Arnould. Racan
Histoire de la Langue française. III. 12
employé quelques-unes de triviales, quand je m'y suis trouvé obligé, mais non pas dans cette bassesse infâme, qui donnerait du dégoût aux Esprits les plus médiocres, et qui ne seroit capable de plaire qu'aux Ames les plus viles » [Les Comédies de Plaute, 1658, Préface). L'heure des belles infidèles a sonné.
Il n'est pas jusqu'à la prose, qui ne se purifie. 11 sulïit de considérer un seul genre, l'éloquence de la chaire, pour suivre les exigences croissantes du purisme. Les mots déshonnêtes ou réalistes abondent au début du siècle dans les Sermons de Camus : « C'est vomir contre le Ciel un crachat, qui retombe sur le nez de celuy qui l'y lance... Ce sont les rosses qui ne vont qu'à force de coups de gaulle ou d'esperon... Il faut deschausser ses souliers, comme Moyse, pour monter sur la montagne de l'Oraison1. > Coeffeteau use de termes d'un réalisme puissant : « Cet homme... n'amasse que de Y ordure. Vous le recognoistrez entre mille à une main sèche et sale et qui sent toujours la sueur des linceuls ; à une barbe rebourse et ma lie (lire: matte), des yeux chassieux et des oreilles crasseuses2. » Dans ses Sermons, prononcés de 1625 à 1660. le P. Le Jeune peint familièrement la vie du paysan; il parle du marché, du ménage, nomme par son nom un bout de chandelle, conseille aux fidèles de ruminer ses paroles15. Et les comparaisons familières du Père André sont restées célèbres. Il comparait la charité à l'échelle de Jacob, qui n'est point échelle de chêne ou de hêtre, mais dont le premier échelon est hareng, le second morue, etc. « Le christianisme, déclarait-il, est comme une grande salade : les nations en sont les herbes; le sel, les docteurs : le vinaigre, les macérations ; et Y huile, les bons Pères Jésuites 4. »
A l'extrémité de la période qui nous occupe, avec Bossuet, on assistera à la métamorphose de la langue oratoire. Dans ses premiers sermons, comme le second Panégyrique de saint Gorgon, il osait encore peindre le martyr sur un gril de fer, au milieu des exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti '. Mais bientôt on le verra corriger et épurer son langage. Un sermon pour le Vendredi Saint, en 1660, montrait Jésus, au milieu des sol-
1. Les Sermonsde Camus, 1618, p. 16,34, 67. Cf. encore p. l<>. 18, li». 23. 39, 63,
2. CoefTeteau, Tableau d€9 âffèctioTU humaines, 1629, Iiv. IV, p. 199.
3. Le P. Lejeune, Sermon de ta spiritualité <!<• lame, étl . de Paris, IG(i«». I. [,p, ">8. Voir aussi t. IX, p. 209.
i. P. Jacquincl, Des prédicateurs du X VII' tiède avant Bossuet. Paris. Didier, 1863, in-S, p. 291-293. On raillera plus tard le petit P. André de son réalisme. Cf. La Guerre des Auteurs Anciens et Modernes, par (i. Guère t, 1697, p. 167- 159.
.>. GEuvrtt oratoires de liossuei. éd. Lebarq, t. I. p. 578, Cf. encore p.
dats, présentant sa face, droite et immobile, aux crachats de cette canaille : la même phrase, prononcée devant la Cour, en 1666, lui fera présenter son visage à toutes les indignités dont s'avise une troupe furieuse ! . Il en est de même des autres termes que réprouve la délicatesse du siècle. Ordure employé le troisième dimanche d'un carême, est remplacé, le cinquième dimanche, par infamies '. A cinq ans d'intervalle, la « vaine gloire » n'est plus « une femme qui se prostitue », mais « qui s abandonne » à tous les passants 3. Il n'est pas jusqu'au prince d'Aquitaine qui, d'abord enragé 4, ne devienne, par bienséance, simplement violent \ Bossuet garde désormais sa simplicité et son parler franc pour les cas où il ne parle pas devant les gens du monde.