‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 32 sur 134 · Id., ihid., I, 51. Cf. Pièces justificatives. I · texte numérisé non relu

Id., ihid., I, 51. Cf. Pièces justificatives. I

3. « Ces trois écrits et tous les autres qu'on a faits contre l'Académie, remarquait déjà Pellisson, prennent pour fondement une chose qui n'est pas, et dépeignent les Académiciens comme"des gens qui ne travaillent nuit et jour qu'à forger bizarrement des mots, ou[bien[àen supprimer d'autres, plutôt par caprice que par raison : cependant ils ne pensent à rien moins, et dès qu'une question sur la langue se présente, ils ne font que chercher l'usage, qui est le grand maître en semblables matières, et conclure en sa faveur. Pour moi, qui ai vu fort exactement tous leurs registres, je puis leur rendre ce témoignage que j'y ai bien rencontré plusieurs belles et raisonnables décisions, dont M. de Vaugelas a tiré une partie de ses Remarques: mais que je n'y ai point trouvé de trace d'un seul de ces grotesques arrêts qui leur sont attribués dans ces satires. » Pellisson, o. c, I, 51-52.

Il convient de rappeler qu'un article spécial des Statuts de l'Académie interdisait aux membres [de répondre aux écrits dirigés contre eux, sans une délibération publique. — Cf. Chapelain à M. de Balzac. Novembre 1634 : « Pour la dernière Académie, sans vous ,1a prétendre faire aimer, je vous assurerai qu'elle n'est pas si étrange qu'on vous la fait, et qu'il a suffi que ce fût une nouveauté pour soulever force monde contre elle. » Ih.. 1.^364-5.

menfs sur le Cid[, autrefois si favorablement jugés, aujourd'hui un peu trop décriés, au moins en ce qui concerne la seconde partie, la seule dont j'ai à m'occuper ici. L'œuvre de Chapelain a été tant de fois remaniée qu'elle a bien reçu l'impression de l'esprit commun.

En ce qui concerne le lexique, il est sensible qu'on poursuit avec sévérité les mots vieux : honte dans le sens de pudeur, ou les mots bas (à présent, au surplus, etc.), qu'on essaie de préciser le sens de plusieurs termes (ferveur, équipage , funérailles) , qu'on examine plus scrupuleusement encore les expressions, dont certaines étaient acceptables (rétablir le désordre, gagner un combat). Les arrêts rendus sont sévères sans doute ; aux condamnations justifiées par le soin de la clarté et de la justesse se joignent des concessions fâcheuses aux puristes, et la suite a donné souvent raison à Corneille. Mais il est juste de remarquer néanmoins que l'Académie, avec toutes ses exigences, résistait à propos de plusieurs mots àScudéry.

Elle considère qu'il a tort de reprendre s abat et fondez-vous en eau. qui ne donnent aucune vilaine idée. La Compagnie dément ainsi ceux qui l'accusaient de rejeter cependant, pour la raison qu'il sonnait presque comme ce pendart. L'Académie refuse encore de considérer que du premier coup soit une locution basse. Elle ne reconnaît pas que chef, choir, endosser le harnois soient vieux, et cependant leur décadence avait commencé. Elle accepte même que la poésie se permette certaines expressions comme ennuis cessés, pour apaisés ; quitter V envie, qui se peut au moins souffrir ; esprit flottant, qui se justifie par une image juste. Il y a plus : sur le seul néologisme en question, elle témoigne de l'indulgence, constatant qu' offenseur n'est pas en usage, mais prononçant qu' « étant à souhaiter qu'il y fût, la hardiesse n'est pas condamnable ».

Je ne voudrais pas me fonder sur cette décision unique pour soutenir ce paradoxe que l'Académie témoigne une véritable largeui de vues; elle est évidemment ce que l'on attendait qu'elle fût, la gardienne fidèle des mots en usage, de leur sens et de leurs combinaisons. Toutefois ses décisions prouvent de la prudence ; elle tient la mesure qui convient à une autorité souveraine, et se garde avec soin des exagérations qui, venant d'autres, menaçaient la langue littéraire, venant d'elle, l'eussent compromise.

