‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 73 sur 134 · C. MOTS DES SCIENCES · texte numérisé non relu

C. MOTS DES SCIENCES

Les gens de science n'étaient pas, je l'ai expliqué, ceux qui allaient faire la langue nouvelle. Mais était-ce à dire que cette langue nouvelle ne dût rien leur emprunter ? On se rappelle les théories que Ronsard avait professées à ce sujet. Le poète devait être médecin et anatonuste, comme ailleurs philosophe et jurisconsulte. Du Bartas, comme dAubigné. avait prolongé jusqu au xviie siècle l'application de ces théories. Le tableau qu'il trace des souffrances où tombe l'homme après sa chute ressemble à une nomenclature médicale :

Le second Régiment par ses forces lethales

Attaque furieux les parties vitales

Du père des humains. Jà l'Asthme panthelanl -

Va d'une grosse humeur son poulmon opilanl.

Le Phtise seche-corps 6es esponges ulcère

Par le flux corrosif d'une lente goutiere.

La Peripneumonie un brasier consumant

Va dans scs trous venteux, inhumaine, allumant,

Le crac heur Epieme, impiteux, l'assassine,

D'aposlume emplissant le creux de sa poitrine,

La Pleurésie encor le dague par le liane,

Faisant toujours bouillir boub ses costes !<■ sang.

L'Incube après Testouffe, et d'une Phlegme espesse Gomme opportun Daemon, le sein panthois lui presse.

(Les Furies. 1er jour de la IIe sepmaine, p. 215.)

Deux de ces vers eussent suffi à la Cour en 1620 pour y ridiculiser un poète. En effet, Malherbe avait commencé à expulser du Lexique les mots techniques des sciences, particulièrement ceux des sciences naturelles et médicales, qui avaient le défaut d'être « sales ». La raillerie contre le langage de collège est partout *. C'est en termes ridicules que les Pédants vivent et surtout font leur cour. On sait comment après avoir appris à baiser dans le livre de Jean Second et à aimer dans Y Art d'Ovide, Hortensius harangue sa Fremonde ; son style non seulement sent l'huile, mais l'huile rance2. Il y a dans les Jeux de V inconnu vingt bouffonneries de ce genre ; ainsi le chapitre : De la douleur ravissante et du plaisir douloureux 3. Un autre est intitulé : De la velléité, ecceité, mesmeté, identité des hétérogènes (//>., p. 98).

Balzac, si pédant lui-même, fait de ces manières de parler un des principaux ridicules de son Barbon. Pour complimenter, le bonhomme donne du chrysostome, du trismégiste et du thaumaturge,

1. Je ne dirai rien des farcissures dont il était de mode de remplir les écrits français. On trouvera les indications nécessaires sur la campagne menée contre les citations dans l'édition que M. Radouant a donnée de ïEloq. franc, de du Vair, p. 115 et suiv.

2. « Comme ainsi soit que vos attraits prodigieux ayent deprehendé mon esprit, qui avoit auparavant blasphémé contre les empanons des flèches de Cupidon, je dois non seulement implorer les autels de votre douceur, ains encore essayer de transplanter cette incomparable influence du ciel, où séjourne votre divinité, en la terre caduque où m'attachent mes défauts. Partant ne pouvant qu'injustement adresser mon cœur qu'à vous ; dès l'instant que je devins merveilleusement amoureux de si amoureuses merveilles que vous êtes, je rçsolus de le faire sortir de sa place, et l'offrir à vos pieds, bien qu'il fût fait rebellions générales en mon jugement et en ma raison, qui pensèrent qu'à la fin de vos attraits ils meneroient les mains si basse*, et que ma liberté auroit ^i bien sur les doigts, qu'il lui seroit force de se rendre. » (Sorel, Francion, t. Ier, p. 212- 213, éd. de 1721).

