441 et suiv.)Oudin déclare que cette construction, autrefois tenue pour élégante, est désapprouvée par beaucoup; et il laremet à la discrétion de ceux qui voudront s'en servir (Or., 256). Yaugelas se prononce plus énergiquement : cette façon de parler il va ci^oissant est vieille, et n'est plus en usage « ny en prose, ny en vers, si ce n'est qu'il y ayt un mouvement visible » (I, 313). La Mothe le Yayer (oO), Ménage ensuite (0., I, 117), firent des objections à cette condamnation (cf. Comm. s. Malh., II, 165). On eût voulu sauver au moins le tour en poésie. A ce moment cependant quelqu'un s'aperçut qu'il y avait quelque utilité à distingueras cas suivant le sens ; Alemand dit : On ne peut pas le proscrire de la poésie et on doit le souffrir en prose ; et il cite l'exemple de Bossuet dans YOraison funèbre de la Princesse Palatine : le nombre qui va croissant tous les joints (Guer. cir., 95-100).
C'était la doctrine que la postérité devait accepter ; l'Académie ne la comprit pas. Thomas Corneille abandonnait le tour aussi bien en vers qu'en prose. L'Académie ne fit exception que pour les phrases où il y a un mouvement réel, comme il va chantant, ou pour d'autres « où le verbe aller peut convenir », par exemple : sa santé va diminuant, parce qu'on dit :sa santé va de mieux en mieux(Yaug., I, 313). C'était aussi la doctrine d'Andry de Boisregard (46).
Les textes paraissent assez d'accord avec cette histoire. Il y a des exemples nombreux dans d'Urfé : Mais à c/uoy, mes traistres espoirs, m allez-vous flattant? [Aslrée, 1615, I, olA ); cf. : S'esleve une forest, près du lit de V Aurore Que Neptune environne et qu'il va respectant (Motin, Le Phœnix, Rec. Ross., 619); Tant en simple soldat il s'allait hazardant (J. de Schel., Tyr et S.y 49, 6 1 ; ces chères âmes.. . se vont fortifiant au bien (S1' Chantai, Lett. , CXLVI, 204-205). Racan ne suit pas du tout la doctrine de son maître, cette forme est très commune chez lui *.
A partir de 1650, le grand nombre des exemples que j'ai recueillis sont tirés des burlesques, et attesteraient par conséquent moins la fréquence du tour que le discrédit où il était tornl»
]. Mes premières chansons navoient rien que de rude. Mes vers alloient rampant, tans ordre et sans estude [Racan, II. 188 : Et ces peuples armes qui vont tont ravageant, Dans les afflictions éprouvent nos courages, Comme dans la fournaise on 'él>r„uve Vargeni ld., II. I78;cf. [,40, :> i ; II. ii<>. i"i .
•j. Il sçait gaucher en le forçant Lebecqui leva menaçant Richer, Ov. Bon/.,
: Pendant <[ue Perseûs digoise, Allas d'une humeur discourtoise, /'<• pied ci cap le va lorgnant, Et grommelle en se refrognanl M.. //>., is;< : VArcadien Roy,
cependant. Son discours alloil élendant Se. ut.. Virg*, II.'J'.>:> ;cf. D'ASSOUCV, 0\
La Fontaine n'a pas manqué de reprendre cel archaïsme: L'amour qui Valloit consumant v. 164, etc. , Chevreau, si puriste, l'a mis aussi dans VAdvocat dupp n'est que leur orgueil qui les va décevant Y, 5.
Des phrases où aller marque le mouvement, comme !«• veul Vaugelas, sont corn-
RE.XDRE SUIVI D'UN PARTICIPE PASSÉ OL PRÉSENT. Ce tour se
trouve déjà dans Roland: Rendre le cuidet o mort o recréant (2733). On le retrouve en moyen français: Je rens solu le cas (Coquil., I, 194) ; le plus expédient estoit, pour rendre les lecteurs satisfaicts, de leur alléguer des exemples (H. Est., Apol., II, 113).
On comprend que rendre souple ne se confond point avec assouplir, et que, là surtout où il n'existe point d'adjectif qu'on puisse joindre à rendre, le tour était utile pour exprimer, non le résultat passager, mais l'état prolongé produit par l'action du verbe.
