L OPPOSITION \ MALHERBE
style, elle sème, malgré les longueurs et les redites, les mots vils et les images heureuses. Mais où il eût fallu faire des réserves et des distinctions, elle s'enferme dans un absolutisme intransigeant, et souvent elle a moins l'air de défendre la liberté en elle-mc-me, que de tenter l'apologie du passé, en se couvrant de la liberté.
Au reste, elle s'est sentie elle-même vaincue et elle a cédé. Si on compare le texte de V Ombre à celui des Ad vis, on s'aperçoit qu'elle s'est corrigée. Assurément ces corrections n'étaient point faites avec minutie ; on voit la même faute, redressée ici, subsister là et ailleurs ; et si par exemple la vieille demoiselle ajoute, dans sa dernière édition, un nouveau paragraphe à ses anciens traités, elle retrouve naturellement sous sa plume, sans songer à les proscrire, les mots et les tours anciens, qu'elle pouvait employer sans scrupule dans sa jeunesse. Mais ce qu'elle a rédigé autrefois, ce quelle peut relire aujourd'hui et critiquer à tête reposée, elle essaie de le rajeunir.
Dès 1634, disparaissent quelques archaïsmes : appendances, estre adheurté à, mettre à jubé ; par avant, ouy, ains deviennent a uparavant, voire, ouy bien: je disais d'entrée est parfois remplacé par je disais tantost ; partout au rebours disparaît devant au revers. Elle efface aussi quelques anciennes constructions : ceste qualité mienne, ceste vostre prudence, quelque tel vice, dont est question. Enfin son maistreou maistresse est changé ensonmaistre ou sa maistresse, à quoy sont ces doctrines commodes en à quoy ces doctrines sont-elles commodes, ne permets pas naistre une union, en ne permets pas qu'on voie une union.
En 1641, elle biffe toute une autre série de mots trop vieux, trop latins, ou trop bas : adonc, arroy, bénignité, hienheurer, coulpe (mot qu'elle défend ailleurs Adv., 745), déterrer, au sens de détourner), dol, duire, émerveilla ble, emparer, floridité. jà (défendu ailleurs) se jacter, lors, las, matière (terme bas remplacé en plusieurs endroits par sujet, texte, substance, condition, etc.), moyenner, nature (sans article, remplacé par la constitution ou la naissance), opposite, ores, plani, polisseure (dans le sens de politesse), rais, revenger, riottes, rosoyer, souéf. fiers et quart, Liberté el d'autres.
Elle raye aussi une dizaine de fois le mot maint pour lequel elle avait plaidé, elle remplace nul par aucun, durant par pendant, outre plus, par ensuite ou au surplus, d'abondant par davantage, cependant que par tandis que, néantmoins (d'abord très fréquemment employé) par toutefois, sauf par excepté, etc.
1 i HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Les corrections grammaticales de 1634 sont aussi poursuivies et développées; l'article, absent de tant de constructions de l'ancienne langue reparaît là où le réclame l'usage moderne ; les mots estime, pleurs, caprice, d'abord féminins, passent au genre masculin, et les mots épithète, duché subissent la conversion insrerse ; demander que c'est que est corrigé en demander ce que c'est que, quoi que c'en soit en quoiqu'il en soit ; l'usage des relatifs se restreint, et les formes assez lourdes lequel, duquel, auquel, tombent souvent ; parfois elle fait précéder l'adjectif tel de la préposition de, quoiqu'elle ait dit dans cette même édition de 1641 : « C'est faillir de dire : 77 ne fut jamais en de telles affaires : puisque le babil superflu d'un de se rend importun en tels endroits, quoy que puissent prescher nos Critiques » (Adv.%, 7(i2 . Même il lui arrive de devancer l'usage de son temps en ce qui concerne la place des jpronoms ; elle corrigera par exemple je le leur -vais enseigner en je vais le leur enseigner. L'emploi du participe présent, si libre encore au xvie siècle, est fort restreint. La revision s'étend jusqu'à l'orthographe ; enfin l'auteur a taché en beaucoup d'endroits d'éclairer ou d'alléger une phrase obscure et embrouillée. Il y a plus. En 1635, dans l'édition quelle donne de Montaigne, elle fait aux imprimeurs une concession contraire à tous ses principes, elle change quelques mots au texte de son père adoptif, qu'on eût cru inviolable
Aucun de ses mérites réels n'a suffi à sauver Mlle de Gournay des quolibets et des farces des contemporains. Elle avait le tort d'être vieille fille et laide, elle parut vite ridicule. Avec sa « mie Piaillon », et sa servante Jamyn, fille naturelle du page de Ronsard, elle amusait les gens des cercles, de Boisrobert à Richelieu. Dans les pamphlets littéraires, la Requête des Dictionnaire* ou la Comédie des Académistes. elle reparaît invariablement, comme un personnage de la comédie italienne. C'est elle qui tient le rôle grotesque de revenante de l'autre siècle. Etant intelligente, elle avait conscience de la vanité de ses efforts, et disait d'elle-même : « Je sens la deffaveur où je vis en mon siècle » (0., Adv. au lecteur, 3).
1. Voici comment elle essaie d'excuser ou d'atténuer le sacrilège : » Leur mesme prière expresse (des Imprimeurs) m'a contrainte, non pas de changer, oiiy bien de rendre seulement moins frequens en ce livre, trois ou quatre mots à travers champ, et de ranger la syntaxe d'autant de clauses : ces mots sans nulle conséquence, comme adverbes ou particules, qui leur sembloient un peu revesches au goust de quelques douillets du siècle : et ces clauses sans aucune mutation de sens. » (MiU de Gournay, Préface aux Essais de Montaigne, 1635 C. iij.