‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 69 sur 134 · CHAPITRE V LES MOTS DIALECTAUX · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES MOTS DIALECTAUX

Je crois avoir montré que ridée de faire une langue commune par une combinaison de dialectes n'avait jamais été vraiment adoptée, ni mise en pratique, par personne. A la fin du xvip siècle, il n'est même plus question de mêler intentionnellement au fonds français des éléments dialectaux. Vauquelin de la Fresnaye, si peu personnel, veut que le futur poète apprenne :

L'idiome Norman, l'Angevin, le Manceau,

Le François, le Picard, le poli Tourangeau (A. poét., ch. 1, v. 361-2).

Soit ! C'est la tradition. Mais ailleurs il revient aux idées de son temps qui sont de :

...ne recevoir plus la jeunesse hardie A faire ainsi des mots nouveaux à l'estourdie. Amenant de Gascongne ou de Languedouy, D'Albigeois, de Provence, un langage inouy : Et, comme un Du Monin, faire une parlerie Qui, nouvelle, ne sert que d'une moquerie ilh., II, !>07 et suiv. .

L'âge précédent avait fait au profit du parler de Paris, l'unité de la langue. Désormais, les dialectes vaincus vont être méprisés, et comme la vie littéraire, ainsi que la vie politique, se concentrera à Paris, on se gardera de tout provincialisme, comme d'une tache.

Des Gascons venus à la suite de Henri IV emplissent la capitale mais ils l'infestent, et il n'est pas de railleries dont, depuis d'Aubigné, on n'accable leur accent et leur parler '. Du Perron, si l'on en croit le Perroniana (p. 93), donnait une justification politique a cette forme du purisme, en affirmant que non seulement c'était à Paris que se trouvait tout ce qu'il y a de politesse dans le Royaume, niais en soutenant que les dialectes ne pouvaient être « en usage es Kslats monarchiques, mais seulement es estats populaires et aristocratiques ».

i. Voir ce que Tallemanl <lii du maréchal de Roquelaure l, ■><; : cf. sur La 1 ■ set Us .ill.ircni. il>.. 254 . La Reine Marguerite écril m Ruelle mal Bêtortie en frein

gascon ih.. I :>'J .

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Malherbe, quand il se vantait d'avoir dégasconné la cour (voir Balz., Diss. crit., XX. OEuv., II, 661-662), s'attribuait donc, à son ordinaire, un rôle trop important. Mais il est exact qu'il fut parmi les proscripteurs acharnés des mots et des tours qui ne sentaient point exclusivement le dialecte du Louvre. Deimier n'est pas moins hostile aux gens qui « comme pauvres en la connoissance du langage françois, inventent a tout propos des verbes du tout estranges et barbares, et introduisent à tout coup des termes Gascons, Provençaux, Bourguignons, Bretons, et autres idiomes Macaroniques parmy la richesse et la bonté d'un si beau langage » (Acad., 127-128). Vingt fois il est revenu à la charge au sujet de divers détails (//>., 133, 159, 328, 368, 405).

Ce défaut eut un nom consacré, il s'appela le gasconisme1. Désormais, ce sera pour s'amuser qu'on fera du langage de paysans, comme Sorel dans Francion -. Il n'y a plus guère que Mlle de Gournay qui se croie obligée de ne pas renier Montaigne et ses mots qui tiennent un filet du Gascon (0., 574). Encore accorde-t-elle que l'écrivain ne doit pas être « le Poète Angevin, Auvergnac, Vandosmois ou Picard... ouy bien le Poète François » //>., 489).

Au temps de Vaugelas, cela ne fait plus question. Le provincialisme est un des pires défauts dans lesquels un auteur peut tomber. « Il ne faut pas se laisser corrompre par la contagion des Provinces, en y faisant un trop long séjour » (I, 15). Balzac a peur

1. « Par usage nous appelions Gascon tout ce qui n'est pas purement François et qui a du barbarisme. Voicy quelques exemples de ces belles Phrases prises d'Autheurs tres-celebres. Je croy de pouvoir faire cecy : Il sortit de son doigt une bague: Use prit garde décela : Il marcha un peu plus en là (Sorel, Berg. extr., Rem., t. 111,492).

2. Hen ! ma mère m'a parlé de vous ; et voyant qu'elle ne lui répondoit, il lui répéta ces mêmes mots quatre ou cinq fois, en lui tirant la main pour les lui faire entendre, croyant qu'elle dormît ou qu'elle ne songeât pas à lui. Je ne suis pas sourde, dit-elle, je vous entends bien. C'est à cause de vous que j'ai mis une aiguillette de var de mai* à mon chapeau, poursuivit le villageois ; car ma couraine m'a dit, que c'est une couleur que vous aimez tant, que vous en avez usé trois cotillons. Ce dernier jour en allant aux vignes je me détourni, par le sangoi, de plus de cent pas pour vous voir, mais je ne vous avisy point ; et si toute la nuit je n'ai fait que songer de vous, tant je suis votre serviteur : par la vertigué, j'ai voulu gager plus de cent fois contre mon biau frère Michaut Croupière, qu'à une journée de la grande haridelle de sa charrue il n'y a pas une fdle, qui soit de si belle regardure que vous, qui êtes la parle du pais en humidité, et en doux maintien. C'est que vous vous mocquez, reprit la servante, cela vous plait à dire. Ho non fait, lui dit le païsan. Ho si est, répondit-elle. Ho bien, reprit-il, revenant toujours à ses moutons, ma mère, hen ma mère m'a parlé de vous, comme je vous dy, si vous voulez vous marier vous n'aurez qu'à dire (II, 13).

