‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 51 sur 134 · LE LEXIQUE · texte numérisé non relu

LE LEXIQUE

M. Ch. Beaulieux (Mél. Brunot, 371 et suiv.) a donné une liste des Dictionnaires du xvie siècle, où figure le français. Mais lui-même commence son répertoire en disant : « Le Thresor de la langue françoise, de Nicot, est véritablement le premier dictionnaire français. Avant Nicot, personne n'avait éprouvé le besoin de réunir en un corps les richesses de notre langue trop longtemps dédaignée. » Quiconque étudiera la matière portera, je crois, le même jugement, bien que le Dictionnaire de Nicot ne soit qu'une suite et une révision de livres antérieurs. Au xvie siècle, les dictionnaires nous fournissent des matériaux, souvent utiles, aucun ne peut être considéré comme l'inventaire de la langue du temps. A partir de 1 606, il en est tout autrement, et l'étude des lexiques s'impose par conséquent "avec une tout autre nécessité à qui veut suivre l'histoire du lexique.

J'ai donc donné, à la fin de ce livre, une liste des lexiques parus jusqu'en 1660, dont j'ai pu avoir connaissance. Quelques-uns ne sont que des réimpressions, mais il est impossible de n'en pas tenir compte jusqu'à ce qu'une étude comparative critique ait autorisé à négliger définitivement tel ou tel recueil. Cette étude, que je souhaite qu'on entreprenne le plus tôt possible, réduira sans aucun doute, et considérablement, le nombre des ouvrages utiles.

Il arrive en effet que les rééditions sont pires que les éditions anté-

1. Le livre II devrait traiter de la phonétique et de l'orthographe. Il m'a paru difficile et inutile de morceler à l'excès l'histoire de l'évolution phonétique. Pour l'orthographe, mieux vaut aussi, semble-t-il, attendre l'époque où une orthographe officielle sera adoptée. Je renvoie donc ces deux études au tome IV.

rieures '. 11 arrive aussi et surtout, à cette époque où la contrefaçon est d'usage, pour ne pas dire de règle, qu'un onvrage ne soit qu'un long plagiat, sans un mot original; vous croyez trouver un dictionnaire, et vous en retrouvez un autre, copié mot pour mot. D'autres fois on aura pris un dictionnaire bilingue, comme ils le sont tous. on y aura ajouté la traduction en une troisième langue. C'est ce qu'a t'ait Hierosme Victor: son Dictionnaire est celui de César Oudin démarqué lettre pour lettre2. Il y a simplement joint une traduction italienne

Le plagiat une fois commis, il peut arriver deux choses : ou le contrefacteur révisera sa contrefaçon, ou il la laissera réimprimer chaque fois telle quelle. Dans le premier cas, son livre, originairement sans valeur, en prend une, dans le second, il est négligeable. Il semble bien, pour reprendre l'exemple de Hierosme Victor, que ses réimpressions se reproduisent lune l'autre, de sorte qu'en ItioT l'œuvre est moins au courant que son prototype, car C. Oudin. lui. a revu son travail et l'a corrigé peu à peu.

En dehors de la recherche des contrefaçons, il faudra essayer

I. « Plusieurs bonnes pièces Je livres, dit le P. Monet dans l'Avis au lecteur d Abbreyé du Parallèle, après la mort et du vivant des auteurs, se trouvent aujourd'hui vilainement ulcérées par la main disgraciée de ces gens là les regratteurs de livres . qui s'amusent importunement à refourbir la besoigne dautruy, pour accrocher quelque lipee de la main d'un Libraire abusé, et prendre occasion de marquer leurs noms sur I ouvrage qu'ils onlgasté en qualitéd'additionans réformateurs. » Età la fin, il suppliait Messieurs de la Chancellerie de lui accorder en son privilège celte clause : <■ Qu'il ne soit permis à personne d'additionner à mes livres susdits, qui n'y adjouste cinq cens mots, bien choisis, et proulîtables à la jeunesse... »

•J. Dans le Parallèle des Langues françoise el lu Une. le même P. Monet et son imprimeur lyonnais Guillaume Valfray avertissent lepubliedes « indices de notre Edition Lyonla seule bonne, pour « garantir d'équivoque au chois de la légitime Edition de ce Livre et al'ranchir de perte manifeste en l'achel du falsifié » qui esl imprimé à Genève. Us avaient même été menacés par les falsificateurs et par « leurs adhérons ■ le Lyon » de voir les premières pages de la bonne édition contrefaites el ajoutées pour couvrir l'ancienne marchandise « mauvaise tout à fait ».

