CHAPITRE VIII L'OPPOSITION A VAUGELAS. SON SUCCÈS
Pris assez rudement à partie par Vaugelas, La Mothe Le Vayer
ne pouvait pas rester coi. Il répliqua dans quatre Lettres louchant les nouvelles remarques sur la langue françoise, adressées à Naudé, et publiées dès 1647 L En beau joueur, il commençait par protester qu'il n'était aucunement blessé des citations de la Préface. qu'au contraire il était heureux que l'auteur « se fust deschargé de ce qu'il avoit sur le cœur, et qui le devoit incommoder depuis dix ans » p. 9). La matière ne vaut point qu'on se mette fort en peine, et eut-il tort, qu'il se soumettrait sans effort, et sans croire pour cela montrer une vertu héroïque, mais une simple docilité 1 I . En somme on l'avait souffleté en lui disant Ave (74) ; il a le mérite de se souvenir néanmoins que « ce seroit une grande foiblesse d'esprit de ne pouvoir 'souffrir la moindre contradiction sans en venir pour le moins aux mauvaises paroles |» (31), il n'insulte pas. il raille, et encore très poliment : Vaugelas ne lui inspire qu'estime, et il n'y a rien qu'il ne pense à son avantage (7). Il est très capable de dire de bonnes choses, et il en dit beaucoup (86). Les Remarques sont d'un très grand prix. Leur style est excellent dans le genre didactique. Elles contiennent mille belles règles, et on ne peut reprocher à l'auteur que l'excès et le scrupule, « comme en ceux qui ont tant d'ardeur pour une ^maîtresse, qu'ils passent de l'amour à la jalousie » (92 et 93) ; toutefois, il s'en faut bien quelles représentent les idées de l'Académie, qu'il faudrait respecter comme des oracles. Ce sont des sentiments particuliers, sur lesquels il y a beaucoup à redire (9 et 10).
En fait la longue fréquentation des maîtres du bel usage n'a point ôté à La Mothe une de ses idées générales. « Il nous fasche quand nous devenons vieux de quitter la mauvaise doctrine de nos jeunes années. » Peut-être insiste-t-il un peu plus qu'en 1637 sur la nécessité de conserver la pureté du langage, contre laquelle il était accusé d'avoir déclamé. Mais il s'obstine à croire qu'il faut
1. Paris, Nie cl .ï. de la Coste. Je les cite d'après L'édition originale.
préférer le fond à la forme, et s'élève contre ce dangereux aphorisme qu'il suffit d'un mauvais mot pour décrier un prédicateur, un avocat, un écrivain, qu'il est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement 27-28). Il continue à trouver qu'un homme qui travaille dans une crainte perpétuelle de pécher contre la grammaire ressemble à ceux qui marchent sur la corde, que l'appréhension ne quitte jamais, et qui ne songent qu'à faire pas à pas le chemin qu'ils ont entrepris 1 113). La rudesse d'un terme, la négligence d'une phrase lui paraissent parfois avoir du goût (110). Et il cite les Anciens pour prouver que dans l'éloquence poétique ou oratoire on a usé de la plus grande liberté, qu'Homère a mêlé les dialectes, rappelé les vieux mots, fait de nouveaux composés 109 et suiv.'i. Le style même, qu'on prétend perfectionner, souffre de cet excès de polissure. il perd sa vigueur à mesure qu'on repasse dessus lli. Quant au langage, on le réduit à la mendicité ( 115). Que penser enfin de ces censures si scrupuleuses, quand le propre auteur des Remarques n'a pu se garder de pécher contre ses préceptes? (116) Cela fait croire qu'en somme il n'y a rien de plus contraire à la véritable éloquence que cette multitude de ponctualités grammaticales. « sous lesquelles on la veut injustement opprimer » (125). C'est par une contradiction inconciliable en effet qu'on proclame qu'il faut garder à la langue quelque richesse, la possibilité de dire une même chose de plusieurs façons, et qu'on condamne toujours une manière de dire, comme si elle était absolument mauvaise, parce qu'il y en a une meilleure (63 et 98). Il est également inconséquent de présenter sans cesse la naïveté comme une des plus grandes perfections du style, et d'empêcher toute naïveté en mettant l'auteur à la gêne. Ainsi sur les tendances mêmes de l'école, La Mothe n'est nullement converti.
Les autorités dont Vaugelas semble vouloir l'accabler ne l'effraient pas, car. s'il demeure convaincu qu'on ne saurait mieux faire que de suivre l'usage reconnu, encore se demande-t-il si les Remarques, malgré les distinctions de la Préface, ne confondent pas souvent l'usage reconnu et l'usage douteux. Est-il à douter que les grands auteurs contemporains qui y sont censurés n'aient cru suivre l'usage? Or s'ils l'ont cru, c'est donc que l'usage qu'on leur oppose n'est pas assuré, et dès lors vouloir le leur opposer, c'est tomber dans une pétition de principe. La vérité est que Vaugelas s'en est trop rapporté à la Cour et à de prétendues oreilles délicates (44), à des femmes qui, s'il avait retardé sept ou huit jours à leur poser la question, auraient été d'un tout autre sentiment (59 .
L <>|'P0SITI<>.\ \ VAUGEL \s .V.»
Ces contestations générales ne sont pas ramassées contre \ augelas dans une préface doctrinale comme la sienne, elles sont en grande partie éparses dans le livre, où elles perdent quelque force à être isolées, où elles gagnent en revanche à jaillir d'observations de détail, qui les appuient et les justifient.
