‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 113 sur 134 · AUXILIAIRES ÊTRE ET AVOIR · texte numérisé non relu

AUXILIAIRES ÊTRE ET AVOIR

La théorie des auxiliaires embarrasse visiblement les grammairiens. J'ai rapporté, tome II, p. 144, note 1, les observations pénétrantes de Meigret au sujet des temps du passif. Elles ne se retrouvent plus aussi nettes chez personne ; il n'y a guère qu'Oudin qui entrevoie quelque chose de la signification exacte de certaines formes composées. Comme les erreurs des théoriciens pèsent encore sur la grammaire actuelle, je donnerai un résumé rapide de leurs doctrines.

Malherbe est peu explicite. Sur ce vers de Desportes : J'ai resté jusquici pour ne te point laisser, il note : « Il devoit dire : je suis resté. Tai demeuré a autre signification que je suis demeuré (IV, 397; voir Doctr., 415).

Maupas ne traite pas non plus à fond la question. Il dit bien (196) que certains « verbes neutres » prennent l'auxiliaire être comme je suis venu, je suis entré, que d'autres j'ay vescu, j'ay tremblé, suivent la forme des verbes actifs, et que ce sont « ceux qui contiénent en eux un effet qui ne se produit point en un autre sujet ». Mais c'est là tout. Et il n'examine point ceux qui ont une forme en être et une forme en avoir.

Oudin, lui, essaie de bâtir une théorie, et de faire des listes des verbes qui prennent avoir ou être, ou les deux. « L'usage de nos actifs transitifs, reciproquez et neutres, n'est gueres différent de celuy des Latins. Mais nous avons force verbes qui servent de l'un et de l'autre, et se construisent diversement, selon le sens qui leur est donné. Ce qui m'a fait naistre la curiosité de vous en arranger une grande partie... ce sera principalement pour faire connoistre ceux qui sont actifs transitifs et neutres tout ensemble, et la différence de leurs prétérits composez » (Gr. , 206). Mais Oudin n'a pas vu nettement, comme Meigret, qu'une différence temporelle essentielle distinguait il a guéry et il est guéry, la première forme étant un passé, et la seconde un présent accompli. Ce qu'il veut marquer surtout, c'est que les verbes ont au sens actif (objectif) l'auxiliaire avoir, au sens neutre (subjectif) être, quelquefois avoir *.

1. Je crois utile de rapporter ici cette liste, où j'ai essayé de mettre de Tordre, sans changer la doctrine (j'ai rétabli l'orthographe actuelle dans les verbes qui ont survécu). Elle comprend deux catégories :

I. Verbes qui peuvent être transitifs et intransitifs. Parmi ceux-ci trois classes : A. Verbes qui prennent avoir quand ils sont transitifs, être quand ils sont intransitifs : Abaisser, aborder, accorder, accoùardir, accourcir, accroître, adoucir, affaiblir, affermir, agrandir, aigrir, alàchir, alentir, allonger, amaigrir, amender, amenuiser, amoindrir, amollir, anéantir, anoblir, appauvrir, appesantir, appetisser, arrondir, âprir, attendrir, attiédir, augmenter, avachir, bander, blanchir, brûler, changer, charger, croître, décliner, dériver, déborder, descendre, déloger (déjeuner est improprement

3 i . HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Vaugelas (II, 161) remarque qu'on ne doit pas dire, comme beaucoup le font : // a été jusqu'à la porte, mais il n'a pas entré, ou :mais il n'a pas sorti, ni il a monté, ni il a descendu. Partout il faut, suivant lui, se servir de l'auxiliaire être. Vaugelas ne se doute pas qu'il va là des nuances de sens, que Ménage observera fort bien, et que l'Académie, à son tour, refusera de méconnaître. Dans une autre remarque (11,21 1 ), Vaugelas ne montre pas plus de clairvoyance. Il préfère : ce dessein luy a réussi à ce dessein luy est réussi, mais dans ce passage il n'ébauche aucune théorie, non plus que dans un autre, où il se prononce pour : cette affaire lui a bien succédé (II, 246). Il est très visible cependant que l'usage, sans être bien net, allait d'instinct vers un état où il eût été permis de se servir des verbes intransitifs, tantôt avec être, tantôt, suivant le besoin, avec avoir.

Il y a longtemps qu'on pouvait observer cette tendance dans la langue. Voici des exemples de passés avec avoir :

Ils ne seroient pas les premiers gui ont entré en la maison (Lar., Les Escol., a. II, se. i, A. th. fr., VI, 116) ; fay sorty comme le médecin vouloit entrer (Id., ih., a. V, se. x, Ib., 183); Je crains que je ne sois frotté D'avoir si longtemps arresté (Grévin, les Esb., a. IV, se. ni, Ib., IV, 292) ; et n'eus point de bien, jusqu'à tant que j'y eus retourné (Sorel, Berg. extr., 1. II, t. I, 81); Une flèche a parti d'une main inconnue (Corn., VII, 533, Suréna, 1714); Si j'ai rentré dans Borne avec quelque imprudence, Tite à ce trop

fait transitif par le vulgaire lorsqu'il dit : il in a déjeuné de cet affaire-là. Même observation pour dîner et souper), dévaler, diminuer, éclaircir, élargir, embellir, encliner. endurcir, enfler, engourdir, engraisser, engrossir, enhardir, enlaidir. enorgueillir, enrichir, envenimer, envieillir, épaissir, étrécir, faner, flétrir, fondre. griller, grossir, hàler, jaunir, lâcher, mûrir, moisir, moi tir, monter, mouvoir, multiplier, plomber, pourrir, rabaisser, rajeunir, ravaler, renchérir, rétrécir, ressusciter, reverdir, roidir, rôtir, roussir, sécher, tarir, verdir, vieillir.