3. Il se pose pour Victor un petit problème d'éditions. On donnait ordinairement comme première édition : 1606 Tesoro de las 1res leiujuas francesa. ifalianu y m, lu. Thresor des Trois butanes françoise, italiene et espagnolle auquel est contenue l'explication de toutes les dois respectivement l'une par l'autre, divisé en deux partie-, le tout recueilli des plus célèbres auteurs qui jusqu'ici onl écrit aux trois

langues, Françoise, espagnolle el italiene par Hierosme Victor Bolonois, Dernière

édition reveue et augmentée en plusieurs endroits, à Genève pour Samuel Crespin MDCVI. Cette première édition n'es! pas en réalité la LM édition. Bile esl copiée de C. Oudin, qui le déclare formellement dans son édition de 1616. La première édition de Victor ne peut donc être que postérieure à 1 *><> t achevé d'imprimer de la i" édition lar Oudin, 16 janvier 1607 ; le temps de recevoir le dictionnaire è Genève, de

falsifier, d'y ajouter l'italien, «le l'imprimer, il faul bien deux ans et alors

la première édition serait celle de 1600 chez Philippe Albert el Alexandre Pernel : cette édition ae porte pas la mention Dernière édition, comme celle de i<iot; La date i .ut donc une erreur ou un mensonge : M I >< !V1 serait pour Ml m.\yi; , esl d'ail leui -v la date que porte dans le même livre la seconde partie, «pu a un lit re spécial : A 1 remplacé p r: A Genève par Pierre de la Rovière, 1616.

de rétablir la filiation des divers Recueils. Dans l'édition de 1618 du Grand Dictionnaire François-flamand chez Jean Waesbergue à Rotterdam, Waesbergue a eu la probité de nommer les hommes qui, successivement, travaillèrent à la même œuvre : Luiton. Meurier, Sasbout, Mellema. Mais d'autres ont gardé le silence, et il faudra découvrir ce qu'ils ont cru de leur intérêt de dissimuler. On peut, dès maintenant, distinguer trois grandes séries.

1° Dictionnaires français-latins. — Du travail de Robert Estienne proviennent deux suites de lexiques.

A. — A la fin du Dictionariolum pucrorum (1542), il avait imprimé Les mots françois selon V ordre des lettres, ainsi que les fault encore escrire, tournez en latin pour les enfans, à Paris (154$)', ce recueil est réédité en différentes villes jusqu'en 1612, sans nom d'auteur.

L'édition de 1664, qui porte le nom de Federic Morel (II) a pour titre Petit thresor des mots françois selon V ordre des lettres. . . ; il y en a encore une édition en 1673; mais les additions sont peu importantes ; ce sont des corrections de fautes d'imprimerie : contrepoins corrigé en contrcpois, des rajeunissements d'orthographe: contrôler au lieu de contrerouler, de ci de là une expression nouvelle : contentement d'esprit par exemple; le plus souvent on y trouve les mêmes mots, avec les mêmes omissions : esprit manque jusqu'à la fin. Il faudrait une vérification mot à mot des 196 pages des diverses éditions pour savoir quels mots ont été ajoutés et quand. Mais jusqu'à la fin c'est bien le même dictionnaire.

B. — La deuxième suite des Dictionnaires Estienne procède du Dictionnaire françois-latin publié en 1539 ; celle-là est plus riche; à partir de 1564. Jacques Du Puy, puis Jehan Thierry dirigent des rééditions, jusqu'en 1572; après Thierry, Nicot se met à l'œuvre; après Nicot, Beaudoin en 1607 ; ici il y a bien un vrai travail de révision et d'augmentation. Toutefois ce dictionnaire se ressentira toujours de ses origines ; il y a des lacunes qui auront passé inaperçues.

Dans cette série des français-latins, apparaissent, au début du xviie siècle, quatre ouvrages importants d'un jésuite, le P. Monet; il semble bien qu'ils soient le résultat de recherches originales, et ces livres ont une très grande valeur, ce sont : Abbregé du Parallèle des Langues françoise et latine, 1620, Parallèle, etc.. 1636, Invantaire des deus langues françoise et latine, 1 636, Abbregé du précédent j 1637. Le P. Monet était un esprit très ouvert, avec des idées neuves, partisan judicieux de la réforme orthographique, capable

HISTOIRE DE LA LANGl i; FRANÇAISE

d'appliquer ses théories réformistes, bon latiniste, travailleur consciencieux et méthodique. Ses dictionnaires sont très importants, et ils ne sont pas une suite d'ouvrages du xvie siècle. Toutefois il faut prendre garde qu'ils se reproduisent quelquefois l'un l'autre, mot pour mot.