Malherbe, agacé sans doute par l'abus ridicule qu'en faisait Desportes, ne vit dans ses rendre failli, adouci, vengé, séché, etc. qu'une inutile périphrase, et il en barra plus d'une douzaine d'exemples dans son Commentaire (Voir Doctr., 419). Ses élèves, sans égards pour les passages où le maître avait lui-même écrit comme Desportes, renchérirent. « Est-ce, dit Balzac, une locution figurée ? Est-ce une mode estrangere ?... ou plustost n'est-ce point une nécessité de la rime ? N'est-ce point quelque petit reste du Collège? n'est-ce point le jargon d'un jeune Allemand nouvellement arrivé à Orléans, qui fait effort pour parler françois ? » (II, 591). Ménage (Comm. s. Malh., II, 355), Chevreau (ib., 1,304), Bouhours (Entret., 145 ; D., 84), Bellegarde (Elégance, 51), y reviennent encore : rendre ne se dit qu'avec un adjectif.
A. Avec un participe présent, rendre est vraiment rare, sauf dans les écrivains de second ordre delà première moitié du siècle. Dieu... veut... vous rendre participante... de toutes les prières et mérites des vertus qui se pratiqueront (S1* Chantai, Lett., XXV, 33) ; les officiers de Justice s en voulurent saisir, pour le rendre répondant de leurs vacations (Le Cour, de nuict, 137).
B. Rendre avec un participe passé : Et rendra les desseins quils feront pour lui nuire Aussitôt confondus comme délibérés (Malh., I, 71, 53); les vœux que fai faits pour revoir ses beaux yeux, Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue, Ont eu grâce des deux (là., I, 156, v. 3); pour rendre son dessein accompli, elle s'habille le plus simplement quelle peut (Camus, Alcime, 155-156) ^
munes:7f s'enquit de ce qu'il alloil cherchant le long du rivage (Astrée, 1613, I, 19 b ) ; Et ne faut point permettre à personne.... d'aller ainsi regardant curieusement par la maison Sr Chantai, Lel., CXXVIII, 213).
1. Sa loigue expérience le rend muny contre toutes les ruses (Ih. 151 ; Lorsqu'on voudra rendre la braise esteinle (J. de Schel., Tyr. et S., !S9 et 91) ; Pour rendre avec raison la sentence exprimée Motin, Rec. Ross.. 629; cf. 844); Sa réponse rendra nos débats terminés (Corn., I, 493, Veuve, 18il ) ; Madame, on me trahit, et la mainqui me tueRend sous mes déplaisirs ma constajice abattue (IcL, III, 437, Cm., 1193-1194) : Si je vous dois quelque chosette, Quelque chose, dis-je, de reste, Un bout de peigne t'ay laissé Qui t'en rendra récompensé (S1- Am., I, 225).
Dans la deuxième moitié du siècle, les exemples se font plus rares, on en cite surtout de La Fontaine (VI, 234 ; IX, 113), mais il ne fait pas autorité. Racine ne s'est servi de la vieille périphrase que dans la Thébaïde, où il Ta ensuite corrigée (var. du vers 226, t. I, 411). Il convient cependant d'ajouter les textes rapportés par Bouhours.
Il semble, d'après les passages de Molière cités par Livet, et les textes comiques ou burlesques qu'il en a rapprochés (Lex. de Mol., III, 498-499), que, dans le langage familier et comique, cette manière de parler soit restée longtemps en usage.
S'EN ALLER suivi d'un parïicipe passé — On connaît la façon de construire s'en aller avec un substantif, aujourd'hui peu usuelle : Mon a/ne, il s'en va temps de penser à la mort (Racan, II, 377) *. Elle aide à comprendre comment le même verbe se construisait avec un participe passé, pour signifier un futurprochain accompli, si aller était au présent, ou un futur prochain accompli dans le passé, si aller était à l'imparfait2 : Mais aujourd'hui que mes années Vers leur fin s'en vont terminées (Malh., I, 210, v. 25-26) ; Bussy, notre printemps s'en va presque expiré (Racan, I, 155) ; J'élève à toy mes foibles yeux, Dont les clartez s'en vont esteintes (Id., II, 319) ; le terme de mon ostracisme s'en va expiré (Balz., II, 347); encore veux-je croire que le terme de vostre patience s'en va expire (Id., I, 11); Mais la nuit est bien avancée, Elle s'en va bien-tôt passée (Scarr., Virg., I, 94).