3. « La nature qui ne se lasse jamais de concevoir dans les caverneuses concavitez des abysmes infinis delà puissance produisante, la generifique succession de l'innombrable diversité des formes essentielles, cognoissant la muable inconstance des changeants appétits des animaux, a creu devoir conjoindre par des indivisibles liens, et attacher par la nécessité d'une dépendance infaillible, les extrêmes bornes de tous les contraires, qui peuvent sans destruction et dissipation du suppost, subsister alternativement en quelque subject : afin que les extases d'une volupté continuée ne rendissent le sentiment stupéfié, et par un excez de plaisir, ne le privassent du moyen de joùyr des délices et des chatouillements, qui procèdent de l'application proportionnée, et mariage du sens au sensible : ou par raisons et rapports de convenances et conformitez s'engeudre le plaisir qui dissout l'ame et la frappant doucement d'une molle et languissante foiblesse. l'anéantit presque en elle-même et fait que pour se retrouver, elle s'efforce de se réunir pour s'opposer à la crainte qu'elle a de perdre son estre » {Le Herti ou VUniversel, p. 37-39).

il divise le temps par ides et calendes, il compte son âge par lustres

et par olympiades, il suppute son argent par sesterces romaines, par drachmes et par mines attiques (II, o9G, 710; '. Cette satire facile n'était pas usée encore du temps de Boileau2. Elle charmait visiblement les gens de la première moitié du siècle, car on la répète à satiété. L'abbé de Pure, en raillant les grands mots d'an/iperistase, antithèse, apocryphe dans la Prétieuse, ajoute qu'il ne trouve rien d'importun comme un homme qui, dans une conversation française, ne parle que grec et latin (460-61). A la fin d'Almahidc, Mustapha, devenu fou, étale avec force termes techniques tout ce qu'il sait des sciences et des arts (VIII, 3ii et suiv.). D'un bout a l'autre du Pédant joué, Oranger débite ses pédanteries. C'est le fond de la comédie, sujet inépuisable.

Provisoirement la science, l'érudition surtout, n'était plus à la mode. Mllc de Scudéry, par la bouche de la Duchesse de Villa nuova, tout en faisant l'éloge des poètes du XVIe siècle, affirme plusieurs fois qu'elle u se passe de grec en amour' ». Au premier mot latin ou grec ou d'un idiome inconnu, le dégoût prenait une vraie précieuse (La Prêt., 1()56, 346). Gélasire a entendu « le Père des Plaisirs » lui dire les stances célèbres de sa Comédie des Visionnaires, et elle les sait par cœur :

1. Un jour le Barbon* lit un effort pour parler comme les autres hommes. 11 voulut s'accommoder à nostre commune intelligence, et bégayer, à ce qu'il disoit, comme les enfants. Ce tut dans une Harangue qu'il composa pour le Juge de la Ville où il estoit, à l'entrée qu'y devoit faire le Gouverneur de la Province... »

Il dit 5 que depuis que le Temple de Janus a été ou vert par le Météore chevelu, qui menaça le genre humain l'année mille six cens dix-neuf, on a veù des Iliades de maux et des Cataclysmes de sang, non moins es Gaules qu'en Germanie. Que le Grand Da pifer de sa Majesté Gesarée se fusl bien passé de remuer cette dangereuse Camarine de la couronne de Boëme : Que sans ce mauvais conseil qui luy fut donné par le Docteur des Ardennes. nos jours seroient encore des jours Alcyoniens, et les Colombes nicheroient encore dans les casques des Gendarmes, comme elles faisoienl s<m> l'Empire fortuné de Henry-magne. Que... etc. etc. Qu'il ne faut pas pourtant desespérer... Qu'à l'advenir. les grandes Puissances seront justes et les petites seront modeste-. ESt pour commencer par le Régule d'Austi-iisie. et par le Tétrarque des

Allobroges, qu'ils se contiendront dans les bornes de leurs Estats, au lieu de se perdre

dans L'infinité de leurs pensées. Que l'un et l'autre ne se liera plus aux promesses des

Genethliaques : que l'un et l'autre doutera de l'omnipotence du Roy Catholique ; que l'un et l'antre observera comiter la Majesté du !><>> Très-Chrétien.. ».

n II appelle cela deseendre du ciel en terre, paroistre sous une forme humaine.

s'apprivoiser avec les pauvres Mortels. Il parle ainsi, quand il veul parler populaire

ment. <

■». Voir la Sat. IV.