Les observations grammaticales sont, elles aussi, intéressantes à leur façon. Des minuties s sont observées : élever en un rang,

\. Pour l'historique, voir Pellisson, o. c, I. 81-100.

pour élever à un rang ; instruire d'exemple, pour instruire par U exemple ; offrir sa vie à une chose, au lieu de pour une chose, par vos commandements Chimène vous vient voir j tant que employé dans le sens de jusqu'à tant que. Tout cela, qui n'a pas grand intérêt en soi, montre tout au moins qu'on a appris à faire cas de la pureté du langage. Vingt-cinq ans auparavant on ne savait pas ainsi « dogmatiser des particules ». L'Académie a été à l'école de Malherbe, elle a pris ses scrupules.

D'autres critiques appliquent directement les règles qu'il a données ; telles sont celles qui concernent l'emploi intransitif des verbes transitifs devoir, venger et punir. L'Académie a gardé aussi de lui le souci d'empêcher l'abus du pluriel, elle le montrera plus tard à propos de la stance bien connue :

O Dieu ! dont le» bontés de nos larmes touché»

D'autres rapprochements seraient possibles, qui montreraient quel prix on attache à éviter les équivoques. Des vers maladroits sont relevés :

Cethyménéeà trois également importe (Corn., XII, 48!

Les autres, au signal, de nos vaisseaux ^répondent //;., fc96).

Mais il est temps d'ajouter que, si l'Académie suit une voie qui était toute tracée, elle y a fait quelques progrès, et qu'on trouve dans ses Sentiments trace de règles toutes nouvelles. Malherbe proposait une solution brutale à la question de savoir si devant chaque nom, chaque verbe, il fallait reprendre les articles, prépositions, etc. L'Académie en adopte une autre, qu'on trouve là pour la première fois, si je ne me trompe, dans l'histoire de la grammaire française : à savoir qu'on répète les particules quand les noms, les verbes, etc., sont de signification différente, qu'on ne les répète pas, quand ils ne contiennent pas deux sens différents. (Voir à la Syntaxe, le chapitre de la phrase.)

Ici un rapprochement avec Vaugelas s'impose, mais cela ne va pas à dire que la doctrine grammaticale de Vaugelas soit celle de l'Académie. Elle en est voisine seulement en 1647, nous le verrons. Si nous avions des textes, antérieurs de dix ans, qui nous permissent une comparaison un peu ample, il est probable que loin de constater partout un accord parfait entre Vaugelas et ses confrères, comme il se trouve que nous l'avons ici, nous décou-

v ririons aussi des dissentiments. En fait nous en apercevons déjà : quitter l'envie n'est pas français,- aux yeux de Vaugelas, l'Académie l'accepte (cf. Vaug., I, 3o, et Corn., XII, 494). En outre, il est probable que sur bien des points la Compagnie a hésité, qu'elle s'est même contredite, comme Vaugelas l'a fait lui-même, mais cette première pensée grammaticale nous sera toujours inconnue. En tous cas l1 Académie n'a pas été une école où quelqu'un enseignait. Elle a été un petit Parlement, dont les membres discutaient librement, Parlement malheureusement un peu étroit et trop aristocratique, trop exposé par suite à sanctionner les décisions des gens de Cour dont il partageait à peu près les préjugés.

Le premier projet du Dictionnaire. — La publication des Sentiments .sur le Cid n'avait été qu'occasionnelle ; au contraire, une tâche longue et durable s'imposa de bonne heure à l'Académie : le Dictionnaire.

Dès 1634, Chapelain assignant à la Compagnie le rôle « de travailler à la pureté de notre langue et de la rendre capable de la plus haute éloquence » avait déclaré que « pour cet effet il falloit premièrement en régler les termes et les phrases par un ample Dictionnaire ». On suivit cet avis qui, partagé par la plupart des Académiciens l, répondait au désir formel de Richelieu ; et les statuts en décidèrent, à l'article 26, ainsi que nous l'avons vu.