2° Dictionnaires français-flamande. — Cette série a peut-être commencé au xvi'' siècle, avec un lexique de Claude Luiton '. En tout elle est riche et importante. En 1562, Meunier commence une suite d'éditions, continuées après 1579 par Sasbout, après 1589 par Mellema. qui profite des travaux des lexicographes comme Du Puy et Nicot, après 1643 par d'Arsy, après 1669 par Van den Ende. Précisément parce qu'ils témoignent un souci d'être au courant des travaux contemporains, ces lexiques, avec leurs nombreuses rééditions, seront très utiles à étudier comparativement.

3° Dictionnaires franco-espagnols . — La série des dictionnaires français-espagnols est ancienne; en 1565 Liano o Ledel a donné le premier lexique français-espagnol; en 1599, paraît le dictionnaire de Hornkens ; en 1604, le dictionnaire de Pallet; en 1607, le dictionnaire de César Oudin. Ici la suite des dictionnaires est moins sûre ; que les plus récents aient profité des plus anciens, cela est possible ; mais il semble assuré que ce n'est pas le même livre réédité et augmenté.

Avec le livre de César Oudin commence la série des dictionnaires franco-espagnols du xvnc siècle. Il est traduit par Hierosme Victor en italien en 1609; il est complété par Ant. Oudin en 1645, et par Montmarte en 1660 ; la série va jusqu'en 1675. Mais ces éditions complétées par A. Oudin n'ont pas pour nous une très grande valeur, car il n'a fait qu'ajouter au recueil de son père les mots qu'il avait lui-même insérés dans son Dictionnaire français-italien.

ï" Dictionnaires franco-italiens. — En 1584, Jean Antoine Fenice avait publié un dictionnaire français-italien ; en 1598, Canal l'avait augmenté ; en 1634, Venuti en publie une nouvelle édition ; il semble bien que la partie italienne ait été la plus améliorée. En 1640, Antoine Oudin donne ses Recherches italiennes et françoises. On ne

peut pas dire a simple vue ce qu'il doit à ses devanciers : mais e'esl

un ouvrage très important : il a été traduit en allemand, à deux reprises 1660 et 1674 . en latin 1677 . .. pour que tous pussent en profiter . ei Antoine Oudin ;i eu de son temps une très grande

Laiton mVsi Inconnu. Sun œuvre e§( portée par erreur an Catalogue de la Bife M rifleation faite, il s'agil d'une édition de M ci Irma publiée Hic- w

[ui indique le nom de Luiton.

autorité. C'est une des sources pour l'étude du vocabulaire français.

5° Dictionnaires franco-anglais. — En 1567, d'après les registres des imprimeurs de Londres, aurait paru un dictionnaire françaisanglais de Lucas Hary[s]on ; en 1571, d'après Brunet, aurait paru A dictionarie french and english, in-4° ; ils n'ont pas été retrouvés, mais en 1572 Huloets, en 1573, Baret, en 1579 Holyband (Saint- Liens), ont publié aussi des dictionnaires. Miss Farrer vient d'étudier les rapports des deux derniers. En 1611, se place le Dictionnaire de Got grave. Miss Farrer a démontré que ce dictionnaire si célèbre est inspiré de l'œuvre de Saint-Liens ; le lexique de Cotgrave serait donc bien, comme la plupart des travaux lexicologiques de cette époque, une refonte des travaux du xvie siècle ; mais c'est un livre très important, qui eut pendant longtemps un très grand succès; il fut réédité jusqu'en 16731.

En 1660 Howell publia An English-French-Italian-Spanish Dictionnary qui n'est guère qu'une édition revisée du texte primitif. Il y a cependant un effort dès 1650 [pour distinguer les mots vieillis et corriger certaines fautes ~.

6° Dictionnaires franco-allemands . — Les dictionnaires francoallemands proprement dits ne sont pas nombreux au xvr siècle. On trouve un bien plus grand nombre de dictionnaires latins-français-allemands et allemands-français-latins. Mais c'est une question à élucider de savoir si ces lexiques ne sont pas seulement des lexiques françaislatins auxquels on a ajouté la traduction allemande ; ou au contraire des lexiques franco-allemands, auxquels, pour les rendre universels, on aurait ajouté la traduction latine.

