‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 59 sur 134 · LES MOTS DÉSHONNÊTES ET RÉALISTES · texte numérisé non relu

LES MOTS DÉSHONNÊTES ET RÉALISTES

c'est la reprise de la vie de société, et l'obligation de ménager les oreilles des femmes qui se trouvaient dans les salons. Dans la Preneuse de l'abbé de Pure, deux dames se félicitent du progrès obtenu. Elles ont raison, et elles eussent pu y mettre un peu de vanité, ce succès était le leur '/'Sous peine de choquer et d encourir la disgrâce qui attend celui qui heurte dans le monde un goût ou un préjugé, il avait fallu éviter les mots malséants dans la conversation et dans les genres de pièces destinées à être lues à haute voix : madrigaux, sonnets, vaudevilles, etc.. En glisser ailleurs, dans les œuvres qu'on lisait chez soi, restait possible, mais il était tout naturel de supposer que les lectrices conserveraient les goûts des auditrices ; du reste, même si elles avaient pu chez elles se plaire à un autre langage, elles n'eussent pas osé approuver dans le monde le livre qu'elles auraient goûté en secret, et dès lors, leur hypocrisie eût assuré l'échec de l'œuvre tout comme leur vertu. A côté des sages, il y avait sans doute bien des prudes, comme on commençait à dire-. Les unes et les autres collaborèrent à la même œuvre.

Dans le Rôle de la présentation au grand jour de V Eloquence française, on voit paraître "une marquise qui demande que pour « éviter les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës, le mot de conception ne soit tenu pour françois qu'une fois 1 an, et ce seullement à cause de l'épithète immaculée, etque pour le surplus de l'année à yceluy mot de conception soit subrogé celuv de penser (V. H. L. , 1, 129). Sorel prétend ailleurs que certaines bégueules eussenteru commettre un péché mortel, si elles eussent lu ÏAstrée ou

J. » Il est vra y, dit Philonime,que l'on a corrigé deux choses dans le monde avec un succès bien heureux : c'est la Comédie et le Roman ; et on peut dire qu'en nostre France seulement cette reforme a lieu : car toutes les autres Nations ont encor 1 impureté des premiers siècles, où la liberté se donnoit essort, sans avoir aucun égard à l'honesteté ny à la modestie ; et c'est un bonheur où a sans doute contribué le plus bel esprit qui ait paru dans la fortune de nostre Nation, par le choix et l'estime qu'il a fait des Lettres et de ceux qui les cultivoient...

Pour moi, dit Aracie, « je ne ferois point de difficulté, de donner à lire les derniers Homans aux plus religieuses et aux plus délicates personnes du monde, sans craindre qu'ils trouvassent chose qui put blesser ou la modestie ou les beaux sentimens et donner alarme ou à leur scrupule ou à leur raison» (La Prétieuse, 1656, 375-378 .

2. « La Prude est une femme entre deux âges, qui a toute l'ardeur de ses premières complexions ; mais par le temps et le bon usage des occasions s'est acquis l'art de les si bien déguiser qu'elles ne paraissent pointou qu'elles paroissent correctes; de sorte qu'elle est toujours la mesme dans la vérité, mais neantmoins toute diférente dans l'aparence et dans l'opinion » (La Prétieuse, 163). Le mot est sans histoire dans le Dictionnaire général. Le P. Pomey, premier des lexicographes qui donne ce mot après Cotgrave, dit que l'on hésite encore entre le vieux sens de forte et le sens nouveau de sérieuse, modeste. Il ne donne pas le sens de qui fait la modeste. On verra dans le Lexique de Molière de Livet que lés exemples où le mot a ce sens sont tardifs. Les Précieuses paraissent avoir contribué à lui faire prendre la nouvelle acception. C'est pourquoi j'ai cru devoir rapporter la définition ci-dessus, qui n'est pas donnée par Livet.

le Cid (Mais, des jeux, 1642, 335). Et de fait, il se trouvait même des hommes, ainsi M. de Plassac-Méré,pour souhaiter que « quelque esprit délicat et nourrv parmi les dames comme M. de Voiture purifiât les trois beaux volumes d'Astrée » (Lett., 1648, 525) ^

Un des auteurs favoris des cercles, Balzac, se montra sur ce point dune susceptibilité raffinée. Il critiqua amèrement le fameux sonnet de Job souillé dune expression aussi osée que « sa misère nue » ~. Les mots réalistes ne lui agréaient pas mieux. Il a rencontré un traducteur qui avant à rendre un passage de l'oraison pour le roi Dejotarus, recule devant le vomere du latin et écrit : « pour vous soulager d'une légère indisposition que vous eustes après avoir souppé ». Désireux de ne pas faire mal au cœur à Madame **, et d'éviter un évanouissement à Madame ***, le traducteur a voulu cacher au monde que César « faisoit quelquesfois après souper ce que Gilot faisoit règlement tous les soirs ». Balzac en plaisante, parce que le sens est faussé, mais quelques lignes plus loin il se prononce contre un autre qui, reprochant à l'homme « sa misérable humanité », dit avec Epictète qu'il est tout morve et tout crachat. « Il me semble, ajoute-t-il. qu'il pouvoit dire la mesme chose plus honnestement, en disant qu'il est tout flegme et tout pituite. La bienséance exige que nous voilions la delformité des choses de l'honnesteté des paroles ». (Entret., éd. J. Elzevier, 1659, 338-339).

Malherbe passa bientôt par l'étamine. Et Saint-Amant, qui l'eût cru ? déclara qu'un hémistiche lui déplaisait dans la fameuse strophe pour le Roi allant en Limousin3. Voiture, l'idole de l'hôtel d'Arthénice. dut à son tour être défendu.

1. Cotin (dans la Suite des Œuvres galantes, L665, l'fiu prétend qu'une de ces raffinées s'évanouit en voyant un bichon tondu, par suite tout nu. et qu'une autre ne voulait point entrer dans la chambre de Gléonice où Diane et ses nymphes se baignaient sans voiles, affirmant que si la Reine s'entourait de pareils tableaux, elle n'irait point lui faire sa cour.

2. « De quel front peut-on dire à une femme, quand on lui parle d'un homme, </ u'cllc verni su misère nue'] Le mot de misère ou de pauvreté appliqué à un homme nud. n'est-il pas capable de recevoir une salle interprétation ? ne représente-t-il pas à une femme, quelque chose qui lui offense la veue ? Je sçay bien que la sage Livie a dit autrefois, que les hommes nuds estoient des statues aux veux des femmes de bien. Mais c'est la vertu de ces femmes qui fait cela, el qui cache les mauvaises pensé*

Et c'est nostre effronterie qui présente ces pensées à leur Imagination par la nudité qu'elle descouvre à leurs veux. Quoy que leur pudeur se conserve, nous ne laissons pas de l'attaquer. Elles ne reçoivent pas le scandale, mais nous le donnons... DitHftt,

c /•//., t. II, V.ri .

:\. Je ne veux point souligner l'équivoque de syllabes prétendue- sales, je laisse au

lecteur le soin de la découvrir:

Quand un K<»\ fainéant, la vergogne des Princes,

Laissant à SOS dateurs le s"in de ses provinces.

Entre les voluptés indignement s'endort,

Quoique l'on dissimule, <>n n'en fait point d'estime,

Et si la vérité peul se dire sans crime,

i avecque plaisir qu'on survil à sa mort.

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