Comparez dans les papiers de Conrart, Bib. de l'Arsenal, 4123, p. 336, un sonnet en Angevin : C'est un dangeleu mau que le mau de l'amour. Dans ce même recueil p. 1251, il y a une lettre en langage normand; cf. une autre, p. 1255 : Glaude men povre fieux, etc. Nisard a recueilli un certain nombre de pièces en patois des environs de Paris. M. Th. Rosset se propose de leur consacrer une étude d'ensemble.

d'être exposé à cette peste : « Un homme qui est assiégé des mauvais exemples, qui est esloigné du secours des bons, pourroit-il estre assez fort, pour se deffendre tout seul, contre un Peuple tout entier, contre sa Femme, contre ses Parens, contre ses Amis, qui sont autant d'Ennemis du bon François ? » (II, 661. Cf. I, 732). Vaugelas avait eu la pensée, il le dit dans les Remarques Inédites (II, 124, L59), de faire une liste des fautes spéciales à chaque province. Est-ce celle qu'il a donnée dans la Remarque qui va de la page 231 à la page 234 du tome I, ou bien a-t-il eu le premier l'idée d'un livre de Gasconismes corrigés ? En tout cas, il est à remarquer que ce n'est point à ce genre d'erreurs qu'il croit bon en général de s'appliquer, tant elles sont grossières (I, 46). Quiconque veut bien parler doit se défaire de cette rouille, avant tout apprentissage.

Je n'insisterai donc pas sur les quelques mots dialectaux condamnés parles théoriciens. Ici leurs avertissements sont de détail, ceux de Malherbe pouvaient avoir une portée générale, ceux de Vaugelas n'en ont aucune.

Accueilly de la tempeste — se dit le long de la rivière de Loire (Vaug., II, 10). Cf. Garasse : Pour un chetif advantage... il se verra accueilly d'une centaine de mal-heurs (Doctr. cur., 992).

Avoir deuil — normand (Malh., IV, 469).

Avoir à la rencontre — « sans doute de quelque province de France » (Vaug.,

Déteinte — au sens de éteinte, normand (Malh., IV, 468). Fier — au sens de joyeux, normand (Id., IV, 253 .

Filet — petit fil, appartient à quelques dialectes Id.,IV, 453). C'est une erreur : le mot est partout (Racan, I, 66, 45, cf., Pichou, Fol. de Carden., 1633, IV, ">

Confié — est provençal (Malh., IV, 401).

(iracieux — qui a bonne o-ràce à faireqq. c. — se dit dans quelques provinces

(Vaug., II, 306 .

Introuvable — « Un Gascon diroit que vous estes introuvable, moi, qui ne suis

pas si hardi, je me contente de dire que vous estes impossible ;i trouver •

(Balzac, Let., I, 732, 15 mai 1636 .

Lanyuir — au sens de x ennuyer, mot de delà la Loire Vaug., I, 2.i2 .

Pache pour pacte — n'est pas français Id., II. 351 • Il est dans la Bel. Eg. de

Hardy (II, 4, V, 229, R. 570).

Paure iou — provençal (Malh., IV. tâ5). lHuztost — au sens de auparavant, du même pays Vaug., I.

Religionnaire dit Balzac, n'est pas français. Ce mot vient du même pays que celuyde Doctrinaire, et ce fui s;ms doute un Prédicateur Gascon qui le débita le premier dans les chaires de Paris... il doit estre condamné comme

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Barbare et renvoyé à Sarlat ou à Cadenac, d'où il est venu (édit. Moreau, II,

Rester — au sens de demeurer, normand (Vaug., I, 232). — C'est un emploi très usuel : Dans Paris a toujours resté (Loret, 29 déc. 1657, 26).

Serrer — au sens de fermer est provençal (Malh., IV, 382). Il est commun chez

d'Urfé {Astrée, 1614, II, 678).

Sortir — au sens de partir, sortir de Paris pour aller à Dijon, bourguignon

(Vaug., 1,232) '.

II est certain que dans le langage parlé de Paris, on devait retrouver bien des traces de ces barbarismes des « provinces », puisque la province commençait, pour les puristes, à Vaugirard et à Montmartre, et que les mots exclus de la langue noble se perpétuaient là librement. Des faubourgs de la ville ils rentraient continuellement à Paris avec les diverses denrées. Le peuple, de cette façon, les eût réappris, s'il les avait oubliés. En réalité, il ne les oublia pas. Mais il ne peut être question dans ce livre que de la langue littéraire.

Là, c'est à peine si quelques mots d'origine paysanne se glissent de temps en temps dans un écrit : Quand Peiresc lâche un se desraper (Let.. I, 112), cela ne tire pas à conséquence. lia été noté que carguer (les voiles), chafouin, se requinquer n'apparaissent pas dans l'usage général avant Gotgrave, que bourrique est pour la première fois dans Oudin (1642, cf., Loret, 18 juil. 1654,29). Ce sont des accidents. Ajoutât-on vingt mots à cette liste, la proportion des mots dialectaux qui ont pénétré dans la langue littéraire au xvne siècle n'en est pas moins absolument insignifiante.

1. Pourj'à, à la réservation, poursuivir, il fut fait mourir, pour que, quand c'est que je suis malade, sortir un cheval, voir à la Morphologie et à la Syntaxe.

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