Le premier type de cette série est du xv° siècle ; la date est indécise, car le Dictionarius Latinis Gallicis et Germanicis vocabulis conscriptus in-4°goth. ne porte aucune indication de lieu ni de date ; en 1507 paraît à Lyon un Vocabulariam Latinis Gallicis et Theutonicis verbis scriptum, puis en 1514, Mosimmanuel publie le Dictionarium trium linguarum Latinse Gallicœ et Germanicœ ; en 1574, Kilian publie un Dictionnaire latin-allemand-français, qui est encore édité en 1605; en 1575, à Baie, est imprimé un Vocahularium Latino-Gallico-Germanicum.

Cette série ne dépasse guère le xvic siècle; elle est remplacée par les lexiques de Stoer, qui ont eu plusieurs éditions dans le premier

1 . L'édition de 1632 reproduit lettre pour lettre l'original de 1611", en y ajoutant seulement une contre partie anglo-française ; 1650 est encore semblable.

2. Voir Vaganay, 2000 mots inconnus à Cotgrave, dans Congrès International pour l'extension et la culture de la langue française, Paris, Champion, 1906.

tiers du xvr siècle: Dictionnaire français-allemand-latin. Peutêtre le Dictionnaire françois-allemand-latin de Xathanael Duez en est-il la suite ? La première édition est de 1642 et la dernière de Hi7l . En somme ces lexiques n'ont abouti à aucun ouvrage important. comme le Nicot ou le Gotgrave.

Les dictionnaires français-allemands proprement dits n'apparaissent que tout à fait à la fin du xvi° siècle, en 1596, avec le Dictionnaire françois-allemand de Hulsius, dont Brunet connaît une édition de ItiiT.

De cette revue rapide, quatre noms, quatre œuvres demeurent : Nicot, Gotgrave, Monet, A. Oudin. Regardons-les de plus près.

Le Thresor1 de Nicot a fait l'objet d'une bonne étude de M. Lanusse2. Si on le compare aux recueils dont il procède, on voit que la partie françaises est singulièrement augmentée; il y a des explications en français du sens des mots, des observations grammaticales sur les genres, la prononciation, l'orthographe, l'étymologie. Mais le dictionnaire de Nicot n'est pas le dictionnaire de la langue «le son temps. Il ne renferme pas tous les mots du xvic siècle, tant s'en faut, il en garde encore beaucoup : non seulement l'auteur n'a pas songé à faire disparaître ceux qui étaient tombés en désuétude depuis Robert Es tien ne3, mais il en conserve d'autres, de parti pris. qu'il savait archaïques, et qu'il lui paraissait pour cela utile d'expliquer4, lui outre, il s'en faut bien que tous les mots alors vivants s'y trouvent : il en est une foule que, sans raison valable. Nicot a écartés, ou qu'il a omis ■"'. Il en a même oublié pas mal qu'il employait lui-même ,;.

I. Threaor de lu langue françoyee, tant ancienne que moderne, auquel entre mitres choses sonf les mots propres de marine, vénerie et faulconnerie, cy-devanl ramassez par Aimar de Ranconnet... Reveu et augmenté en ceste dernière impression de plus de la moitié; par Jean Nicot, vivant conseiller du roy et M des Requestes extraordinaire de son hosteL . A Paris, chei David Douceur, K>»><>. in-f'

•j. DeJohanne Vicotio philologo, Gratianopoli, 1893. On y trouvera, consciencieusement étudiés, les défauts el les qualités du livre. Ce n'était pas la première t ransforma- Ikmi que Nicot Faisait subir à l'œuvre d'Estienne, déjà revisée par Thierry. L'édition du Dictionnaire françoiê-latin, publiée par Jacques du Puy,en 1573, el plusieurs fois réimprimée, porte son nom.

Déguster, eedelibérer, diaparer disparaître), etc. i. Je citerai autan, greigneur, endementiert, grever, enherber. >, Athéisme, tolécieme, géométrie, archevêque, catégorie, épithête, adoptif, fugitif, inséparable, mémorable, fécond, alliage, lavage, bonnetier, fendeur, grondeur, tingerie, sonnerie, verrerie, chatouilleux, nuageux, colleter, philosopher, dogmatiser, barbarieer, latiniser, exact.

I Bloch a lu la lettre A du Dictionnaire do Nicot, el dans les 62 paves qu'oc-

•tic lettre il a trouvé 367 mots employés dans le corps «les articles, qui ne

i pas .i leur ordre alphabétique, <• mois français oubliés en moyenne par page .

il pour li es du dictionnaire 3996, autanl dire 1000 mots oubliés.