B. Verbes qui prennent avoir quand ils sont transitifs, être OU avoir quand ils sont intransitifs : Accoucher, baisser (j'ai baissé est meilleur), brunir, blondir, courir, crever, durcir, empirer, étouffer, étrangler, finir, guérir, hausser, mollir, muer, noircir, rancir, reculer, rougir.

C. Verbes qui, soit transitifs, soit intransitifs, ont toujours avoir: Accorder, branler, confesser, couler, crier, découcher, dire, distiller, doubler, dresser, duire, enchérir, éclater, étrenner, Qéchir, jouer, loger, nicher, pencher, profiter, remuer, saigner, sonner, traîner, tremper.

[I. Verbes uniquement intransitifs qui peuvent être construits avec être Il >--t entendu que tous les autres intransitifs se conjuguenl avec avoir.) : Aller, blêmir je suis blêmi , choir, déchoir (je suis déchu es! le meilleur . défaillir, demeui demeuré veut dire : j'ai habité, je suis demeuré : je me suis arrêté en un lieu . entrer j'ai et je suis entré), s'enfuir Maupas donnait j'ai et je -uis fui, -\9), partir. (Maupas donnait j'ai et je suis parti, 250), parvenir, passer (j'ai et je -nis passé rafraîchir (j'ai et je suis rafraîchi , retourner, revenir, sortir Maupas donnait j'ai etje suis sorti, i» ,0 . tomber.

Il v aurait bien à dire sur ces listes, qui sont fort confuses, et où il j a souvent des véritables, par exemple des passifs pris p. un- des intransitifs.

d1 ardeur doit un peu d'indulgence (Id., ib., 268, Tit., 161 1 ) ; Ces mots à peine ont sorti de ma bouche (Id., IX, 249, Sept Psaum.,23).

Voici des exemples de temps accomplis avec être : leurs forces (aux ennemis) sont augmentées depuis quelque temps (Voit., Le£.,LXVIII, I, 210, éd.Uz.); nostre (armée) estoit fort déperie depuis la dernière victoire quelle avoit emportée sur les Espagnols (Id., ii>., LXXIV, I, 232) ; comment ceci vous est-il échapé de la mémoire? (Costar, Let., II, 494; Fauteur veut dire que son correspondant ne s'en souvient plus, au moment où il lui écrit) ; Etesvous pour jamais disparu de mes yeux? (Corn., VII, 348, Psy., 1569).

Je ne veux pas faire cet usage plus constant qu'il n'était. De toutes parts, on rencontre des phrases qui contredisent les distinctions faites plus haut *. Du bord on est sauté au beau mitan, et on a remply tout le platfonds de mille fantasies (R. Franc., Merv. de Nat., 333) ; Ils ont tourné le dos, me voyant secouru ; Mais ce que je suivois tandis est disparu (Corn., II, 31, Gai. du Pal., 243-44); ce cheval ailé fût péri mille fois, Avant que de voler sous un indigne poids (Id., V, 363, Andr., 1016; cf. Poisson, Com. s. titr., I, 2) 2.

Les temps composés du verbe ÊTRE. — Au xvie siècle encore, le verbe être prenait souvent, au lieu de l'auxiliaire avoir, l'auxiliaire être. On en trouve des exemples chez divers auteurs : jamais je n eusse mis le pied où vous fussiez esté (Lar., Les JaL, a. I, se 2, A. th. fr., VI, \1) ; sy j'en f eusse été advertye (D. de Poit., Let., XGIV, 165, autogr.). Mais ce sont surtout les Gascons qui abusent de être : force gens alors souhaittoient qu'il fust esté là (Brant., G. Cap., V, 111) ; Cela fust esté bon, si le roy fust esté pupil et mineur (Id., ib., 140) ; moy mesme, qui ne suis jamais esté cogneu (Montluc, Com., I, 13); suis esté icy(\d., Let., CXXXI, V, 16). Oudin déclare que c'est une grossière faute. Elle est bien rare depuis lors dans les textes de caractère littéraire. Mais elle se conserve ailleurs: Car ne fussiez esté jalouse (Espad. sat., 79).

1. Il ne faut pas, bien entendu, prendre des exemples tels que : ainsi que si elle se fust deuë eshranler (R. Franc., Merv. de Nat.,333). Le changement apparent d'auxiliaire est dû ici au déplacement de se. S'il se trouvait devant eshranler, on aurait eu : si elle eustdeu. Cf. Voilà tous les efforts que je me suis pu faire (Corn., VI, 51, Perth., 743, var. 1653-56); je ne comprens pas comme cela vous est pu arriver (Voit., Let., XI, éd. Uz., I, 41).

2. Il existe des formes pronominales avec avoir, faites suivant une syntaxe que la langue populaire a conservée : là où au contraire un homme de bien qui par un exercice ordinaire des vertus se les aura transformées en ses propres hahiiudes [Let.de Phyll., Ie part., 129).

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