CHAPITRE IV LA THÉORIE DU BON USAGE
Le langage pédant. — D'après le milieu où a été faite la nouvelle langue, et le caractère de ceux qui l'ont faite, on peut deviner déjà ce qui fut considéré alors comme le vrai français. Ce ne pouvait être que la langue de la Cour .,3^
De la langue des savants il ne pouvait même être question. Leur montagne était un pays étranger, le pays latin. Quand ses habitants voulaient se servir de la langue vulgaire, il semblait qu'ils la parlaient comme on parle une langue qui n'est pas à soi, et on s'amusait de leur jargon, fait à la fois d'inexpérience et de sottise prétentieuse. Depuis des années, le pédant était un personnage classique de comédie l, qui venait divertir le public, loin de pouvoir lui en imposer : lui attribuer une autorité quelconque sur le français, c'eût été à peu près la donner à un Bas-Breton ou à un Auvergnat. Le recteur Roze régentant l'usage, quelques années après la Ménippée2, l'idée eût paru bouffonne à quiconque, et aux membres de l'Université plus qu'à personne.
En avançant, l'autorité du pédant ne s'accrut point, tout au contraire. Il faut entendre Garasse et les fils de Pasquier définir ce pédant
1. Voyez les Comédies de Larivey, le Lncfiiais, le Fidèle, etc.
2. On se rappelle le doyen de Sorbonne se levant : Humiliate vus ad benedictionem. et postea habebitis haranguam, Pelvé incapable de parler français, et le recteur débitant son discours macaronique :
« Très illustre, très auguste et très catholique synagogue, tout ainsi que la vertu de Themistocless'eschaufîoit parla considération des triomphes et trophées de Miltiades : Ainsi me sens-jc eschaulîer le courage en la contemplation des braves discours de ce torrent d'éloquence, monsieur le chancelier de la lieutenance, qui vient de triompher de dire
« Or je ne veux icy refriquer les choses passées, ny capter votre benevolence par un long exorde, mais sommairement vous dirav. messieurs, que la fille aisnée du roy, je ne dy pas du roy de Navarre, mais du roy que nous eslirons icy, si Dieu plaist, et en attendant je diray la fille aisnée de Monsieur le lieutenant de l'Estat et couronne de France, l'université de Paris, vous remonstre en toute observance que depuis ses cunabules et primordes. elle n'a point esté si bien morigénée, si modeste. et si paisible qu'elle est maintenant par la grâce et faveur de vous autres messieurs. »
Et à chaque instant les mots latins ou grecs lui viennent tout crus : « vous avez, inquam, si inquiné et diffamé..., se saouloient usque ad guttur.., ergo gluc... probo minorem a majori ad minus.... en conclure in modo et figura... faire royne in soliilum. etc.
et essayer de s'appliquer réciproquement la définition '. Bientôt la qualification de pédant se généralisa encore. Ce ne fut plus seulement l'animal indécrottable dont parle le Francion (liv. IV, p. 21 1 ), ou l'homme qui affecte une science badine et qui s'en glorifie démesurément (Polyand., II, 413), ni même 1' « instructeur de jeunesse » ridicule ou non [Ihid., I, 300-301, cf. Racan, I, 320), ce fut
à la mode des législateurs nouveaux », tout « écrivain » ou tout « sçavant » qui « n'espousoit pas la suitte de la Cour ou son goust >♦ (de Gourn., O., 635). Si bien qu'il vint un moment où Sorel se demanda si vraiment tous les gens qu'on en accusait étaient nécessairement les « suppôts du prince Galimatias ».
La « Nouvelle allégorique » contient une satire aiguisée et plaisante de la « Rhétorique à la moda du siècle » : « Sans doute, c'est ce que l'autheur de la Nouvelle allégorique entreprend de faire lorsqu'il feint une Rhétorique à la mode de nostre Siècle, qui n'a autour d'Elle que des Madrigaux, des Ballades et des Bouts rimez, des Vers galants et des Billets doux ; qui tient pour Partisans du Galimatias tous les Gens de Collège avec la pluspart des Advocatset des Prédicateurs et qui principalement lait régner l'Eloquence dans les Alcôves des Dames. Nous ne prétendons point oster à ce beau Sexe la gloire de la vivacité des pensées et de la pureté du Langage, mais encore permettra-t'il que nous croyions que les Loix de la Rhétorique sont assez bien entendues aux Lieux où l'on les apprend ordinairement, et que les forces de l'Eloquence ne sont point mises en pratique plus heureusement que par les grands Prélats ou par les Hommes d'Estat et d'affaires, et que les belles Harangues qui se font devant les Roys et dans les Compagnies Souveraines, valent bien les Conversations des Ruelles, où l'on ne débite gueres que des Galanteries et des Jeux d'Esprit, et oùd'estre Galand et d'estre Badin, c'est souvent mesme chose 2. » Et il retourna le compliment aux précieux, en les traitant de Pédants français ;!.
1. Garasse, Rech. des rech., 110-111 ; cf. Défense d'Est. Pasq., 393- i09.
2. Discours sur la Xouvelle allégorique et sur la Relation faite en suite p. 121-122, à la suite de la Relation du royaume de Sophie).