Parmi ces mots, les un- nous paraissent sans importance comme collitigant, fluvia-

Le Dictionnaire de Cotgrave, qui parut en 1611, doit beaucoup à Nicot et à Holyband, mais c'est une œuvre originale et capitale. On y trouve des mots qu'on chercherait vainement ailleurs :

bicque, causerie, charbonneux, clignotement, coloration, constitutif, déchirant, dépenaillé, émarger, exproprier, immangeable, imperforation, incongelable , inculper, incurie, inflexibilité (employé par Bossuet), interversion, irrespectueux, etc.

On y trouve surtout enregistrés quantité de termes qui vont se maintenir dans la langue, et que les recueils antérieurs ne con~ naissent pas :

Appréciateur . armateur, armoriai, babeurre, bagatelle, hasard, belle-fille, béquilles, bigarreaus, botanique, brouhaha, bûcheron, burlesque, bouffissure, cafardise, cagnard, campagnard, canonicat, carguer, carton, cervelet, chanceux, chiffon, chafouyn, chaumine, clientelle, colleter , cocher e (porte), qui n'est que dans Danet, colossal, contact, concis, coquet, culte, complaisant, dada, débarrasser, desbourser, desgobiller , desgrossir, desmenagement , desgueniller, desabuser, désintéresser, destromper, dévolution, dilatable, disgracier, dodu, droguer, dispensaire, effronterie, éliminer, embarras, émissaire, équilibrer, equippée, esquisse, esquiver, facture (zzinote), fadeur, filtration, frugal, griffonner, hâbleur, homonyme, impie, incendie, incontestable, incompétent, indecrotable, indiquer, insurmontable, insurger, intarissable, intelligent, intercepter, intimement, intolérance, invectiver, inverse », etc.

Mais, en revanche, il cite pêle-mêle une foule de mots qui n'étaient pas ou qui n'étaient plus dans la langue littéraire. Ceux de Rabelais et ceux de Ronsard, les mots dialectaux, vulgaires, les vieux, les écorchés du latin ou du grec, il recueille tout, sauf à donner parfois une courte indication relative à la provenance 2.

lile, que donne cependant Cotgrave. Mais il en est que nous sommes étonnés de voir oubliés : malsain, mangeoire, manille, matois, matrimonial, métaphore, métathèse. molosse, momie, monosyllabe, mortaise, musical, etc. (Voir Mélanges Brunot, 1 et suiv.).

i. Cette liste comme plusieurs de celles qui suivront, s'arrête aux mots commençant par J. Bien que j'eusse des observations isolées sur beaucoup de mots qui viennent après, et que j'aie pensé devoir les alléguer quelquefois, je me suis cru autorisé à citer de préférence la partie du vocabulaire pour laquelle j'ai fait une comparaison minutieuse et systématique des lexiques. Des conclusions fondées sur le dépouillement des lettres A. B, C, D, E. F, G, H. I, m'ont paru devoir être à peu près les mômes que celles où conduirait un dépouillement total : d'autres pourront reprendre la tâche où je l'ai laissée ; si j'avais choisi à travers tout le lexique, on n'eût pu compléter qu'en recommençant tout.

2. Je citerai salouser, alterquer, acarer, acaser, acomparager, amasse-miel, chassecrainte, chasse-ennui, chasse-erreur, chasse- fièvre, chasse-mort, chasse-nue, chassepape (terme des dernières guerres civiles), collauder, cressiner, dougê, doux-amer . doux-glissant, emùtissement, sembadurnoser. esclop (tholosain), esclaire-tout . fier-

Nous ne pouvons que nous féliciter que Cotgrave ait suivi cette méthode, tout en regrettant qu'il n'ait pas coté les endroits où il avait relevé tant de mots rares, comme il en avait d'abord eu l'intention. Ses compatriotes ne pouvaient non plus qu'être satisfaits de posséder un recueil si vaste, ceux du moins qui voulaient lire nos écrivains. Mais pour les Français du temps, et l'auteur s'en rendait compte, son livre n'était nullement le lexique de l'usage l.

En 1636, le P. Monet, publie YInvantaire des deus Langues française et latine, assorti des plus utiles curiositez de Vun et de Vautre Idiome... (Lyon, chez Ant. Pillehotte, la veuve de Cl. Rigaud et Phil. Borde, in-f°j. On a d'autres recueils de lui, celui-ci, est à la fois le plus volumineux et, à différents égards, le plus intéressant. Monet est le premier à donner beaucoup de mots assez nouveaux :

Avant-gout (qui manque encore àRichelet), * bigarre nu '. * bilan.

