Préi". des Remarques posthumes. Paris, Desprez
2. M. Chassang, dans son édition des Remarque*, a reproduit L'éloge posthume donné à Vaugelas par Mme de Rambouillet (I, ix .
VAUGELAS 17
écoutant plus qu'il ne parlait, observant et s'enquérant toujours, il poursuivait en silence cette éducation grammaticale qu'il avait commencée sous Malherbe, et qu'il ne trouvait jamais assez complète, lui fin les Remarques parurent en lGiT^hez la veuve Jean Camusat.
C'est toute l'œuvre de Vaugelas, car la traduction de Quinte- Curce, qui devait appliquer les règles du bon langage, avait été tant de fois reprise, que l'auteur mourut avant d'avoir pu se décider à la donner au public. Elle ne parut qu'en j 65 3\ par les soins de Chapelain et de Conrart1. <^C II n'y a jamais eu de langue, dit Vaugelas. où l'on ait escrit plus purement et plus nettement qu'en la nostre, qui soit plus ennemie des équivoques, et de toute sorte (l'obscurité, plus grave et plus douce tout ensemble, plus propre pour toutes sortes de stiles, plus chaste en ses locutions, plus judicieuse en ses figures, qui aime plus l'elegance et l'ornement, mais qui craigne plus l'affectation... Elle sçait tempérer ses hardiesses avec la pudeur et la retenue qu'il faut avoir, pour ne pas donner dans ces figures monstrueuses où donnent aujourd'huy nos voisins... Il n'y en a point qui observe plus le nombre et la cadence dans ses périodes, en quoy consiste la véritable marque de la perfection des langues » (Préf." 48-49).
On voit à ces éloges qui n'eussent pu, je crois, être signés de personne avant lui, comment Vaugelas a aimé la langue française. Ils expliquent qu'il lui ait consacré sa vie. Sa préface achève, avant même qu'on ait ouvert les Remarques, de montrer quels services il a prétendu lui rendre. Rarement auteur a analysé et exposé avec une plus grande sincérité et une conscience plus complète son objet, son plan et sa méthode.
Le titre même est significatif. Vaugelas ne légifère en rien : c'est pour cela qu'il s'est gardé des mots de lois ou de décisions ; il ne prétend passer que pour « un simple tesmoin qui dépose ce qu'il a veu et ouï », non pour un juge (H). « Il n'y a qu'un maistre des langues, qui en est le roy et le tyran, c'est Y Usage. »
Nul ne peut acquérir, quelque réputation qu'il se fasse à écrire, « l'authorité d'establir ce que les autres condamnent, ny d'opposer son opinion particulière au torrent de l'opinion commune » (18). La raison même doit s'incliner. Sans doute cette religion-lk, pas plus que la foi chrétienne, n'exclut ni la raison ni
1. On trouve, dans la même édition, quelques mauvais vers de Vaugelas. Les papiers de Conrart lui en attribuent quelques autres. Voir en particulier ms. U5, p. 891 : « De M. de Vaugelas à des dames qui iaisoyent une queste à Nevers. et qui estoyent venues en son logis un jour qu'il avoit pris un lavement. »
i-N HISTOIRE UK LA LANGUE FRANÇAISE
le raisonnement, mais ni l'un ni l'autre n'ont autorité sur elle. L'usage t'ait beaucoup de choses par raison, d'autres sans raison, beaucoup contre raison. Il faut tout croire sans distinguer 23- 24) ».
Encore moins peut-on opposer à l'usage français l'usage d'une langue quelconque. La connaissance du latin et du grec peut servir à donner une forme simple, à une règle 2, elle ne la détermine en aucune façon; même en matière d'orthographe, ce n'est qu'à défaut d'autre raison qu'on a recours à l'étymologie. L'usage n'en dépend qu'autant qu'il lui plaît (I, I9i):;. Yaugelas « venere la vénérable antiquité et les sentimens des doctes » : mais d'autre part, il ne peut « qu'il ne se rende à cette raison invincible, qui veut que chaque langue soit maistresse chez soy, surtout dans un Empire florissant et une Monarchie prédominante et auguste, comme est celle de France... » Que <( pour faire voir qu'on n'ignore pas la langue Grecque, nv l'origine des mots, et que pour honorer l'Antiquité, il faille aller contre les
principes, et les elemens de nostre langue maternelle il nv a
nulle apparence >>. et il nv peut consentir il, 338) \ Nous avons dit comment il va chercher le bon usage exclusivement à la Cour. Ceci n'était point nouveau, mais ce qui l'était plus, c'était la distinction ferme d'un bon et d'un mauvais usage. Après Yaugelas elle est devenue définitive ; pour lui elle était déjà << sans dout» )£« Le mauvais usage, dit-il, se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur. Le bon au contraire est composé de l'élite des voix (I, 12). C'est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d'escrirede la plus saine partie des autheurs du temps » 1. 13). La Cour. en y comprenant les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville, est >< comme le magasin de la langue ». c'est elle qui contribue pour la plus grande part à former l'usage. Le langage des bons auteurs en est comme une vérification, qui autorise et dans certains cas décide. Il faut y joindre encore l'avis des gens savants en la langue, important en cas de doutes et de difficultés (//>.). Or, « il n'y a pas à délibérer si on parlera plustost comme on parle à la Cour que comme on parle à la ville ■ IL 25 . Même
1. Qu'ainsi ne soit est une locution sans raison ; on devait dire qu'ainsi suit II. 539). Communié errorfêciij o«, malgré Priscien cl toutes les puissances grammaticales I. i 12 1 .
:!. Voir I, 332, une règle de prononciation de h muette, don! ceux qui sçavenl le lai in pourront seuls se prévaloir ».