3. L'Allégorie est « une subtile invention pour se moquer de certains Hommes de nostre Siècle qui préfèrent quelques Bagatelles agréables à tout ce qu'il y a de sçavant et de curieux dans le Monde, et qui d'ailleurs pour deux ou trois petits Mots qui ne sont pas à leur goust dans un ouvrage le condamnent entièrement. Ces gens-là appellent Pedans, non seulement ceux qui s'amusent aux Vétilles de la Langue Greque et de la Latine, mais ils condamnent en général tous ceux qui s'apliquent à quelque étude curieuse; cependant ils ne prennent pas garde qu'ils méritent bien le titre qu'ils d nnenl aux autres, puis que toutes leurs occupations et toute leur Science
I A THÉORIE DU BON USAGE il
Toutefois, le siège des gens de Cour était fait. Il faut entendre Racan concéder aux pédants et aux Bas-Bretons d'écrire en prose française « comme Ton fait aux impotens de se promener au cours et aux Tuileries (II, 340) ». Vainement La Mothe le Vayer essaya de démontrer à Vaugelas que savoir les langues anciennes n'était pas inutile pour parler la nôtre. Même s'il eût bien posé la question, sa manière de voir n'eût pu prévaloir.
Le langage du palais. - — Etait-ce le Palais qui allait donner le ton ? On eût pu le croire cent ans plus tôt.
Une des conséquences de l'ordonnance de Villers-Gotterets, qui prescrivait l'usage exclusif du français dans tous les actes de procédure et d'administration (cf. t. II, 30-32), fut que la langue technique de la justice dut se compléter immédiatement de tous les mots et formules nécessaires à la pratique, de façon à se suffire à ellemême, sans le secours du latin, Elle était seule, autour de 1530, parmi les langues techniques des sciences, qui se trouvât dans une si avantageuse nécessité. D'autre part, les gens de robe qui recevaient l'ordre de se servir de la langue commune dans l'exercice de leurs diverses professions constituaient l'élite intellectuelle du royaume. Presque seuls ils écrivaient et lisaient ; tôt ou tard, quelles que fussent leurs répugnances, ils devaient s'accommoder à écrire et à lire en français. Dès lors la langue littéraire n'allait-elle pas être la leur, c'est-à-dire l'idiome commun pénétré de leur idiome professionnel, marqué par eux d'une forte empreinte parlementaire et judiciaire ?
Diverses causes empêchèrent ce résultat. D'abord, pour grand que lut le nombre des gens de lettres parmi les hommes de judicature, le souci d'avoir un style et d'écrire avec élégance était suspect parmi eux. Pasquier l'avoue tout franc : «Je ne dy pas que le bien dire ne soit une propriété et vertu qui deust estre annexée à nostre estât : mais je ne sçai comme le malheur veut que la plus part de nous non seulement ne s'estudie d'user de paroles de choix, mais, qui pis est, le faisant il y a je ne sçay quelle jalousie qui court entre les Advocats mesmes, d'imputer non à louange,
ne s'étendent qu'autour de quelques menues observations de notre Langue et qu'ils peuvent estre véritablement appeliez Nos Pedans François ».
... Eux « qui se contentent de critiquer ne faisant que fort peu de choses eux mesmes, et de qui toute l'Eloquence ne consiste qu'à s'abstenir de quelques Paroles anciennes ; qui sçavent détruire plutôt qu'édifier; qui sont des Imitateurs serviles de ceux dont ils cèlent le mérite et la Gloire ; qui ne sont que des Entasseurs de lieux communs et des Larrons du bien d'autruy ; et enfin ceux donl les Inscrits ne sont propres qu'à plaire sans aucune utilité •> Ibid.. 124-127).
ains à une affectation, l'estude que l'on y veut apporter » (Pasquier, Let.. 1586, 1. IL 12. f. 51 v°).
En outre, au xvic siècle, la langue judiciaire était déjà non seulement figée, mais figée dans un état archaïque. Le berger de Pathelin, le roué Thibaut l'Agnelet avait déjà pu taire semblant de ne point comprendre le jargon des gens de loi :
Un1 ne scay quel vestu de roié, Mon bon seigneur, tout desvoié.
Qui tenoit ung fouet sans corde ...M'a parlé de vous, mon maistre Et ne scay quelle adjournerie Quant à moy, par saincte Marie !
le n'y entens ne o-ros ne «j-rosle.
Et Marot, qui n'est point comme lui illettré, un jour qu'il avait été < fait confrère au diocèse de St. Marrv. en l'église Sainct Pris », a affecté, pour amuser le roi, la même ignorance ingénue (Ep., XXVII, éd. Jannet, I. 191 .
En vérité, vers 1550, un homme même instruit s'embrouillait déjà
dans le grimoire du Palais, et c'est très sincèrement que Montaigne
se demandait : « Pourquoy est-ce que notre langage commun, si
a tout aultre usage, devient obscur et non intelligible en con-
tract et testament » Ess., III. 13 ?
Les poètes ne furent point favorables au langage des gens du Palais. Quand Pasquier veut qu'on « les haleine par la praticque », il ajoute ceci de son cru, ce n'était point la doctrine de l'école. Ronsard, si friand des langagesdes diverses professions, a beaucoup plus pris aux autres qu'à celui-là. De-ci de-là tout juste une métaphore, à peine de quoi montrer que rien ne doit être étranger au véritable écrivain :
Vous estes défendeur et je suis demandeur III. 268, M. 1>. . Les mortels ont ça bas pour usufruit la vie VI. 355, il). .
Et Jodelle est franchement hostile. Il parle de la maison à peu près aussi méchamment que Rabelais II. 375); pis (pie cela, il traite avec impertinence les gens de justice qui se mêlent d'écrire l'histoire ; il raille l'esprit « aux Muses contraire » : - .
Qui. nourri seulement aux plaids, Apporte du creu de sa terre.
Et souvent parlant de la guerre, l>u pur jargon de son palais II. 200).
On recueille bien de temps en temps une opinion moins sévère,