CHAPITRE IV LES MOTS « BAS
Nous savons par Henri Estienne que dès le xvie siècle certains prétendaient « parquer les mots en castes ». Dans la Conformité, à deux reprises, il nous parle de gens qui se récriaient : « ce motla sent sa boulie, ce mot-la sent sa rave, ce mot-la sent sa place Maubert » (p. 32). Un jour, conte-t-il plus loin, il avait soumis à une réunion un passage traduit de Virgile, qui commençait par piéça : « On commença, dit-il, incontinent à s'attacher à ce mot piéça, comme indigne de tenir un tel lieu ; et alleguovent pour toute raison que c'estoit un mot vil, et (s'il estoit licite d'ainsi parler) roturier, pource que le populasse en usoit. Sur quoy ayant faict plusieurs replicques, et quelques questions joyeuses touchant les degrez de noblesse qui estoyent entre les mots (à propos de ce qu'ils appeloyent cestuy-la roturier), pour toute response ils me renvoyèrent à la cour : et cependant pour ce seul mot condamnèrent cette traduction... 1» (Ib., 56). Quelle pitié sera-ce, conclut avec raison H. Estienne, si nous voulons bannir autant de mots que nous trouverons estre en usage entre le populaire. Et il voit bien que seul le caprice de gens qui ne sont pas d'accord entre eux fera loi.
Ces critiques si judicieuses ne pouvaient empêcher des distinctions que l'évolution même de la société rendait fatales. ^Malherbe commence à trancher au nom des muguet tes de Cour. J'ai montré plus haut ce qu'il fallait penser de son mot célèbre sur les crocheteurs du Port-au-Foin, et comment, loin de prendre ces gens du peuple pour ses maîtres de langage, il a des premiers contribué à assurer le triomphe du bel usage sur l'usage populaire. La haine qu'il portait aux mots « plébées » était célèbre, et Balzac y fait allusion. Au reste la liste qui va venir, où une moitié environ des condamnations prononcées porte sa signature, en dit assez^-
M"° de Gournay protestait en vain : « Où est donc ce vierge ser-
1. On pourrait ciler bien d'autres témoignages. L'« Avant-jeu » des Napolitaines, présentant un des personnages, un enfant de Paris, dit : « Il parle bon courtisan pour un homme de sa sorte, car au temps qui court chascun veut prendre un peigne et s'en mesler; chacun veut ecorcher le renard » {A. th. />., VII, 242).
ment, ce serment que les nouveaux Poètes tvmpanisent si haut, de parler la langue toute pure ? Est-elle pure, quand non seulement on luy tronque la robbe à demy, comme à quelque drollesse, mais encore le nez et les oreilles? Ou comment protestent ceux-cy, d'user purement d'un langage si fort impur, qu'il faut biffer la moitié de ses plus ordinaires, civils et nécessaires mots et manières de parler, qui ne veut diffamer ses ouvrages? » (0., 983).
Tous les successeurs de Malherbe sont d'accord avec lui '. Balzac a beau trouver un jour que la délicatesse de la Cour va jusqu'au dégoust et à la maladie (Dissert. XX, II, 661, éd. f°), ailleurs, il s'effraiera, comme si les compagnons de la matte allaient faire la loi à l'Académie2.
