INFLUENCE CROISSANTE DE MALHERBE
mais le Socratc chrcstien, et déjà les Lettres prouvent que ces questions n'ont jamais cessé de préoccuper beaucoup le maître des beaux esprits. S'il plaisantait en demandant à Chapelain des préservatifs contre la contagion du galimatias et du gaseonisme, c'était du moins très sérieusement qu'il surveillait sa diction et la pureté de son style1. Fallait-il oser dire intrépide, introuvable? Lequel valait le mieux de point ou de pointe du jour? Gomment prononçait-on eu : «, ou eiï, comme à Paris-? La crainte de perdre le bel air de la cour le remplissait de souci3.
Voiture lui-même, adonné, semble-t-il, à des sujets plus légers, se laisse surprendre plusieurs fois à émettre, tout en se jouant, son avis sur des questions de langue. Une première fois, en 1031, il écrit à Mlle de Rambouillet sa jolie lettre sur la suppression du car, que Gomber ville avait affecté d'éviter dans son roman de Polexandre, ce qui donna lieu aune véritable guerre, célèbre dans l'histoire grammaticale 4.
Le Rôle des présentations s'amuse de cette rage de grammaire, qui a pris les gens du monde. Une « recommandaresse de nourrices » vient se plaindre qu'à son bureau on demande des femmes qui sachent bien la langue, « ce qui n'est pas de leur état 5 ».
De telles protestations n'avaient aucune portée. Dans les salons se continuait avec acharnement l'œuvre de Malherbe. Un calme relatif des affaires en laisse le loisir, le sentiment que la beauté du langage est une des principales distinctions en donne le goût. On se passionne pour les mots ou les tours de phrase comme à
1. Voir plus loin les opinions qu'il a exprimées sur la superbe, affectueus?menl [ib.), brave {ib.), restes et reliques, sur le pluriel des abstraits, sur rendre et le participe passif, sur les verbes « neutres », etc.
2. A M. de la Koche-Hély, 15 nov. 1640 ; à M. de Bourzeys, 23 juin 1639; à Chapelain, 20 janv. 1640.
3. Le P. Goulu, quoique moins bien armé que son adversaire, n'en a pas moins porte la lutte plusieurs lois sur ce terrain (voir Lett. de Phyllarque, I, 332, II, 162 et ailleurs). Il reproche en particulier à « Narcisse » ses comme je sui, comme je fui : si je n'estoy pas voslre serviteur, comme je fay, tour que Vaugelas s'est cru obligé de défendre. De son côté le censeur était menacé d'une recherche exacte de ses fautes, « dont on avait recueilli un assez grand nombre pour en faire un juste Dictionnaire » (II, 703).
4. Voiture, Œuvres, édit. Roux, Paris, 1858, p. 180. Cf. sur cette histoire la Morphologie, chap. de la conjonction.
5. S'est présentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices, exposant que, quand elle présente quelqu'une de sacognoissance pour estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à ludicle exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçail bien parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais seulement, ce quy est de soi état, que la nnirrice a bon laid, est et sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche: de quoi ne se conter tent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au secrétariat des Grands Jours de l'éloquence françoise, quy sont qu'elle n'entend point {Rôle des Présentations, 1634, V. II. L., t. I, 137).
Histoire de la Langue française. III . -
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d'autres époques pour les idées philosophiques ou les doctrines littéraires. Tout un travail grammatical s'accomplit dans le monde, auquel la cour et la ville, les hommes et les femmes, les écrivains et les gentilshommes. Richelieu et Faret collaborent '.
L'hôtel de la grande Arthénice donnait l'exemple ; au milieu des jeux et des futilités de la vie mondaine s'y glissaient des discussions sur le langage. Dans les autres cercles, on traitait des mêmes questions. Petit, dans ses Dialogues satiriques et moraux (1687), nous a conservé l'histoire plaisante d'une discussion chez Mlle de Gournav sur raffinage. Vraie ou fausse, l'anecdote peint bien une scène qui a dû se renouveler plus dune fois dans ce monde, où la préciosité, sous d'autres noms, régnait déjà en maîtresse 2.
On ne saurait trop marquer l'importance de cette collaboration des grammairiens et des gens du inonde. Elle est si grande qu'il est tout à fait impossible de séparer ce qu'ont fourni, d'une part la masse anonyme des gens de cour, de l'autre les écrivains et les théoriciens proprement dits, à la langue nouvelle qui s'élaborait. Jamais la fusion entre ces divers éléments n'a été si intime. Une opinion reçue dans un cercle a souvent fait loi à l'Académie, fréquentée par les mêmes hôtes ; elle a enfin été exprimée par Vaugelas, qui n'a fait que la rédiger3. Aussi quand le Corpus de la grammaire française se fera, faudra-t-il tenir le même compte d'une digression prise à une lettre ou à un roman que d'une remarque de Vaugelas. Faute d'avoir ce Corpus, qui devra paraître un jour, la grammaire du XVIIe siècle appartient encore dans l'opinion à des hommes qui cependantne l'ont pas faite. Personnelle, au xvi° siècle, l'œuvre est. au xvnc, collective, et ceux dont nous citons les noms ne doivent pas en être considérés comme les auteurs, mais seulement comme les rédacteurs.
1. On se rappelle que la tradition attribue à lliehelieu l'introduction île la phrase : Je lui ai dit d'aller an Louvre au lieu de je lui ni dit qu'il allât au Louvre. Mais nous savons de façon précise, et autrement que par la création de l'Académie, qu'il était parmi les puristes. Dupleix nous rapporte que lisant son Histoire, le Cardinal y trouva le terme d'avoler et le rejeta, puis « après avoir ouï ses raisons <> il l'approuva (cf. plus loin, au Lexique. Des mots vieux .
2. Il y a dans les papiers de Gonrart une bouffonnerie sur ce sujet, qui avait visiblement occupé unesociété. Voir ms. 112tî, 10°, p. 20 i. Bibl. de l'Arsenal.
3. Voir par exemple dans Vauirelas, I. 352, sur la prononciation de arroser. Cf. I. 391 sur snnje. Patru a ajouté en note : « La grande Artenice m'a dit elle-mesme qu'elle est cause de la Remarque ; car l'auteur qui estoit pour sartje. voyant que ces trois consultans dont il parle dans sa préface, estoient pour serge, il en parla à cette Dame, qui alors estoit pour sar</e. et qui maintenant a changé d'aï