CHAPITRE Y
Fondation de l'Académie. — Anciennes étaient déjà l'idée et l'institution des Académies littéraires. Outre que l'Italie en possédait de célèbres, comme celle de la Crusca à Florence, en France même on avait vu, sous Charles IX et Henri III, une Académie fondée par J. A. de Baïfet Joachim Thibaut de Courville, tenir des séances au Louvre. Plus récemment encore avaient lieu chez Mll(' de Gournav, chez Colletet, chez Chauveau le graveur, au bureau d'adresse» de Théophraste Renaudot. des réunions régulières de gens de lettres.
Grâce à la relation de Pellisson !, complétée parles lettres des contemporains \ nous savons comment « quelques particuliers »>
1. Pellisson, Histoire de l'Académie franco ise, dans Livet, Hisl. de VA. fr.. Pari?. Didier, 1858, tome I.
2. Voir notamment les lettres de Chapelain Pellisson, éd. Livet, I. Pièces justificatives, p. 361-390). « Vous viendrez donc assurément, écrit-il à Godeau, le S décembre 1632, et nous rendrez par votre présence le contentement que Dieu nous a retenu si longtemps ; vous nous rendrez même Y Académie de laquelle vous êtes le prince et le chef, chacun ayant remis à votre retour rassemblée de nos conseils. el 1 ii tenue de nos états. » — Il écrit à Balzac le 26 mars 163 i :« Ce sérail ici le lieu de vous parler de l'Académie dont Monseigneur le Cardinal s'est depuis peu rendu le promoteur, et qu'il autorise de sa protection... je puis dire sans vanité que nous ferons quelque chose de mieux et de plus utile que toutes les Académies ensemble... » Comparez ce texte, qui bien probablement se rapporte aussi à la Compagnie :
Les habiles sont en petit nombre... Entre ceux que je tiens tels, il se parle d'une vertueuse assemblée de gens doctes, faisant profession particulière d'examiner et indiquer les livres, pour le langage notamment, et y met-on telles personnes et de tel renom, qu'il y auroit conscience à ne pas adjouster foy en tout et par tout à ce qu'elles resoudroient de ces matières, s'il paroissoit quelque chose d'escrit d'eux 3. On me les a nommez Puristes, comme gens qui recherchent la pureté de la langue françoise, etquisont sur le desseing de la repurger de mille superfluitéz affectées, lesquelles en offusquent la grâce et la beauté. Je ne sçache rien de plus ressemblant à l'Académie Florentine de la Crusca, sinon qu'il y a plus de modestie et de bénignité » Chapelain, trad. de Guzman d' Al fa ruche, !630, t. III. Adv. au lect.. p. T .
Balzac se moque d'abord de l'Académie des beaux esprits : Kl moi je voudrois nous demander qui a reçu les beaux esprits qui vous ont reçu? D'où vient le principe de l'autorité et la source de la mission ? Qui sont ces grands personnages, qui ont fait grâce à M. Chapelain? De quelles contrées nouvellement découvertes viennent ces hommes extraordinaires... ? J'auray de la peine à adorer le Soleil Levant l'Académie... On m'es écrit comme d'une chose terrible et plus redoutable
avaient pris l'habitude de s'assembler « un jour de la semaine » chez l'un d'eux, M. Gonrart ; comment, averti de ces réunions par Boisrobert, Richelieu « qui avoit l'esprit naturellement porté aux grandes choses, après avoir loué ce dessein, demanda à M. Boisrobert, si ces personnnes ne voudroient point faire un corps et s'assembler régulièrement, et sous une autorité publique » ; comment enfin, après quelque résistance des hôtes de Gonrart. fut fondée V Académie françoi&e.
Ainsi, une réunion . privée devenait compagnie officielle, et les hommes qui. chez Gonrart, « s'entretenoient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, de toute sorte de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres l » allaient avoir un objet précis et un rôle défini : réglementer et gouverner la langue.
A vrai dire, depuis Malherbe, ce besoin d'ordre était général, mais sait-on assez que c'est contre lui et de son vivant même que ses adversaires ont demandé une institution qui fixât la règle officielle du langage? 11 y a là un fait de première importance, et qui n'a jamais été, je crois, mis en lumière. C'est par révolte contre « l'injustice » et la « tyrannie » de Malherbe, que dès 1625, Camus en appelle aux « Etats généraux pour régler le langage » ~ : on les assemble pour des choses « et moins nécessaires, et moins sérieuses * (588-589). Certainement « il seroit à désirer. . . qu'il y eut parmy nous des Académies pour les exercices de l'esprit comme il y en a pour ceux du corps, et qu'on y donnast quelque place à l'examen du langage. Ces assemblées contiendroient dans leur devoir ces esprits amoureux de la nouveauté, tempéreroient cette arrogante tyrannie qu'ils exercent, et donneroient un grand poids à leurs préceptes et décisions, de sorte qu'elles passeroient pour des règles inviolables. Ce seroient
que la sainte Inquisition. On me mande que c'est une tyrannie qui se va établir sur les esprits, et à laquelle il faut que nous autres, Faiseurs de livres, rendions une obéissance aveugle. Si cela est, je suis Rebelle, je suis Hérétique, je vais me jeter dans le parti des Barbares. Voici un grand mot, mais il est très véritable. Vous êtes le seul que je puis préférera ma liberté : et s'il n'y a pas moyen de vivre indépendant en ce monde, je vous prie que je ne reconnoisse, en prose et en vers, d'autre jurisdiction que la vôtre (Balzac, I, p. 727-728, lettre XV) ».
Mais bientôt après il se ravise. « J avois été mal informé de l'état de votre Académie. Cette nouvelle société fera honneur à la France, donnera de la jalousie à l'Italie, et, si je suis bon tireur d'horoscope, elle sera bientôt l'Oracle de toute l'Europe civilisée (Ibid., p. 728, lettre XVI) ».