Sans reprendre ici l'expose des objections particulières que j'ai signalées plus loin, je me bornerai à dire que la critique de La Mothe est souvent serrée et judicieuse. S'il s'abaisse à corriger une faute d'impression, ce n'est là qu'une tache ; il a quelquefois lu superficiellement (55, 70); en général il a bien vu les faiblesses de la doctrine. Il y a plus, il ne semble pas, quel que fût son âge, qu'il fût trop attaché à la manière de dire ancienne ; il défend bien certains tours qui vieillissaient : et si (70); par sus tout (83); possible = peut-être (48) ; il ne voit pas le progrès fait par la langue dans la régularisation de l'emploi de l'article, et prétend réfuter la règle de Vaugelas sur l'impossibilité de rapporter un déterminatif à un nom sans article (64), en quoi il a tort, cette règle étant une des meilleures du livre. Mais, si l'on pourrait citer encore quelques erreurs de ce genre, on doit néanmoins reconnaître que La Mothe s'est défait pour la circonstance de beaucoup des préjugés que l'habitude avait dû lui donner. Peut-être était-ce habileté de sa part ; en tout cas ses remarques sont plus jeunes que son style.
Ce qu'il relève, c'est la forme trop absolue donnée à certaines observations, qui s'en trouvent faussées. Déjà en 1637 il soutenait qu'on pouvait dire supplier Dieu ; comme Vaugelas n'a pas compris, et a proscrit la locution sans distinction de cas, il lui explique qu'il \\\ a rien de plus usuel que de dire : Mon Dieu ! je vous supplie (V avoir pitié de mon âme (52). Ailleurs il aperçoit un autre gros défaut de Vaugelas : sa tendance à imaginer ou à recevoir tout au moins de subtiles distinctions, toutes contraires à l'usage. Il conteste les restrictions qu'on veut apporter à l'emploi de séant (84), les nuances qu'on voit entre fureur et furie (69), ainsi de suite. Le grand principe de la synonymie, sur lequel est fondée la liberté de ne pas répéter les particules, et auquel Vaugelas tient tant, n'est pas plus solide à ses yeux, et il conseille ce que l'Académie conseillera plus tard, à savoir, s'il y a deux mots synonymes, d'en ôter un (50). Enfin, comme on pouvait s'y attendre, il maintient le droit de se servir de termes injustement rebutés. Du reste, nous avons un témoignage plus direct, prouvant que La Mothe avait l'usage pour lui sur certains points. En effet Chapelain ou Patru, quelquefois tous deux, Thomas Corneille même, prennent son parti.
C'est le cas, lorsqu'il défend taxer (51), aviser = apercevoir 68 entaché (84), le malheureux qu'il estoit (47), courroucé (57); ou lorsqu'il condamne jamais plus (49), die pour (//se (56), etc.
Il est visible que La Mothe Le Vayer a choisi adroitement les points contestables ; peut-être y a-t-il été aidé par les conversations que le livre des Remarques provoquait, et auxquelles il fait plusieurs fois allusion '. En tout cas, cette sagacité lui a valu d'être honorablement cité par les disciples et les continuateurs de Vaugelas parmi les commentateurs plutôt que parmi les adversaires du maître. Ce serait presque là le plus grand défaut de ses Lettres. La critique de détail y est bien dirigée, elle n'est pas poussée assez loin, et reste beaucoup en deçà de la critique générale. Celle-ci en pâtit, et on se demande si l'auteur ne l'a point reproduite uniquement pour ne pas se dédire. La Mothe méritait d'avoir moins de succès. Son livre compterait plus dans l'opposition qui fut faite à la grammaire hypercritique.
SciPin.N Dupleix. — Scipion Dupleix était en 1650 à Paris, cl i t Niceron, âgé de quatre-vingt-un ans, pour solliciter des affaires qu'il avait au Conseil, lorsque, jaloux de la réputation de Vaugelas, et cherchant à s'amuser d'un nouveau genre d'études, il sollicita un privilège pour publier quelques remarques sur la langue française. Il l'obtint le II avril 1651, et fit paraître à Paris, chez Denys Bechet, un gros in-quarto de 70 ï pages sans les tables) sous le titre de Liberté de la langue françoise dans sa Pureté. Le titre était beau.' il réunissait deux qualités, liberté et pureté, que l'idéal eût été de concilier ; mais l'entreprise semblait périlleuse pour un Gascon. jusque-là surtout occupé d'histoire, de droit, et de philosophie morale et naturelle 2. Dupleix y échoua.
Après une préface où il justifie son dessein << d'impugner ces Remarques » par le désir d'ôter « à tous les grimaux syllabaires et raffineurs de style » Le bouclier dont ils se couvrent, il commence, en homme rompu à la méthode philosophique, par dégager, tant de la préface que du corps même de l'ouvrage de Vaugelas, vingt-six principes, qu'il discute successivement.
Le premier n'est autre que la définition de l'usage. Dupleix voit
1. Il dit par exemple à propos de herondelle que c'est une mauvaise forme parisienne, du franc badaudois, et que dans une grande compagnie on trouva qiie Vaugelas avait choisi le pire p. 79; cl", p. 67).
2. Il y a cependant des remarques grammaticales dans le livre que Dupleix a l'ait contre M. de Morgues et qui est intitulé : Les lumière* de Mathieu de Morgues, dit S. Germain, pour l'histoire, es teintes. Condom, Arnaud Mimas. 1645.