* bûcheron, * carabin, complimant, consultant. ' conviction,

* decrediter, * deferance, * dérange niant . * desabuser, "désagréableniant. * disgracié, * fastueus, * genereusemant, "halte, imaginable, impa ironiser, impénitance, * indéçance, inespérëment, intempérie, irréconciliable, irrésolu, * isoler.

Entin on en trouve, chez lui, qui manqueront aux dictionnaires les plus complets, Oudin, Richelet, Furetière, l'Académie. Citons cartable, desharnachement (repris par le P. Pomey), desaccointance, * effectuellement (Peir., Let. à Dup., I. 184), Mais il s'encombre de mots surannés : Ains. avesprèr, aconsuivre, bloutre, boheliner, bragard, brodure, buc/uer\ chaloir, chiqueté, cogitation, Colomb-, desaccointer, dedication, délire (==. deligere . depris, desappetissance, desliait, etc.. que Xicotgardait. Il en a d'autres que son

humble, infrasquer, iiululffenlieux, ing&mber, ingargouiUat, inidoine, inscrophiez Rab. , jectigàtion, m&nsuet, etc., etc.

1. Dans un Avertissement au favorable lecteur François, I. L'Oiseau Tourval, parisien », s'en explique ainsi : • Il te supplie bien fort, si tu trouves icj quelques mots qui te sonnent mal aux oreilles, ou mesme qui n'y ayenl encore jamais sonné, de croire, qu'ils ne sonl point de son invention, mais recueilliz de la multitude et diversité de noz Auteurs, ([ne possible tu n'auras pas encore lus, et qui, tant bons que

mauvais, désirent tous désire entendu/. Il poUVOit bien riler le nom. le li\ re. La page et li- passage : mais ee n'eut plus iev été un 1 >icl ionaire. ains un LaLirinle. Permis à qui VOUdra d'en user. OU de le- laisser. Hien entendu, toutefois, que ee ne -croit pale pi- qui nous put arriver, (pie de remettre BUS eertains mots sur-aniuv. que QOUS avons mien/ aimé laisser perdre, tpioy «pie 1res propre- et significatifs; Kl autl

notre propre cru, Lien que de divers terroir, allans plutôt mandier chef le- Etrangers pour non- exprimer, ou Lien non- lai-ans du tout, ou parlan- par un Ion. toiirneinent de paroles, (pie d'ouvrir un peu la Louche pour eu prononcer quelques

uns qui sembloyent trop revesches pour la douceur du palais de no/ Demoiselles, ou grater l'oreille délicate de Messieurs no- Courtisans de ce temps-

•j. Le- mots précédés d'un astérisque -ont ceux qui ne -ont pas signalés avant le x \ 1 1 siècle.

devancier lui-même avait laissés tomber : bellique, bouteroue, carrousser, infamation, inhonneste, etc.

Antoine Oudin a la même importance comme lexicographe que comme grammairien. Non seulement il perfectionne le lexique franco-espagnol de son père, mais il y ajoute des œuvres nouvelles, riches d'information et originales : ses Recherches italiennes et françoises (1640), et ses Curiositez françoises pour servir de supplément aux dictionnaires... Le deuxième de ces ouvrages a pu être réimprimé avec fruit à la suite du Dictionnaire de V ancien langage françois de Lacurne de Sainte-Palaye. C'est une source unique pour les expressions triviales et même populacières, qu'on trouve dans certains textes, et dont l'explication est donnée là. Dans ces recueils, Oudin est très complet ; il est seul à enregistrer certains mots :

* Brancade (troupe de forçats attachés à la chaîne), dadais, desbridement, * divertissement, * doucher, duumvirat, * exorbitance (qu'on lit dans Chap., Let., II, 720); estiver ; eslochement = effondrement que Dupleix signalait comme devant être français, Lum. de Mat. de Morg., 295); grimauderie (Peir., Let. à Du p., I. 215) ; heurtade (qui se rencontre dans Chapelain, Let., I, 528 ; peregrinité (Rabelais, aussi dans Charp., Excell. de la l. />., 811 ) ; * poetastre (Chap., Let., II, 388).