3. Voir Madeleine de Scudéry, />e U Poëtit fr.in^oise jtt$qU6t ù lli'iinj fjuu- (rieme, curieux extrait d'un roman, publié par < '. Mieliaut. l'an-, SansOt, 1907, p. 70.

Doncques rigoureuse Cassandre, Tes yeux entre-doux et agards, Par Yoptique de tes regards, Me vont pulvériser en cendre :

Toutefois parmy mes ardeurs Tes hétéroclites froideurs Causent une antiperistase.

Ainsi mourant, ne mourant pas, Je me sens ravir en extase Entre la vie et le trépas.

Mon cœur devint pusillanime Au prime aspect de ta beauté ; Mais ta scitique cruauté Rendit mon esprit cacochime :

Tantost dans YEuripe amoureux.

Je me crois le plus malheureux Des individus sublunaires ; Tantost je me sens transporté Aux espaces imaginaires, D'une excentrique volupté.

Aussi ton humeur apocriphe Fait que Ton te nomme en tout temps, Des hypocondres inconstans, Le véritable hierogliphe :

Les crotesques illusions Des fanatiques visions Te prennent pour leur hypotese :

Et dedans mes calamitez, Je n'entens que la synderese De tes froides neutralitez.

Autrement la métamorphose

De mon bonheur en tant de maux.

Fait que l'espoir de mes travaux

N'est plus qu'en la métempsycose :

La catastrophe d'un Amant

Ne trouve point de sentiment

Dans ton ame paralitique ;

Faut-il, lunatique Beauté,

Que tu sois le Pôle antartique

De l'amoureuse humanité? (p. 349-351)

Bary énonce même avec précision cette idée vraiment neuve que la connaissance des langues anciennes est un empêchement à qui veut posséder la sienne '.

L'homme qui a eu à cette époque le plus sincère désir de franciser les sciences, le médecin Gureau de la Chambre, n'a point rêvé qu'elles pussent pénétrer la langue littéraire, mais tout au contraire il espère qu'elles revêtiront le vêtement que celle-ci leur fournira2.

Voici quelques mots de médecine exclus de la langue littéraire : on en a vu d'autres aux mots réalistes.

1. « Sans doute les Esprits qui sont chargez de Grec et de Latin ; qui sçauent tout ce qui est inutile à leur Langue ; qui accablent leurs discours de doctes Galimatiats et de Pédanteries figurées, ne peuvent jamais acquérir cette Pureté naturelle, et cette Expression naïve qui est Essentielle, et qui est nécessaire pour former une Oraison vrayement Françoise. Tant de diverses Grammaires ; tant de Locutions différentes se combattent dans leurs Testes ; il se fait un Chaos d'Idiomes et de Dialectes ; la construction d'une Phrase est contraire à la Syntaxe de l'autre; le Grec souille le Latin et le Latin gaste le Grec : Et le Grec et le Latin meslez ensemble corrompent le François- Ils ont l'habitude des Langues mortes, et ils n'ont pas l'usage de la vivante » (Rhet. fr. Disc, prélim., û).

2. « Combien penses-tu que les Sciences seront glorieuses, quand elles se pareront des mesmesornemens qui ont enrichi ces fameuses Harangues que toute la France a entendues avec admiration : Quand elles se serviront des mesmes termes dont se forment ces sages Conseils, qui font la paix et les victoires, qui renversent et relèvent les Couronnes, et qui ont affermi les fondemens et la grandeur de cette Monarchie. Ce sera lors qu'elles n'auront plus de honte de se trouver dans la Cour ; qu'elles partageront avec les armes les occupations de la Noblesse; et quelles feront mesme la plus agréable partie de toutes les conversations... (Préface du Traité sur la Digestion, p. 274, à la suite des Lettres de M. de la Chambre, 1651).

Entamer — Malherbe le remplacerait par blesser (IV, 272. ; il le relève dix fois dans Desportes (Docte, 306, n. 3) ; cf. La Mesn., Po.. 1656, p. 149 : Croiriez-vous pas qu'âne Pucelle... Peut avoir le cœur entamé? l^oret l'emploie aussi, 8juil. 1662, v. 31. Mais ces exemples sont burlesques.

