CHAPITRE VI L OPPOSITION. LA MOTHE LE VAYER
Pendant que la « vieille Sibylle » de Gournay remaniait son Ombre pour en faire Les Advis ou les Prescris, elle trouvait un auxiliaire dans la personne d'un homme âgé, lui aussi, mais qui ne craignait point non plus la controverse, c'est La Mothe Le Yaver. En 1637, il publia des Considérations sur V Eloquence françoise de ce temps [Œuvres complètes, Paris, Courbé, 1662, I, 130). Malgré l'abus qui y est fait des citations et de la « doctrine », ce livre mérite d'être signalé. Il n'y en a point, en effet, où les tendances du temps fussent attaquées avec plus d'esprit, de clairvoyance et de vigueur.
La Mothe Le Vayer, quoique en retard sur le mouvement contemporain, a le bon sens d'abandonner les anciennes théori liberté absolue en matière de langage ; il sait ce qu'il en coûte quand l'oreille est choquée d'un mauvais son, ou touchée d quelque mot que l'usage n'a pas encore poli ni approuve 137 i. D'une manière générale ces mots sentent l'affectation, jettent de l'obscurité, déconcertent l'oreille (436-437). Les poètes n'ont pas innové avec succès ; il n'y aurait point d'apparence de l'entreprendre communément en prose (444). Une mauvaise parole a de temps en temps son mérite, et l'orateur imite parfois les dames qui ont souvent plus de grâce dans le mépris qu'elles font de se parer que dans leurs plus curieux ornements (438) ; mais il ne faudrait pas pour cela leur conseiller ni à lui, ni à elles, de négliger tout soin d'eux-mêmes. Les trois vertus de l'éloquence sont d'être claire, correcte et ornée.
Ces concessions faites, La Mothe est sur un terrain très solide. ce n'est plus que l'abus qu'il attaque. Aussi ne le ménage-t-il point. Presque tous les travers des contemporains sont passés en revue: Ce serait faire perdre la moitié du langage, que d'accepter cette selvile contrainte, que beaucoup de personnes s'imposent et voudraient donner au reste du monde, de ne point dire s'abat, face, pendant ',
I. Cf. Vaugelas, I, 33. L'Académie n'y voit « aucun mauvais équivoque » 'Corn., XII, 490). Dupleix, Lumières de Mathieu de Mordues (281), combat ceux qui ne voudraient plus qu'on dît gîte, à cause de gtte de lièvre. Il est bon de noter que, des 1627, Sorel attaque des rallineurs, qui prétendent substituer pensée i\ conception, et répètent à tout propos : cette pensée me heurte : voir Roy, Sorel. I il".
m HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
sous prétexte que par des équivoques mal prises ces mots portent à des sens peu honnêtes (440). On en voit rêver vingt-quatre heures comment ils éviteront le mauvais son de ce seroit (441). D'autres ont donné au public de gros volumes, où ils ont eu la curiosité de se passer de lune des plus ordinaires conjonctions, dont ils avaient conspiré la perte [Ibid.). Pourquoi encore la fantaisie de nous priver des adverbes : aucunefois, aujourd'hui, soigneusement, au surplus (Vaug., I, 34; II, 106), généralement, quasi (Vaug., I, 82), affectueusement , et de beaucoup d'autres ? Laissera-t-on faire des règles qu'il ne faut pas dire quitter l envie (Vaug., 35; Acad. dans Corn., XII. 494), mais la perdre ; ennuis cessez (Acad., dans Corn., XII, 494), mais ennuis finis ou terminez; eslever les yeux vers le Ciel, mais lever les yeux au ciel (Vaug. , I, 35)? Bientôt, si nous en croyons ces Messieurs, Dieu ne sera plus supplié, il faut qu'il se contente d'être prie (Vaug., I. 355). Il n'y aura plus de souveraineté au monde, mais seulement une souveraine puissance. Il ne faudra plus parler de vénération, mais seulement de révérence (Vaug., I, 34). C'est être vieux Gaulois que de dire lequel, duquel, eu égard, aspreté (Vaug.. II. 443), avec une infinité d'autres qui sont dans l'usage ordinaire ; et si vous vous servez d'une diction qui entre dans le style d'un notaire, il n'en faut point davantage pour vous convaincre que vous n'êtes pas m dans la pureté du beau langage » 141-442). Les petits esprits croient mériter beaucoup par ces subtilités.
Au reste le jugement du langage ne peut appartenir aux seuls hommes de cour, dont tout le monde avoue « qu'une infinité de dames et de cavaliers parlent excellemment, par la seule bonté de leur nourriture et de l'air de la Cour. » Il y. a assez de personnes à qui les seules grammaires vulgaires suffisent pour se rendre très entendus en ce qu'elles enseignent. Néanmoins, là où il sera question de donner son avis aux choses douteuses, que le peuple n'a pas encore déterminées, et qui peuvent avoir quelque rapport à la langue grecque, celui qui possédera le grec et le français sera tout autrement capable de juger ; « nous ne sçavons bien les choses, que quand nous les connoissons parleurs causes » (459-460) '.
Il ne faut pas attribuer à la loi grammaticale un caractère absolu. C'est là l'erreur de l'école, de croire que, parce qu'une chose est bien dite d'une sorte, elle est forcément mal dite de l'autre (442).
1. Le dernier mot lait allusion au livre de Scaliger sur les causes de la langue latine. Lavènement de la grammaire raisonnée ne commence pas encore, mais certains pensent déjà à en appliquer les méthodes au français.