Mon honneur se honnissoit, la maison s'en alloit descriee (Ghapel., Guzm. d'Alf., III, 425) ; lorsque le tems de sa prison s'en alloit fini (Patru, Plaid., XVI, p. 318) ; La mauvaise constellation qui le menace, s'en alloit presque passée [Almahide, III, 1447) ; Comme ce rôti s'en alloit cuit, arrive un autre homme à cheval, pour dîner dans ce cabaret (S* Sim., 100, 64, L.)
Voltaire a condamné ce tour comme barbarisme dans le passage suivant de Cinna : La conjuration s'en alloit dissipée, Vos desseins avortés, vôtre haine trompée (Corn., III, 426, Cm., 953).
devenir. — Devenir, suivi d'un participe passé, se rencontre assez souvent chez Corneille: A quel point ma vertu devient-elle réduite!
I. // l'en m trois heures (Alc.de Saint-Maur., Rem., 94); Ils'en M nuit [Corn., IV, S.dn Ment., v. 726).
\ Ce tour était usuel eu xti* siècle : si le seigneur Prosper scet vostre arrivée, nostre entrepris* t% en ne rompus (Loy. Serv., r>;ii/;iri, 373) ; il scavoit bien que Pmvù ;iliuit perdue Dolet, Qeeiee de F.de i '.-</., p. ii)\M. le Premier Président de Rouen, en m lettre qu'il vous s pieu m'envoier, te plsinei (/ne les lettres (les bonnes Lettres t'en vont perdues J. Scaliger, l.ct..
(III, 343, Hor. , 1395) ; Mais alors quel esprit rien devient point troublé? (III, 421 , Cm., 827) ; Que les plus dignes soins d'une flamme si pure Deviennent partagés à toute la nature? (VII, 384, Pulchér., 73-74). Ce tour ne lui est nullement particulier 1.
On le retrouve chez divers contemporains de Corneille : Le nombre en est si grand auprès de luy rangé, Que le Ciel au dessous en devient umhragé (Motin, Bec. Ross., 623); Le Ciel à cette odeur devient plus éclaircy (Ib . , 624).
SE RENDRE. — Se rendre, dans le sens de devenir, n'est pas rare, mais c'est toujours un adjectif qui le suit comme attribut du sujet : Environ quinze jours avant le trépas de nostre bonne mère, les peines se rendirent continuelles (Sr Chantai, Lett., CDVIII, 586) ; Vaigreur des calamités de ce monde, qui sans cela se rendroit insupportable (Ead.,ib. , XXI, 2$);Parisse rend fort désert (Lettres de Vineuilà M. d'Humières, V. H. L., VIII, 124) K
Il ne faut point confondre ce cas, avec le tour que Malherbe avait blâmé, et où le verbe se rendre est réfléchi : Quand du doux fruit d'amour je me rends poursuivant (IV, 422 ; cf. IV, 367). Balzac avait assuré la déroute de celui-ci, en condamnant se rendre connu en même temps que rendre connu 3.
GUIDER. — J'ainoté au tome II, p. 365, que cuider, dans le sens de penser, se rencontrait comme auxiliaire jusqu'au commencement du xvne siècle. Il y en a quelques exemples dans les textes: il avoit pensé perdre la vie de tristesse, voyant sa fille perdue ; il cuida mourir aussi de joye, la voyant si glorieusement retrouvée (Le Cour, de Nuict, 282). Il est tout à fait fréquent chez Garasse : Qui nous cuida coûter hon(Mém., 242) 4.
SAVOIR. — Savoir était usité en moyen français, comme une sorte
1. Voici des exemples du xvie siècle : L'œuvre se forme, et devient espoissi (Du Bel., II, 294); Et de chauffer mon lascif vestement, En un dévot et sainct accoustrement, Ce que je feis, et devins convertie (Id., ib., 390).