Le P. Gh. de Saint-Paul, dans son Tableau de V Éloquence française, fait un long exposé d'idées analogues, qui, il est vrai, s'applique aussi aux mots réalistes3, « Je viens, dit-il, à la troisiesme qualité des paroles, qui consiste en ce qu'elles soient esloignées de la bassesse populaire, Il est vrai que l'on souffre dans la conversation certains mots à qui l'usage a donné cours, et qui signifient mesme assez clairement les subjets pour l'intelligence desquels ils sont dits : mais pourtant comme ils ont de la bassesse, il n'est pas permis de les escrire. J'estime qu'il faut observer une mesme lov pour les paroles que pour les comparaisons, veu que tout de mesme que celles-cy sont estimées vicieuses, lorsqu'elles sont prises de subjets trop bas et trop chetifs : ainsi celles-là ne peuvent estre approuvées, qui ressentent tant soit peu le baragoin du petit peuple. Je ne peux approuver que l'on dise : tenir les r es nés de l'Empire : que d'importuner les Grands pour chose qui n'en vaille pas la peine, c'est se rompre les dents pour casser une noix véreuse : et que les vers groùil-
1. On est tenté tout d'abord de faire une exception pour Suivi, mais il se contredit. Ainsi dans les Remarques du Berger extravagant, il a l'air de poser un principe : •< Il n'y a point de mots qui valent moins les uns que les autres, car ils sont tous bous quand l'usage les reçoit » (III, 121) ; mais à lapa^e 87 il a marqué comment le mot populaire avilit. ;< Il faut souffrir que la Satyre use des mots populaires quand elle veut avilir quelque chose. Si le Soleil n'a pas le loisir de se moucher, c'est un mol vulgaire, qui se dit pour monstrer qu'un homme est fort empesehé. »
2. «...Amasser toute la boue et toutes les ordures du mauvais Langage pour salir du papier blanc, c'est ce que je ne seaurois trouver bon en la personne du meilleur de mes Amis. Si cette licence n'esloil arrestée, elle iroil bien plus avant. A la lin. il se trouverait des esprits si amateure des vilaines nouveautés qu'ils voudraient introduire à la Cour la langue des Gueux <'t celle des Bohèmes; nous verrions des Requestes et des ESpistres en l'une et en L'autre de ces deux langues. Ce qu'on appelle le Narquois aurait ses Poètes e( ses Autheurs » Ditsert. XXIX. Il, <
:•>. Toutefois l'auteur proteste contre la liberté que certains dcin \ sa\ ants
prennent de retrancher aujourd'hui de forts bons mots, comme ceux île pire ci de poitrine • (38) et propose plaisamment que désormais on n'imprime plus de dictionnaires sans leur approbation.
loient dans la galle de Job ainsi que dans un fromage pourry : car ces termes et ces pensées sont trop basses. Ce n'est pas que les paroles ne doivent estre entendues des simples, aussi bien que des esprits plus relevez, mais c'est que le peuple a de certains termes, qui estans indignes de la majesté de l'Eloquence pour leur bassesse, ne sont pas bien receus quand ils sont mis par escrit. Ne voyez vous pas que celui qui fait estât d'entretenir son jardin dans l'estime d'une curiosité extraordinaire, prend garde à en arracher les fleurs qui se trouvent chez les païsans, quoy que peut-estre certaines personnes plus qualifiées ne les rejettent pas entièrement. De mesme ceux qui aspirent à la gloire de l'Eloquence, ne peuvent donner place dans leurs discours aux paroles viles et populaires, qu'ils sçavent estre semblables aux pailles des diamants, qui pour petites qu'elles soient, en diminuent fort l'esclat et la beauté » (p. 37-40).
On se rappelle l'anecdote rapportée par Pellisson : Colletet se débattant contre Richelieu pour ne pas écrire barboter dans la bourbe de l'eau. Quoiqu'il s'agît d'une cane, s' humecter lui paraissait mieux, et non content de l'avoir soutenu verbalement, il en écrivait une longue lettre au Cardinal, ce qui faisait dire à celui-ci qu'il trouvait dans Paris même des personnes pour lui résister (Hist. de VA., Liv., I, 85). Vers la même époque, les pamphlets de Scudéry, les Sentiments de l'Académie sur le Cid nous apportent l'écho de discussions sur la bassesse de divers mots, aussi disqualifiés que en si bon équipage ou traits d'amour. La Mesnardièr^, dans sa Poétique (390), le Style de l'Orateur répètent une même recommandation, « que les mots ne sentent pas la lie du peuple ni l'air que tient le vulgaire à s'en servir » (394).
