‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 71 sur 134 · B. MOTS DES DIVERS MÉTIERS · texte numérisé non relu

B. MOTS DES DIVERS MÉTIERS

Ronsard, tout en écrivant pour une aristocratie, avait le sentiment profond que du langage des artisans montait une sève vivifiante, que le poète devait le connaître et en profiter. « Quant aux comparaisons, prescrit-il, ...tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, et brief de tous les mestiers dont la nature honore les hommes » (III, 528). D'instinct il préfère, lui, les arts du feu, il veut hanter les orfèvres, fondeurs, mareschaux, minerailliers, mais en réalité il ne veut « oublier les noms propres des outils d'aucun mestier ». Il tient à « s'enquerre des mots techniques le plus qu'il le peut »>. M. Marty-Laveaux a montré en détail, dans son Lexique de la Pléiade, quel usage l'école avait fait de ces recommandations (voir I, 360-419 et particulièrement 382). La nature, les bêtes, les végétaux sont peints avec les mots vrais et précis. Dans leurs vers, l'hirondelle pousse son cossi (Rons., II, 43) ; la pie craquette (Jod., II, 314) ; les grillons criquent (Baïf, II, 45) ; le pinson fringot te (Bell., II, 67) ; le rossignol gringote (Rons., IV, 59); le marcassin hongne (Baïf. V, 138); le bœuf mugle (Rons., I, 401); les petits oiseaux pépient, (Baïf, II, 63) ; l'âne rincane (Id., III, 3); l'alouette pousse son tirelire, etc. On sent que ces hommes ont vécu dans les campagnes, parmi des hommes occupés « de vin et de Mairie » (Baïf, V, 219).

Rabelais était dans les mêmes idées ; il semble qu'il ait le secret de la plupart des métiers, non seulement il parle de l'anatomie en

I. C'est sans doute parce qu'il était entré anciennement déjà dans le style figuré que s'inscrire en faux, loin d'être proscrit, fut à la mode. Il est dans les Précieuses : Ah ! Je m'inscris en faux contre vos paroles (se. IX). C'est une expression de roman : Vous estes une médisante, luy répondit Abindarrays, et je nïinscripts en faux contre vostre calomnie (Almahide, IV, 708). Furetière s'en moquera.

Au commencement du siècle, les métaphores étaient encore prises, àl'occasion, au style judiciaire et administratif : Ce jeune bachelier a" Amour qui se veut enregistrer au greffe de Cupidon (Bouq. de la Feint., 60) ; on ne le pouvoit juger amoureusement passionné, puisqu'Amour ne l'avait encore mis au roolle de ses tailles (Ibid., 61); A la vérité, comme vous avez attaqué ci-devant ma pudicité, je ne puis guère bien souffler aux oreilles de ma créance que votre foi soit marquée du seau de Vintégrilé Lict d'honneur de Char idée, 1609, f° 90 b) ; Ayant délégué des prières vers son consentement pour le ranger au pli de sa cupidité.... Portraict de la vraye amante, 78 .

anatomiste, mais s'agit-il de décrire l'abbaye de Thélème, il s'en acquitte en architecte consommé, avec des termes dune précision telle quon pourrait reconstruire le plan de la maison d'après ses indications (I, 53). Or il connaît de la sorte dix autres lexiques techniques.

Henri Estienne, lui, démontre dans la Précellence qu'une des supériorités du français est de posséder en abondance des mots artisans, qui non seulement ont un emploi métaphorique, mais valent par eux-mêmes, car « les autres nations ne sont pas semblablement fournies de mots nécessaires pour exprimer tout ce qui appartient aux mestiers ». Si la fabrication des monnaies a seule fourni à la démonstration, avec la vénerie et la fauconnerie, c'est que la rapidité avec laquelle fut rédigé l'essai ne permettait pas à l'auteur de faire une revue plus générale. La « méchaniquerie des vêtements, des marchands et fabricants de drap » tient sa place dans l' Apologie pour Hérodote (II, 130). Pareille doctrine se retrouve chez Pasquier (OEuv., I, 107). Elle est banale durant tout le siècle. C'est qu'en effet, l'homme de lettres n'existe point ; seulement, parmi les gens qui vivent de la vie commune, il y en a quelques-uns qui s'occupent de lettres. Ni la centralisation à Paris, ni la domestication à Versailles n'ont commencé. D'autre part il ne se fait encore, dans les divers arts dont l'époque est éprise, aucune séparation entre celui qui conçoit et celui qui exécute. Les palais sont toujours construits par des « maîtres massons ». Le « praticien » est inconnu. L imagier de Limoges dessine, mais il émaille aussi. Ce dédain stérilisant de la matière, ce mépris de la main sale et calleuse, que des époques de faux spiritualisme littéraire ont connu, n'a pas encore sévi. Enfin on a toujours les yeux fixés sur les Anciens, et on ne sent point de raison de fermer son livre à des idées et à des mots qu'Homère, Virgile ou Lucrèce ont enchâssés dans leurs œuvres.

Comment se fait-il que dès le commencement du xvir siècle, mécanique devienne à peu près synonyme de bas, vilain, sordide? C'est sans doute que quelques-unes des conditions dont je viens de parler ont cessé d'exister. Toutefois une influence extérieure semble avoir contribué au changement. Malherbe n'a pas jour ici son rôle ordinaire, pour la raison que Desportes fait déjà des mots des métiers un usage plus que; réservé. Il se pourrait que les théories des Italiens y eussent fortement contribué. Dès 1570, on trouve dans La Poétique de Castelvetro ce conseil : « se carder d'user d'aucune partie «les sciences et des arts en un endroit quelconque «lu

poème » . Et le critique d'outremonts n'hésitait pas à signaler que Lucain, Dante aussi, étaient tombés dans ce défaut.

Quoi qu'il en soit, on peut considérer que le livre du jésuite Etienne Binet (-[• 1639), publié sous le nom de René François, et intitulé Merveilles de la Nature, quand il parut en 1626, était le type du livre arriéré et publié à contretemps. Les idées qui l'inspirent sont justement celles que tout le monde abandonne1. Certes le livre est curieux. Quoique diffus, il est par endroits écrit de verve, plein d'une érudition naïve et sincère. Et c'est à cela sans doute qu'il dut d'avoir une vingtaine d'éditions. Mais il ne pouvait rien changer au goût public.

Malherbe a barré dans son exemplaire de Desportes caler au heu de céder [EL, I, 14, cf. Doctr., 306) 2. Caler devint burlesque: Vous avez bien-fait de parler, Vous avez bien-fait de caler (Loret, 8 sept. 1663, v. 93-94).

Patru, nous lavons vu. s'en est pris à un autre mot de marine. appareiller, que Vaugelas acceptait dans l'usage commun (I, 442), et qui en faisait partie en effet : Pour leurs fantaisies, ils sont prests et appareillez de se jeter dans le feu (Gar., Doct. cur., 801 ) ; aussitost Iris s'appareille fScarr., Virg., II, 63) 3.

Pour cette époque, on ne pourrait citer qu'un petit nombre d'exemples analogues. L'impulsion est donnée, voilà tout. Toutefois il faut prendre garde qu'une partie des mots réputés bas sont précisément renvoyés aux « idiots et mécaniques ». C'est pour amu-

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