Il donne aussi des mots nouveaux, que les lexicographes ont recueillis après lui, mais que ni Monet ni Nicot n'avaient donnés auparavant, et dont quelques-uns étaient alors si rares qu'on n'en a pas jusqu'ici trouvé d'exemples antérieurs dans les textes :

* Capricieusement (1640); *desblay (1642); *descoulourer (16i2 :

* desagreement (id.); déplorable (qui est dans Malherbe); * d es habillé (subst., 1642); * destachement (1642) ; * disneur (id.)\ docilement (id.); * esluder ; embryon (qui est dans Chapelain, I, 392);

* errata (1642) ; escarpoulette (qui est dans Desportes, mais qui manque encore à Richelet) ; expectative (Peir., Let. àDup.. I, 343 :

* fatuité (encore contesté par Bouhours, D., 7); * fourberie (1640) ; galimatias (que Chapelain, Let., I, 284, emploie après Montaigne et Malherbe); * gàzettier (Chap., Let., I, 278); * gazette (4642),

* glacière, etc.

Il en cite qui étaient chez Cotgrave :

* Délectable, "détergent, * éliminer,* émissaire, * enmitouflé , * équipée, "esquisse, frottée, ou chez Monet : bouteroue, brifaud, canage, et qui ne sont pas dans les autres lexiques.

Mais précisément Oudin est trop complet. Il sait la langue de son

temps, il la sait trop tout entière, il se rappelle que grimelin est dans M1,e de Gournay, que chiquet. folichon se disent dans la ville. Il garde de vieux mots, tels que tribouiller. hellique, dodeliner, emperiere, desaceointer. desaccorder, desaise, despit (adjectif; cf. Vaug.. II, iSI ; diamantin (encore dans Chap., Let., I, 587), r. censeur, in fréquence, immisericordieux. C'était un excellent interprète pour étrangers. Pour les Français, il n'a rien fait qui fût l'équivalent de sa Grammaire rapportée au langage du temps.

Quoi qu'il en soit, ces livres auxquels je me suis arrêté un instant, sont ceux où, dans l'état actuel de nos travaux, les travailleurs doivent chercher des renseignements et des explications. Mais il faudra prendre garde que l'on ne peut rien conclure ni de l'absence ni de la présence d'un mot, quand il s'agit de déterminer si ce mot est alors en usage.

En attendant qu'on ait constitué un Trésor critique des lexiques du xviie siècle, il sera bon de ne négliger aucun auteur, si obscur qu'il soit, aucun recueil, si insignifiant qu'il paraisse. J'en voudrais donner la preuve. D'abord un mot sera pour la première fois dans un recueil qui semble n'avoir aucune valeur. Tel est le cas de fadaise (oublié par tous les lexiques du xvi' et tous les Nicot 1573. 1606, 1618, 1625). On le trouve en 1604 sous la forme fadesse dans Pallet. For fan, sur lequel il y a une longue remarque de Estienne dans le Lang. fr. it. (Lis., I, 93), est oublié par Oudin, H. Victor, Monet, et donné par D'Arsy en 1643 ; mazette, mot nouveau, apparaît pour la première fois dans le Dict. des rimes, 1648; de même pour exactitude. De même encore pour vertigo ; réussite (= succès) est mentionné dans une seule édition de G. Oudin, celle de 1660, revue par Montmarte, et cette édition n'est point bonne. Cela suflit, il me semble, pour avertir d'être prudent.

.le donnerai en outre ici quelques-unes des observations que la fréquentation de ces ouvrages m'a suggérées. En général les dictionnaires franco-étrangers sont trop laits de manière à permettre I ('-tiide de la langue étrangère, quand ils sont composés par des Français comme Oudin. Us sont trop faits ou pour un but pratique ou pour permettre aux étrangers d'étudier tout : le droit comme La litl ('rature, quand ils sont laits par des étrangers.

Les dictionnaires français-latins sont surtout latins, c'est-à-dire que leurs auteurs son! particulièrement enclins à donner les mots (pu

n «Mit pas un Correspondant bien connu en latin, ceUI dont la traduction est difficile ou ceux seulement qui «ml un correspondant

bien évident; cl puis ils oublient des sens ordinaires, pour ne don-

ner que la traduction latine d'un sens rare ou ancien. Enfin ils sont très traditionnalistes, et un peu fermés ; ce n'est pas chez eux naturellement qu'on trouvera la langue française vivante, celle qu'on parlait tous les jours ; ce sont toujours des livres un peu scolaires.

Les dictionnaires comme le Thresor de Nicot ou le Parallèle de Monet7 qui sont vraiment les premiers inventaires de la langue française, ont encore l'inconvénient de définir les sens en donnant la traduction latine, ce qui est un moyen commode, et à l'usage de tous les hommes instruits, quelle que soit leur langue maternelle, mais ce qui est aussi un procédé un peu vague et trompeur.