2. Malherbe écarte aussi se faire: Et toute ma chaleur. . . Commence déjà . . A se faire ffelée. Qu'est-ce à dire ffelée? s'écrie-t-il. On dit bien être gelée, devenir gelée ou se ffeler, mais se faire ffelée est une sottise (IV, 456) ; cf. en français moderne : se faire triste, vieux. On remarquera que Malherbe accepte ici devenir ffelée.
3. Les observations de Bouhours (Entr., 145, D., 84) n'ont, après cela, guère de portée.
4. Lacheteur de la Maison professe cuida être assommé (Gar., Mém., 205) ;il fit si bien qu'il cuida causer une sédition (Id.. ib. 189); Le P. Suffren cuida pâmer à ces paroles (Id., 182); à la porte de l'audience, d'où il cuida se soulever une sédition (Id., ib. 208) ; cf. : Abel en mourut par les mains de Caïn, Jacob y cuida perdre la vie par les mains d'Esau (Guers., Anal, du Verbe, 24). Je signalerai l'infinitif penser, dans le sens où nous avons vu cuider en moyen français : De peur qu'au charlatan qui ouvre son estuy, Pour penser l'empester, et luy mesme a la peste, L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste (Espad. sat., 19); cf. tome I, 473-4.
de demi-auxiliaire, dont le sens était assez proche de celui de pou voir. Il y a bien grande différence entre la valeur dejesus, suivant qu'on regarde le premier ou le second des exemples suivants : Pour faire court, je ne sceu tant prescher Que ces paillars me voulsissent lascher (Marot, I, 191); Des grands malheurs que me sceut despartir Le ciel cruel au poinct de ma naissance (S1 Gel., II, 150 . Dans le second, le sens est si effacé qu'on pourrait presque supprimer savoir. Le XVIe siècle chevillait à l'aide de ce verbe. Malherbe entendit y mettre bon ordre [Doctr., 420-421) *.
Outre cela, il faut signaler que savoir, en qualité de semi-auxiliaire, ne se trouve plus à autant de modes et de temps différents qu'au siècle précédent. Dans quel rapport se trouvent ces deux faits? Le second est-il la suite du premier, et les critiques de Malherbe sontelles la cause qui a amené cette restriction ? Cela ne me paraît nullement démontré. Il est beaucoup plus vraisemblable de supposer que, en raison même du sens de cet auxiliaire, il devait se restreindre aux phrases où il est plus particulièrement indiqué, c'està-dire aux phrases dubitatives ou conditionnelles : Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire, Vous la nommer (Musset, Chanson de Fortunio).
Quoi qu'il en soit, Maupas indique encore l'emploi de savoir aux deux «prétérits parfaits, au plus-que-parfait de l'indicatif, au conditionnel, au subjonctif, et à l'infinitif passé » (277). C'est l'usage du xvie siècle, c'est aussi celui du commencement du xvne : Cet oit
l âme la plus hardie, la plus généreuse, que Von ail su voir
(Sr Chantai, Lett., CXX, 169); One je ne sçeus goûter avec elle d'ennuis (Hardy, Alceste, 623) ; Allons, inities, allons, et laissons les juger De quel costé V amour avoit su in engager (Corn., \ . 131, D. Sanche, 307-8) ; son corps na sceu estre trouvé dans la rivière [Effr. pactions,V . H. L., IX, 296).
Mais la masse des exemples est faite de phrases conditionnelles: je souscris dès cette heure à tout ce que vous sçauriez penser à leur avantage (Voit., Lett., XXXIII, éd. Uz., I, 107); quelques larmes que j'eusse sçeu verser et de quelques plaintes que j'eusse pu importuncrle Ciel (Xouv. Rec. de let., 1638, Let. am., 36). Cependant Maupas seul, à ma connaissance, a signalé que savoir s'employait surtout au conditionnel. Personne n'en a fait une règle. On Bail que la région Nord-Est du domaine français a conservé l'ancien usage de cet auxiliaire savoir.
i. On comparera ce qu'il dit de voulut Doctr.. 131).