Leniment — langage de médecins (Malh., IV, 281); du Vair en écrivant à la marquise de Montlor disait qu'il n'y voulait porter le leniment de sa main Let. de Rosset, p. 137b); le mot est rare, lenitif est plus commun, même dans la comédie et le burlesque (Loret, 23 juin 1657). Malleville a introduit lenitif dans ses vers : Il est vray que ta lèvre à mon aide s'avance... Et d'un doux lenitif les miennes arrousant, En adoucit le mal (Po., 338).

Anonyme, enthousiasme, synonyme — ne sont prononcés dans YAlmahide qu'avec toutes sortes de réserves. Ce sont de terribles mots et Aminte fait semblant de ne pas entendre le premier d'entre eux (II, 1065-1067).

Analyse, cu/nchrèse, cacozèle ■ — sont mis par Balzac au nombre des <( animaux qui n1avoient jamais esté veùs en ce Royaume » (II, 342 .

L'exemple le plus caractéristique de mot alors réputé pédant est celui de idéal : Malherbe en juge ainsi : « mot d'école et qui ne se doit point dire en choses d'amour » ! (IV, 334). Il faut dire qu'idéal ne semble pas avoir existé avant Desportes, et qu'il dut perdre de son sens avant d'entrer — lentement — dans le lexique courant.

On pourrait réunir quelques autres condamnations. Malherbe repoussait scintiller (Desp.. 254 r°). Et Mlle de Gournay se vit obligée de défendre consequution, impu g nation, impugner, inepte, infaillibilité, ininterprétable, insolubilité, invisibilité, et même précautions, prestation de foy (0., 591); languide était contesté (Ib., 621, Adv.. 605), mélodie aussi (Adv., 638). Prurit donnait des scrupules à Dupleix lui-même [Lu m., 331).

Malgré cela, la liste est courte, et je n'essaierai point d'en cacher la pauvreté, quand au contraire il convient de la faire ressortir. Assurément on pourrait la grossir, en feuilletant Oudin. En 1642, il marque de l'étoile bien des mots dont le vice est d'être latin ou grec. Voici des exemples pour la lettre A :

Adapter, adjuration, adjurer, adjutoire, adminicule, adombrer, adscrire, adventif, aduste, adustion, agnation, agreste, anheler, annexe, aprique, arable, argutie, assentation, assentir. assuefaction, aure (vent).

Mais, eû gomme, les maîtres ordinaires des salons n'ont pas été sévères aux mots pédants1.

j . Ii*to deGournay se désolai! devoir proscrire le nom de Cupidon 0., 618, 958; Adv., US, US7), d'Brycine (0., ï*ôh), du courrier Athlantidê 958 . Il est vrai que quelques ■ lu déguisement à l'antique étaient démodées Deim., Aead., M2j. Mais la Mythologie n'était pas compromise. Bile allait, pour un temps, devenir un peu moins pédante Mais, m un Théophile la traitait arec irrévérence I. l%4 . personne ne songeait à m- pin ci iii- son secours.

Et si on compare ce chapitre à celui où sera examiné l'apport grec et latin, on sera frappé de voir que la langue littéraire prend beaucoup plus qu'elle ne rejette. C'est un mal congénital. Une génération s'en croit guérie, et le mal y continue ses ravages. Les railleurs du pédantisme comme Balzac sont parmi les pires pédants. Grands et petits tombent dans les mêmes contradictions. Un Bary fait une rhétorique pour précieux. Dans les questions de langue, il suit Vaugelas. et voici des exemples de ses « prosopopées » : Soit que par l'effet prodigieux d'une Vertu inconcevable, mon Ame soit devenue Matérielle, ou que le feu Central dans lequel je respire soit devenu Spirituelle puis dire avec autant de vérité que de douleur, que le mesme Elément qui embraze mon Corps, embraze ce qui l'anime, et que la chaleur Sublunaire ne s'unit pas plus intimement aux choses Combustibles, que la chaleur Infernalle s'unit à mon Essence (Rhét. /*/*., 297).

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