En outre, tous ces recueils ont un défaut commun et particulièrement grave, ils visent surtout à l'abondance ou à la commodité. Personne ne s'est encore donné pour tâche de démêler l'usage vrai de la langue. Quelques exemples en feront foi.

Chaloir est un mot qu'on trouvera condamné plus loin. Il était dans « les mots françois » de 1542 ; il se retrouve encore en 1664 dans le Petit Thresor. Il était dans Rob. Estienne en 1539; il se retrouvera dans toutes les éditions posthumes de Nicot. Il est dans Mellema (1618), V. den Ende (1654), dans Duez (1660-1678), dans Canal et toute la série, dans Pallet et jusque dans Oudin 1675, dans les Cotgrave, dans les Monet et les Dictionnaires de rimes. Aucune mention nulle part de son flétrissement.

Prenons un mot plus archaïque encore, comme endementiers. Littré ne le donne pas, il est donc absent des textes modernes qu'il a lus ; au xvie siècle il était déjà vieux ; H. Estienne disait qu'on ne le trouvait qu' « es romans » ; Pasquier déclarait qu'il avait été en vogue jusqu'à Lemaire de Belges ; et à titre de vieux mot, la Pléiade essaya de lui rendre un peu de vie; au début du xvn" siècle, c'était un mot bien mort.

Or tous les lexiques jusqu'aux Recherches d'Ant. Oudin l'ont conservé (1640).. Quelques-uns observent que c'est un vieux mot ; Monet (Par., 1636 ; Invant.), Cotgrave. d'Arsy, par exemple. Toutefois aucun n'ose le supprimer ; Antoine Oudin l'avait rayé de ses Recherches en 1640 et en 1643, mais il le laisse subsister dans les rééditions du dictionnaire paternel en 1645, 1660 ; il le fait précéder d'un astérisque, il est vrai, mais il le conserve. Avant 1660, Pallet (1604) et Pajot (1643) seuls l'ont supprimé, ou oublié.

Autre vieux mot : isnel que Littré n'a pas trouvé au xvne siècle, et que la Pléiade affectionnait, au sens de léger, rapide (Baïf, II, 68, du Bell., I, i6 etc.). Tous les lexiques le présentent ; seules

les Curiosités de Oudin l'ont omis, et cette omission confirme le témoignage des autres lexiques : isnel n'est pas une « curiosité . Donc, à en croire le témoignage des lexiques, isnel serait très courant ; en fait c'est un mot dont tous se moquent, et que personne n'emploie.

Voyons maintenant un autre cas : clcrgesse est le féminin de clerc. Les Dictionnaires omettent en général cette vieille forme : seuls Gotgrave, \icot et Duez Font acceptée. César Oudin ne L'avait pas (1607-1617), mais dès 1640, le même A. Oudin, qui supprimait onde me n tiers, introduit clergesse non seulement dans les Recherches, mais jusque dans les rééditions du Dictionnaire de son père, où il ligure jusqu'en 1675. C'est très vraisemblablement une restitution. Inspirée par quoi? Par un vers de la Satire XIII de Régnier? Peutêtre. En tous cas pas par l'usage.

Voici un autre mot, friper. Il est courant au xvic siècle: c'est un mot qui a confondu en lui deux anciens mots très différents : friper (origine inconnue), avaler goulûment, et freper (frepe, guenille . défraîchir en chiffonnant. Ce mot friper existe au xvnc siècle : un mot populaire, que Littré a trouvé dans Saint-Amant et Sorel ; Loret l'emploie sans cesse dans sa Gazette (14 mai L651, 24 juil. 1655, 14 fév. 1654, i& août 1664, etc.); et Oudin (Curiosités) le signale d'un astérisque, c'est-à-dire qu'on ne s'en sert qu'en raillant ».

Tous les Dictionnaires le donnent, mais il faut voir exactement ce qu'ils en donnent.

1° A. Chiffonner, user, gâter. Il est en ce sens dans Cotgrave, Monet [Abr. du Par. et lue. . A. Oudin, Thesaur. nov.. Due/. mais manque à C. Oudin.

B. Remettre à neuf en grattant : vestimentum interpolatione in speciem renovare Monet. Abr. du Par., Paraît, et Invant. : du drap aisé à friper ; est aussi dans Thesaur. nov.: fripé, veste ment fripé est dans tous les dictionnaires.

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