‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 18 sur 134 · CHAPITRE III INFLUENCE CROISSANTE DE MALHERBE. SES CONTINUATEURS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III INFLUENCE CROISSANTE DE MALHERBE. SES CONTINUATEURS

Au contraire, l'action de Malherbe alla toujours croissant. Bien au delà de sa petite école, du groupe formé par Racan *, Maynard, Yvrande, Du Moustier, Colomb v, quoiqu'il fût « comme une cabale où le vulgaire avait peine à pénétrer », son enseignement se répandait et agissait sur les esprits ; Malherbe devenait le pédagogue de la cour et des salons, le tyran, universellement reconnu, des syllabes.

Peu à peu les libraires écartent de leurs recueils les vers « à la vieille mode » pour faire place aux siens et à ceux de ses disciples 2. On rajeunit le: anciens textes : en 1609, d'Audiguier publie un Amyot, revu et corrigé 3, les auteurs s'épurent eux-mêmes.

Partout triomphe la loi nouvelle, dont Malherbe est le prophète. D'Urfé, Coeffeteau viennent à lui comme à la source de toute pureté, Gombauld lui soumet ses doutes grammaticaux, Balzac l'avoue pour son père intellectuel, Vaugelas se forme à ses leçons. Bref, sa règle est généralement adoptée comme base de la langue qu'on doit écrire. L'idée même qu'il se fait de cette règle, de son importance devient l'idée commune : désormais, quand on se séparera de lui, ou qu'on le censurera, ce sera d'après sa propre méthode, dans l'intérêt de cette pureté du langage qu'il avait tant aimée, en s'appuyant sur ce bon usage, dont il avait incarné le

1. Sur l'usage grammatical de Racan, et les libertés qu'il prend avec la doctrine de son maître, voir Arnould, Racan, Paris, A. Colin, 1900.

2. Après 1610, Desportes ne figure plus dans les recueils. Dans les Délices de la poésie françoise (1615), Rosset conserve encore quelques survivants du siècle précédent : du Perron, Rertaut, des Yveteaux : mais ceux qui tiennent la plus large place, c'est Malherbe et ses suivants : d'Urfé, de Coulomby, d'Avity, de Lingendes, Maynard, Touvant, du Moustier. Dix ans plus tard, ils seront seuls dans le Recueil des plus beaux vers de du Rray (1626), renforcés encore de Racan, Roisrobert, l'Estoile, Tristan, de Mé/iriac, Monfuron. Le Séjour des Muses ou la Cresme des bons vers (1627) contient des vers de Ronsard, mais avec un avis significatif de l'éditeur : « Jay voulu mesler ces pièces du Sieur de Ronsard, pour faire voir la différence du stile du passé au présent » (p. 201).

3. Cf. Huguet, Quomodo Jacobi Amyot germonem quidam d'Audiguier emendave- U. Paris, 1894, 8°.

respect. On ne sera plus contre lui qu'au nom de ses propres principes.

Deimier. — Un des premiers qui suivent le mouvement est ce Pierre de Deimier. arrivé de Provence peu de temps après Malherbe, dont Y Art poétique a paru en 1610 ' J'y retrouve, avec quelques divergences, beaucoup de règles chères à Malherbe sur l'omission de l'article (466), des pronoms 113, 4i6r 468), les constructions irrégulières du gérondif (4 i.Y. les transpositions trop rudes (Ibid.), etc. J*) reconnais aussi sa haine, quoique atténuée, des archaïsmes et des néologismes, son sentiment que le français est suffisamment riche (369 J7 Mais ce qui est plus significatif que ces rencontres de détail, c'est lidée d'introduire toutes ces règles dans un livre de poétique, et le soin pris pour limiter la liberté du poète en matière de vocabulaire et de grammaire. Des chapitres entiers, le vieetle vn°. sont consacrés à combattre la licence et les prétendus droits des poètes. Bref ce livre fait un contraste complet avec ceux qui Font précédé.

Trois ans plus tard, dans une sorte de Gradus français, les Marguerites poétiques d'Esprit Aubert. Deimier est blâmé au mot poème), mais l'auteur n'en suit pas moins son exemple, étudiant les vices de langage parmi les défauts des poèmes.

fil y avait eu au xvi° siècle un purisme théologique, désormais il y a un purisme grammatical. Camus proteste contre ce nom prétentieux de puristes que se donnent les nouveaux venus ~, mais il est bientôt universellement reçu ;, étant utile pour désigner la nouvelle religion. Chapelain l'accepte (Guzm. d'Alfar. . 1630, 111,7). En dehors des ouvrages théoriques, les témoignages qui marquent l'importance croissante accordée à la pureté du langage abondent. Avant que Scudéry discute grammaire avec Corneille, et Dupleix avec Mathieu de Morgues, le P. Garasse est blâmé par ses censeurs pour ses métaphores et ses crudités. La grammaire est partout.

Balzac, tout en raillant Malherbe, dogmatisait aussi à ses heures. Il dit quelque part : « Quoy que Platon ait disputé des syllabes et des mots, ses disputes n'alloient pas à l'infini. Ils ne séjournoient pas. Ils n'habitoient pas dans la Grammaire, ils y passoient > II. .">94l Il a voulu lui aussi. « s'establir dans une plus heureuse contrée ».

1. \s Académie de L'art poétique... Paris, J. de Bordeaux. Priv. du 20 oct. 1609.

2. « Desjale nom de Puristes qu'ils se donnent mérite d'eslre repurgé ; que si leurs jugements sur la langue Françoise (de laquelle ils se disent rechercher l'éloquence en la purgeant des mauvais motsj sont aussi mal bastis que leur tiltre, que se peut-on promettre de leurs censures qu'une pure extravagance » (Issue aux Censeurs, p. 582Ï.

3. Les dictionnaires de Çotgrave, Monet, Oudin l'ignorent. Richelet l'acceptera, mais il fait encore scrupule à quelques-uns en 1687. Voir les Dialogues satyriqnes et moraux de Petit. Au lecteur.

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