Chapelain dressa 2 le plan : « Il falloit faire un Dictionnaire qui fût comme le trésor et le magasin des termes simples et des phrases reçues... » « Pour le dessein du Dictionnaire, il falloit faire un choix de tous les auteurs morts qui avoient écrit le plus purement en notre langue, et les distribuer à tous les Académiciens, afin que chacun lût attentivement ceux qui lui seroient échus en partage, et que sur des feuilles différentes, il remarquât par ordre alphabétique les dictions et les phrases qu'il croiroit françoises, cottant le passage d'où il les auroit tirées ; que ces feuilles fussent rapportées à la Compagnie, qui, jugeant de ces phrases et de ces dictions, recueilleroit en peu de temps tout le corps de la langue, et inséreroit dans le Dictionnaire les passages de ces auteurs, les reconnoissant pour originaux dans les choses qui seroient alléguées d'eux,

1. Il faut excepter Voiture qui « fut un des premiers à dire qu'il ne falloit faire ni Dictionnaire, ni harangues » Lettre de Chapelain à M. Bouchard. 6 janvier 1639).

2. Sur le détail de l'établissement de ce projet, et. en particulier, sur la collaboration de Vau gelas, cf. Pcllisson. o. c. I. 101. 102.

sans néanmoins les reconnoitre pour tels dans les autres, lesquelles elle désapprouverait tacitement, si le Dictionnaire ne les contenoit. »>

Le Dictionnaire devait suivre « Tordre alphabétique des mots simples »; chaque mot simple serait suivi «des composés, des dérivés, des diminutifs », plus les «phrases qui en dépendent avec les autorités ». On y pourrait ajouter « l'interprétation latine en faveur des étrangers ». On marquerait « le genre masculin, féminin ou commun de chaque mot » ; on distinguerait « les termes des vers d'avec ceux de la prose » ; ceux « du genre sublime, du médiocre et du plus bas »; on se tiendrait « à l'orthographe reçue, pour ne pas troubler la lecture commune ; et n'empêcher pas que les livres déjà imprimés ne fussent lus avec facilité : on travaillerait pourtant à ôter toutes les superfluités qui pourraient être retranchées sans conséquence. »

Dans une seconde partie « tous les mots simples ou autres seraient mis en confusion dans l'ordre alphabétique, avec le seul renvoi à la page du grand Dictionnaire, où ils seraient expliqués ». On pourrait même y marquer « tous les mots, toutes les phrases hors d'usage, avec leur explication, pour l'intelligence des vieux livres où on les trouve », avec cet avis que ces noms ou phrases sontde la langue, mais qu'il ne faut plus les employer.

Enfin <>. pour éviter la grosseur du volume » on exclurait du Dictionnaire « tous les noms propres », comme aussi « tous les termes propres qui n'entrent point dans le commerce commun, et ne sont inventés que pour la nécessité des arts et des professions. laissant à qui voudrait la liberté de faire des Dictionnaires particuliers pour l'utilité de ceux qui s'adonnent à ces connoissances spéciales [ ».

Tel fut le projet de Chapelain qui, approuvé par l'Académie, reçut un commencement d'exécution. On lit un catalogue des livres les plus célèbres en notre langue, qui seraient à dépouiller 2. « Pour la prose. Amvot, Montaigne, du Vair. Desportes, Charron. Bertaut, Marion, de la Guesle, Pibrac, d'Espeisses. Arnauld. le Catholicon d'Espagne, les Mémoires de la reine Marguerite. Coèf-

1. Pellisson. o. c, I, 102-104. On remarquera que c'esl de cette liberté que Fure-

tière prétendit se servir pour faire le dictionnaire qui lui attira tant de démêlés. \'<>\iau vol. suivant .

2. Saint-Amand demanda et obtint d'être exempt du discours hebdomadaire à l'Académie « à la charge qu'il feroit comme il s'y étoit offert lui-même, la partie comique du Dictionnaire, et qu'il recueilleroit les termes grotesques, c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, burlesques Pellisson, o. <-.. I, 7«.» .

feteau, du Perron, de Sales, évêque de Genève, d'Urfé, de Molière ', Malherbe, du Plessis-Mornav : ce qu'il y avait en lumière de M. Bardin et de M. du Chastelet, deux Académiciens qui étaient déjà morts: le cardinal d'Ossat, de la Noue, de Dammartin, de Refuge et Audiguier. »

Pour les vers on mit dans le catalogue : Marot, Saint-Gelais, Ronsard, du Bellay, Belleau, du Bartas, Desportes, Bertaut, le cardinal du Perron, Garnier, Régnier, Malherbe, Lingendes, Motin, Touvant. Monfuron, Théophile, Passerat, Rapin, Sainte-Marthe.