Vaugelas donna aux faiseurs de classes l'appui de son autorité. On a vu plus haut ce qu'il entend par le bon usage. Il faut citer ici ce qu'il dit de l'importance qu'il y a à se garder des mots bas : « Une faut pas croire, comme font plusieurs, que dans la conversation, et dans les Compagnies, il soit permis de dire en raillant un mauvais mot, et qui ne soit pas du bon Usage ; ou si on le dit, il faut avoir un grand soin de faire connoistre par le ton de la voix et par l'action, qu'on le dit pour rire ; car autrement cela feroit tort à celuy qui l'auroit dit, et de plus il ne faut pas en faire mestier, on se rendroit insupportable parmy les gens de la Cour et de condition, qui ne sont pas accoustumez à ces sortes de mots. Ce n'est pas de cette façon qu'il se faut imaginer que l'on passe pour homme de bonne compagnie... et j'ay veu souvent des gens qui, usant de ces termes et faisant rire le monde, ont creu avoir réussi, et neantmoins
ici HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
on se rioit d'eux, et l'on ne rioit pas de ce qu'ils avoient dit... Par exemple ils disoient : boutez-vous là, pour dire mettez-vous là, ne démarez point, pour dire ne bougez de vostre place ; et le disoient en raillant, seachant bien que c'estoit mal parler, et ceux qui l'oyoient ne doutoient point que ceux qui le disoient ne le sceussent. et avec tout cela ils ne le pouvoient souffrir. Que s'ils repartent qu'il ne faut pas dans la conversation ordinaire parler un langage soustenu, je l'avoue ; cela seroit en quelque façon plus insupportable, et souvent ridicule; mais il y a bien de la différence entre un langage soustenu, et un langage composé de mots et de phrases du bon Usage, qui, comme nous avons dit, peut estre bas et familier, et du bon Usage tout ensemble ; Et pour escrire, j'en diray de mesme, que quand j'escrirois à mon fermier, ou à mon valet, je ne voudrois pas me servir d'aucun mot qui ne fust du bon Usage, et sans doute si je le faisois, je ferois une faute en ce genre » (Préf., I, 26-27).
Malgré Dupleix et La Mothe le Vayer, les flétrisseurs de mots eurent gain de cause. L'honnête Chapelain se voit reprocher par un sieur du Rivage, « quantité de meschants mots indignes de la sublimité du Poëme héroïque » (47), — des « manières de parler basses » (56) et la messéance d'une comparaison où le « roy Charles » est comparé à un taureau embourbé. Il est vrai qu'Homère avait « comparé l'opiniâtreté d'Ajax à celle d'un estrange animal » ; mais c'était « en un siècle qui n'avoit pas la délicatesse de nos derniers temps » (45) *. Il y a mieux. On vit un jour Scarron se plaindre à M. d'Aumale d'Aucourt, du langage de ceux qui compromettent le burlesque, des « rimailleurs Bibus nommés poètes par abus » 2. Inversement.
1. Lettre du sieur du Rivage contenant quelques observations sur le Poème de la Pucelle. Paris, de Sommaville, 1656, 8°.
2. Ils ont pour discours ordinaires. Des termes bas et populaires,...
Des mots tournez en ridicule Que leur sot esprit accumule, Sans jugement et sans raison, Des mots de gueule hors de saison.
Allusions impertinentes Vray stile d'amour des Servantes, Et le patois des Païsans Refuge des Main ais-plaisans :
Equivoques à choses salles, En un mot le jargon des Halles, Des Crocheteurs el Porteurs d'eau :
Nommé langage du Ponceau.
H n est c1h.sc dont moins l'on rie Que de celte plaisanterie
( liiez le beau inonde de la Cour.
< >ù la politesse eu son jour,
Très difficilement tolère
Le jargon de la Efarangere.
Œuc. 1. 152-3.
il ne fallait plus que des mots pleins de noblesse et de poésie fussent ravalés à de vilains usages. C'est une honte, aux yeux d'une Précieuse, que de dire « j'aime le melon » *.
Ainsi il y a des classes de mots, et il n'y en a pas deux seulement : dune part des mots nobles, de l'autre des mots bas. Dans la première catégorie point ou peu de divisions, mais dans l'autre que de degrés, (on eût dit plutôt que d'étages)2 !
Il y a d'abord les mots bourgeois, car bourgeois, dans la bouche des gens de cour, est un terme d'injure, dès le commencement du siècle, on le voit à certaines plaisanteries3. A l'époque des Précieuses,
1. « Il [s'agissoit de sçavoir la force d'un mot dont on se sert ordinairement à table, et s'il faut dire j'aime le fruit, j'aime le melon, je hay le sucre... Je fis valoir la beauté de la métaphore, et la force de l'usage autant que je le pus. Je monstre que le mot d'aimer estoit plustost appliqué à l'action qu'à l'objet. Que comme cette action estoit pleine d'ardeur et de désir, et suivie de satisfaction et de plaisir, on l'avoit confondue avec celle qui nous emporte à chérir les bons morceaux, à aimer les bons fruits ; et voulant faire grâce à la liberté du bien dire, je m'eschapé jusques là, que si tous les mots dont on se sert dans le langage familier estoient fondez en raison, comme ceux des anciens Hébreux, on pourroit banir le mot d'aimer plustost de la Ruelle que de la table, parce qu'il y a dans l'une des choses aussi peu aimables que dans l'autre... Elle voulut charitablement m'enseignerce quec'estoit que le mot d'aimer, et la ridicule application qu'on en faisoit à table à propos des fruits et des morceaux exquis qui peuvent bien estre objets du goust, mais non pas d'amour. Qu'il est aussi extravagant d'apeller un bon morceau aimé que de l'apeller aimable. C'est traitter, disoit-elle (d'un ton de triomphe et de victoire) le vin de Gloris et de maistresse. Ah l'aimable citrouille! ah l'adorable lard! ô miracle d'amour, saupiquet de guille!... Je luy dis seulement, Madame, de grâce, donnez nous donc un mot qui valle celuy que vous nous ostez... Usez, dit-elle, si vous voulez, du mot de gouster, du mot d'approuver... Mais le mot d'aimer est infiniment au dessus de cette basse expression que le peu de soin de bien dire laisse appliquer avec tant d'injustice et si peu de raison aux actions des sens et du goust » (La Prétieuse, 196-204).
