‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 16 sur 134 · L OPPOSITION A MALHERBE · texte numérisé non relu

L OPPOSITION A MALHERBE

règles de l'usage, et non pas recevoir l'usage pour règle de leurs opinions ». Non contents de « hocher la tête » si on leur cite Ronsard, du Bellay, Desportes, Bertuut entre les Poètes, MM. le cardinal du Perron, du Vair, Coëffeteau, entre les Orateurs, ils « se désavouent eux-mêmes », « quand on leur allègue contre leur opinion présente quelque passage de ce peu qu'ils ont escrit par le passé ».

Toutefois, le seul adversaire qui ait discuté en détail les prescriptions et les arrêts de Malherbe, c'est une femme, la « fille d'alliance » de Montaigne, Mlle Le Jars de Gournay. Elle se constitua le défenseur des hommes du xvie siècle, de leur style et de leur langue, contre ceux qui prétendaient les « déterrer du monument ».

Ses œuvres se composent d'une trentaine de courts traités, réunis en un recueil qu'elle intitula d'abord YOmbre et qu'elle réédita ensuite sous le titre à'Advis et Présens ' . Six seulement de ces traités nous intéressent ici : Du langage françois; Sur la version des Poètes antiques, ou des Métaphores ; Des Ry mes ; Des Diminutifs françois; Deffence de la Poésie et du langage des Poètes; De lu façon d'escrire de MM. du Perron et Bertaut.

De ses griefs, le principal est que les nouveaux poètes ne s'occupent qu'à « recribler la langue » (0., 594), « rejettans infinies choses en elle et n'en édifîans aucune » (0., 190, Adv., 75 .

C'est qu'à ses yeux, la qualité essentielle d'une langue n'est pas la clarté : « Si nous proportionnons un Escrit ou un Poësme pour « bien achevé qu'il soit, à toutes sortes d'esprits, la plus grande « part sont si bas, qu'il faudra que la compagnie nous remercie de « luy avoir servy un beau bouillon d'eau pure et claire » (O., 192); ce n'est pas non plus la pureté : « La simplicité ou pureté « n'est qu'une partie de la perfection d'une langue » (0., 186. Adv., 72), « tout ce qui n'est point de droict fil contre (une langue « croissante encores, comme la nostre, est pour elle s'il luy peut « servir » (0., 575. Adv., 3G9) ; ni la douceur : « Leurs Poètes... « coiffent du nom de douceur, la basse et foible estoffe d'une autre « phrase équivalente de sens qu'ils vous proposeront, moulée sur « le parler vulgaire : ne sachant pas, que « la vraye douceur des m langues, comme celle du vin, consiste en leur esprit et vigueur » « (0., 60o-<>, Adv., 394). Le grand mérite, c'est la richesse : « l'im- « perfection en nostre langue, et la perfection en celles qu'ils par-

I. L'Ombre de la demoiselle de Gournay, œuvre composé de meslangcs, à Paris, chez Jean Libert, in-12, 1626. Les Advis ou les Présens de la demoiselle de Gournay, à Paris, chez Toussaint du Bray. in-4°, 1631: id. 1641. (Nous désignons par Adv. 'la seconde édition des Advis^.

<< loient, c'est-à-dire au Grec et au Latin, sont causes que l'inno- « vation et l'augmentation sont nécessaires pour nostre langue » et ne Tétaient pas pour ces deux autres antiques (0., 187-8 ; Adv.y 73).

Accueillons donc les mots nouveaux, « l'estrangeté en est ordinairement passée en dix jours, à la faveur de l'accoustumance » (0.,571, Adv., 366).

Vu lieu de biffer comme suspectes de vulgarité la moitié des « plus ordinaires, civiles et nécessaires manières de parler », Mlle de Gournay n'en retrancherait pas une, « réservé demy douzaine que la seule lourde peuplace employé » (0., 587).

Telle est pour elle la théorie du vocabulaire : elle la résume d'un mot : « d'adjouster sans retrancher, c'est ce que nous cherchons » (Adv., 392).

Elle n'est pas plus sévère en matière grammaticale. A l'en croire, on n'a même pas besoin d'apprendre la syntaxe, « en laquelle... on ne peut broncher sans quelque effort..., tant son impression est naturelle en nous 1 » (0.. 439, Adv., 269). Elle s'indigne alors des règles que les nouveaux poètes veulent imposer ; ce sont là détails « qui ne méritent pas le parler » (Adv. '. 155). A quoi bon s'acharner à distinguer de si près dans et dedans, de ceste sorte et de la sorte, à déterminer si exactement le genre des mots? « Singulier repas que celui où on convie les modernes, devant une belle nape blanche, lissée, polie, semée de fleurettes, couverte de beaux vases clairs et luisants, mais pleins d'eau pure » (0., 439) ! Tout travail est vain, là où manque la « splendeur de liberté » (Ib., 636).

Les autorités en matière de langue ne sont point les regratteurs de mots, mais l'usage « maistre en de telles choses, j'entends... maistre devant la volée des grands Autheurs » (Adv. 2, 400). Une fois ceux-ci parus, il est bon de se souvenir que « la langue vulgaire est un joug roturier et servile » (Ib.,id., 406). Aussi Mlle de Gournay veut-elle « escrire, rymer, et raisonner de toute sa puissance, à la mode de Ronsard, Du Bellay, Des Portes et leurs associez et contemporains et conséquemment à la mode aussi de M. le Cardinal

du Perron et de M. de Seez, premiers re formateurs de cet art depuis ces trois fondateurs » (O., 942, Adv., 628).

Il est certain que M1I(> de Gournay observe, qu'elle est informée, et qu'elle ne manque ni de clairvoyance, ni de raison. Dans son

I. « Je nomme en ce lieu syntaxe ou construction. L'air et la méthode d'un parler noble et majeur, espuré par un grand Siècle, un Siècle fort et magistral, sur les précédents inférieurs et foibles et s'il se peut dire, mineurs » Adv. -. iOO .

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