Dans ce premier projet, on le voit, il s'agissait nettement d'un Dictionnaire, fondé sur des dépouillements de textes. Mais bientôt « l'Académie commença d'appréhender le travail et la longueur des citations ». Le projet avait été adopté au mois de février 1638: dès le 8 mars, on résolut « qu'on ne marqueroit point les, autorités dans le Dictionnaire ».

Puis, pour « avancer l'ouvrage », l'Académie décida de se décharger sur < une personne ou deux ». Vaugelas et Faret n'étaient-ils pas tout désignés? Mais il fallait de l'argent, et le cardinal de Richelieu ne répondait pas. Alors, on ne fait plus rien : « chacun a voit ses affaires et ses pensées particulières, dont il ne vouloit point se départir ». On reste « huit ou dix mois sans parler du Dictionnaire 2 ».

Le Cardinal se fâche. Pour la seconde fois, on lui propose Vaugelas : il accepte, et Vaugelas se met au travail, moyennant une pension de 2.000 livres qu'on lui rétablit :!. Il dresse les cahiers du

1. Il s'agit de François de Molière, auteur des romans de Polyxène et de la Semaine amoureuse, mort assassiné en 1628.

2. Pellisson. o. c, I, 105-106. Cf. une lettre de Chapelain à M.Bouchard, du 6 janvier 1639 :

« Nous avons résolu de commencer le Dictionnaire aussi: mais sur ce que c'est un ouvrage de tout le corps, les membres ne s'y portoient que lâchement, pour ce qu'ils n'en attendoienl ni honneur, ni récompense particulière, et les trois quarts regardoient ce travail comme une corvée. Ainsi il estdemeurésuspendu jusqu'àunemeilleure saison : et. afin que vous voyiez que je n'étois pas des lâches, et que j'eusse volontiers donné ce bien à mon pays, je vous envoie le plan que j'avois dressé, de Tordre de Son Eminence et par le choix de la Compagnie, pour compléter ce Dictionnaire en la forme la plus parfaite et la plus utile qu'il se pouvoit, et je m'assure que vous jugerez, avec le cabinet de MM. Du Puy, que si nous avions suivi cette méthode, notre vocabulaire auroit quelque avantage par dessus les Grecs. Latins et Italiens. » Pellisson. o. c, I, 107-108. Cf. les Lettres de Chapelain :

« Pour engager son Eminence à cette générosité, nous lui avons fait promettre que M. de Vaugelas composeroit le Dictionnaire, à quoi il va travailler » à Balzac, 30 janvier 1639).

( C'est une pension à titre très onéreux, el pour une chose longue el pénible à faire... J'ai eu pour fondement de mon entreprise la passion que son Eminence avoit que l'Académie fût utile, et que ce Dictionnaire lut fait » (à M. de Chives. lii fév.

Pour nouvelleSjje vous dirai qu'enfin, à ma sollicitation, et, je puis dire, par mon

Dictionnaire, qu'il rapporte ensuite à la Compagnie '. Mais le travail avance lentement 2, et l'on n'achève la lettre A qu'en neuf mois 3. Tout devait être remis en question, dès le milieu du siècle, par la mort de Vaugelas, et nous retrouverons le Dictionnaire toujours à l'état de projet dans le volume suivant.

Quant à la grammaire, dès la deuxième assemblée de l'Académie. Chapelain réclamait, à côté d'un « ample Dictionnaire, une Grammaire fort exacte 4 ». Son projet reprenait et précisait cette idée, en souhaitant « une Grammaire qui fourniroit le corps de la langue, sur lequel sont fondés les ornements de l'oraison el les ligures de la poésie » : elle devait être « un traité exact de toutes les parties de l'oraison, et de toutes les constructions régulières et irrégulières, avec la résolution des doutes qui peuvent naître sur ce sujet Il ne semble plus en avoir été question pendant bien longtemps.

industrie, l'Académie franeoise est engagée à faire le Dictionnaire sur le plan que j< vous ai envoyé, et que j'ai fait rétablir la pension de M. de Vaugelas, perdue et rayée depuis dix ans, pour y travailler et défricher les matières, afin que la Compagnie sr résolve. Nous sommes déjà bien avant dans TA, et, sans cette guerre qui confond tout, nous l'aurions bien avancé en peu de te mps. et mis en état de faire honneur et profit à la France »> (à M. Bouchard. 26 juin L639 .

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