2. « Il y a, dit un poëte grec cité par Aristote, trois étages d'espris, dont le plus haut est de ces espris sublimes et relevez qui voient tout, qui pénètrent tout et qui jugent de tout, par la force et la grandeur de l'entendement dont l'auteur de la nature les a doués à leur naissance. V étage du milieu est des espris médiocres... Au dernier et plus bas étage sont logez ces espris mal faits qui ne sçauroient se conduire ni par eus mesmes ni par les avis des autres, etc.. Richelieu, ce divin esprit qui est duplus haut étage; Balzac, cet esprit de bas étage » (Let. de Phyll., t. II, 1. IV). Balzac emploie le mot, tout comme son adversaire (Entret., VI, chap. i) : Quand je m'éleveray au dessus de toute la Nature connue, et de tout le bas estage du Monde. Cf. La Mesnard., Po., 1656, 171, Discours de réception à l'Académie et 91 : nostre ame en cet ordre estant du moindre Estage ; cf. aussi 218 : Un noble orgueil, un dégoust du vulgaire, bn fier mépris pour Vestage ordinaire; Loret. Po. hurl., 1647, 168 : Je serois un ingrat et du plus hnut estage. La Gazette a souvent l'expression : 14 mai 1661, 3 déc. 1661, 21 janv. 1662, etc. Ainsi Molière ne fait que suivre l'usage en écrivant : Mon Dieu, que vostre esprit est d'un estage bas (F.sav., I, 1).
Ne pas croire à une figure vue dans les révérences h double ou à triple étage. C'est une expression banale. N. Du Fail, Contes, I, 211, bib. elz. ; Sorel, Berg. ext., 1627, 112, Courtisan parfait, 1640, 258. On dira aussi bien un « maussadas à triple étage » (Cyrano, Péd. joué, III, 2).
3. Le Savetier commença en ceste sorte : Nostre femme, messieurs... Ce commencement fit esclater de rire Belles-Oreilles et Foltronesque ; le Savetier leur demanda ce qu'ils avoient à rire ; ils respondirent : De ce que nous avons part à ta femme. Vous avez tous menty, dit-il, respect à la compagnie; ma femme est femme de bien et ne se communicque pas à trois. Nous autres bourgeois, avons accoustumé de dire nostre
il est hors de doute qu être du dernier bourgeois 1 est un crime, user d'un mot de ce monde est bon pour les sottes qui vont au Cours et aux Tuileries avec leurs maris ou leurs frères, ainsi que dit le Polyandre 2. J'aurai à revenir sur ces mots bourgeois ; dans les couches élevées, ils se confondent presque avec les mots des gens de robe. Ailleurs ils descendent jusqu'aux termes des marchands de la rue Saint-Denis.
Viennent ensuite les expressions réservées au menu peuple, aux u mécaniques ». Malherbe disait être pléhe'e, Balzac lance l'expression : paraître peuple 3.
Enfin tout au plus bas, rampent certains mots « de la lie du peuple » . comme les appelle Vaugelas (II, 378) 4.
femme pour donner à entendre qu'elle n'est pas celle de la communauté ny des voysins. Or, puisque c'est la façon de parler en bourgeois, excusez-nous, dirent Belles- Oreilles et Poltronesque, et continuez, s'il vous plaist (Le carabinage et matoiserie soldatesque, 1616, 85). Cf. Sorel, Francion, 1641, 282 : c'est l'injure que cette canaille (les pages) donne à ceux qui ne suivent point la Cour.