:*>. Cf. II. 295.
i. A plus forte raison l'espagnol et l'italien, que Vaugelas cite e( semble avoir connus, ne régissent-ils pas le français (II. 110. et 1. 332 .
VAUGELAS
quand il s'agit de mots spéciaux, qui semblent être la propriété du peuple, il les faut recevoir sous la forme que la Cour leur a donnée : tous Les gens de mer disent naviguer, la Cour et les bons auteurs naviger, c'est de cette dernière façon qu'il le faut dire (I, I 1 i Les gens qui travaillent I ébene font le mot des deux genres, la Cour ] le fait seulement féminin ; c'est à ce genre qu'il faut se tenir. Vaugelas espère, il le laisse sentir en s'en défendant, être arrivé à observer cet usage, « ayant eu l'avantage de vivre depuis trenteeinq ans et plus à la cour : », d'avoir fait son apprentissage auprès du grand eardinal Du Perron et de M. Coeffeteau, d'avoir eu « un continuel commerce de conférence et de conversation avec tout ce qu'il y ii eu d'excellens hommes à Paris en ce genre, enfin d'avoir vieilli dans la lecture de tous les bons Autheurs » (I, 16). Il a même tiré de sa naissance en Savoie ce profit, qu'il s'est défié continuellement des vices de son terroir. Sur beaucoup de points, il n'a eu qu'à enregistrer, l'usage était déclaré. Sur d'autres, nombreux aussi, l'usage était douteux.
La prononciation n'indiquait pas s'il fallait une s dans je vous ]n ends tous à tesmoin, c'est une des plus belles actions qu'il ait jamais faites ; ni si on disait un ou une épigramme. Devait-on employer vesquit ou vescut'1 Dans cet embarras, sa méthode est la suivante : « s'adressera ceux qui n'ont point estudié, et non aux sçavans en la langue grecque et en la latine » (II, 284) 3. Pour savoir si on dit : elle s'est faite peindre, « je dirois : il y a une Dame qui depuis dix ans ne manque point de se faire peindre deux fois l'année par des peintres differens. Je vous demande, si vous vouliez dire cela à quelqu'un, de quelle façon vous le luy diriez sans repeter les mesmes paroles que j'ay dites » (11,287). Si cela est possible, ne pas indiquer à ceux dont on veut avoir lavis, quel est le doute dont on * veut être éclairci, de manière à ne pas les influencer ; si on est obligé de s'en éclaircir, s'en remettre à « des autheurs vivans et à des gens qui ont une particulière connoissance de la langue » ; ils jugent d'après leur usage ou au besoin d'après l'analogie 4, qui n'est qu'une application de l'usage. Y a-t-il doute, l'usage reste libre (I, 18 et s.).
I. Bien entendu Cour doit s'entendre ici dans son sens le plus large. Ce n'est ni chez le roi. ni même dans son entourage immédiat que Vaugelas a vécu ; il s'agit du inonde, de la société, comme on a dit à d'autres époques, où fréquentaient des -onnages qui avaient leur entrée à la cour. (Voir plus haut. 27-28). -. Il parle avec un certain dédain des grammairiens qui l'ont précédé ; il n'a «lu reste pas l'air de se considérer comme un véritable grammairien II. 17'.'. Ses • ■rsaires ne le considèrent pas non plus comme tel (voir Dupleix, Lib., 268). '■'>. Sur la déférence que Vaugelas montre pour les dames, voir II, 7 i. i. Voirun exemple caractéristique de raisonnement analogique, II, 178 et suiv.
Histoire de la Langue française. III. '<
En cas contraire, la majorité décide. L'usage une fois déclaré. Vaugelas n'admet pas que jamais on puisse refuser de s'y soumettre. Oui bien, quand il est encore particulier. Ne pas vouloir dire que quelque chose sabbat, à cause de l'allusion au sabbat des sorciers, lui paraît ridicule. Mais telle est la force de l'usage, que, ces fantaisies d'un particulier une fois acceptées généralement, il se faut soumettre. C'est pour une raison pareillement extravagante et insupportable qu'on s'est abstenu de dire et d'écrire poitrine. Toutefois, « par cette discontinuation qui dure depuis plusieurs années, l'usage a enfin mis ce mot hors d'usage pour ce regard » . Vaugelas ' , tout en condamnant la raison pour laquelle on « a osté ce mot dans cette signification, ne laisse pas de s'en abstenir et de dire hardiment qu'il le faut faire" >» (I, 33).
Seuls les genres burlesque, comique et satirique peuvent s'accommoder du mauvais usage. Le bon doit comprendre tout le reste, <( c'est-à-dire tous les stiles des bons escrivains » — qui ne s'occupent point de ces genres trop vils — et même « le langage des honnestes gens ». Ainsi, même en style bas, même en conversation, la règle ne se relâche pas. Fût-ce par plaisanterie, il est dangereux d'employer des termes comme boutez-vous là, ne démarrez point. Ceux qui les entendent ne doutent point qu'on ne sache que c'est mal parler, et avec tout cela, ils ne veulent pas souffrir ces fausses galanteries (I, 26). Un mauvais mot est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement, << car il y a une certaine dignité, mesme dans le langage ordinaire, que les honnestes gens sont obligez de garder, comme ils gardent une certaine bienséance en tout ce qu'ils exposent aux yeux du monde » (II, 171) \
Un bon style a des qualités diverses, variant avec chaque genre, mais il doit toujours en avoir qui sont essentielles, cardinales : la pureté, la netteté. Vaugelas a un tel désir de les assurer à la langue, que, parvenu au terme de son livre, il récapitule les différents vices qui y sont contraires, et s'attache particulièrement à la