CHAPITRE VI LE NÉOLOGISME
C'est le grammairien Duval, qui, au début du xvu° siècle, me paraît avoir conservé le plus fidèlement la doctrine du xvie, sur la liberté d'inventer des mots. D'après lui, si les conceptions sont plus subtiles que les dictions, alors il faut recourir à l'invention et au choix des paroles, voir si les mieux parlans n'y ont desja point pourveu, et se servir après eux des mots mieux choisis soit du Grec, Latin, Italien ou Espagnol.
Il ne veut pas toutefois que l'on emprunte un mot, quand notre langue nous en fournit de même signification, ainsi baslant, aposter (pratiquer), risque, et craint « que le discours délaisse d'estre bon francois » ; « il faut glisser peu à peu dans leurs belles pointes et en saillir au petit pas, l'honneur sauve » [Esch. franc., lio-146).
Malherbe n'a jamais écrit de théorie générale à ce sujet, il n'en avait point l'occasion, mais l'hostilité qu'il montre à tous les procédés par lesquels l'époque antérieure avait prétendu enrichir le lexique, en dit assez sur ses opinions.
Chez Deimier, nous trouvons nettement exprimées les idées nouvelles : u Puis que nostre langue est assez riche et copieuse de bons mots à l'endroit de ceux qui la connoissent bien, et qu'il ne peut arriver que très-rarement que l'on ait faute de quelque mot pour exprimer une conception, il faut estre retenu extrêmement d'en vouloir inventer. Et sur tout il n'est point raisonnable d'en aifecter de nouveaux comme a fait Du Bartas » (Acad., 433).
M,le de Gournay est, bien entendu, pour la liberté. << Tout ce qui n'est pas de droict fil contre une langue croissante encores, est pour elle, s'il luy peut servir » (0., 575). « En matière d'enrichir des langues, il ne faut presques que la résolution des esprits bien nais : d'autant que quand elles ont receu quelque nouveau plv de main saine ou seulement authorisée, pour bardy qu'il soit, L'estrangeté en est ordinairement passée en dix jours,;! la faveur de L'accoustumance, sa maistresse souveraine » lt>.< 571-572).
Faut-il croire qu'une aristocratie quelconque, tout en professant cette doctrine pour les autres, se réservait à elle le privilège d'inventer ? Deimier fait allusion à un certain courtisan Limousin, « qui pour soustenir la cause de ces inventions, disoit ces jours passez, qu'on devoit ordinairement inventer des mots pour enrichir le langage, et que cela estoit permis à la Cour. Mais où est-ce que ce courtisan treuve la raison, ou l'authorité qui luy fait dire que cela est permis à la Cour? veu que l'on n'a jamais dressé aucun Edict ou Previlege qui traicte de cest affaire en aucune sorte et que d'ailleurs suivant le droit une telle chose pourroit estre permise en plusieurs autres parts aussi bien qu'à la Cour? » [Acad., 433).
Il n'y a pas, je crois, à tenir grand compte de ce texte, à peu près isolé K J'ai déjà dit, à propos de la préciosité, qu'on accusait les cercles d'être des fabriques de mots, mais que les dépouillements faits jusqu'ici ne confirment pas ces accusations.
Le Tableau de l éloquence françoise semble réserver à une autre aristocratie, celle des maîtres écrivains, le droit au mot nouveau. « Ceux qui passent généralement dans l'esprit des doctes pour Maistresde l'Eloquence, dit le P. Charles de Saint-Paul, peuvent quelquefois inventer un mot dans la disette de nostre langue, mais cela doit estre aussi rare que les Comètes » (30-31). Ici nous sommes à peu près sûrs. Les « maistres de l'éloquence » auxquels on fait cette faveur ne sont pas les moins réservés; il n'y a, pour s'en rendre compte, qu'à voir les hésitations d'un Balzac sur le point de savoir si l'on pouvait dire intrépide, introuvable (I? 681-682 et 691).
Sorel a persisté jusqu'au bout dans l'accusation portée contre l'Académie, que la Connoissance des bons livres reproduira encore en 1671 (362-364). Dans son Discours sur l'Académie françoise, pour sçavoir si elle est de quelque utilité au public, imprimé en l'année 1654, on lisait : « En ce qui est des mots nouveaux, on tient de vray que l'Académie, en a quelques-uns par lesquels elle veut qu'on reconnoisse ses Confrères ou Aggregez... Aujourd'huy l'on met en crédit Exactitude, Gratitude et Quiétude. On ne parle que d'estre obligé indispensablement et par une nécessité indispensable. On ne dit plus un Transport d'Esprit, on dit un Emportement. On forme à toute heure plusieurs noms nouveaux tels qu amusement, accablement et abandonnement... Nous voyons par là que des Hommes sçavans ont inventé plusieurs belles manières de parler. »
En réalité l'Académie, si fort accusée par Sorel, n'est point cou-
L. Cf. cependant: Qui peut trouver un mot qui n'est pas usité Est attentivement de chacun escouté {Sut. de la Court, 1624, V.H.L., t. III, 262).
pable. Elle montra, il est vrai, une certaine indulgence à Y offenseur de Corneille qu'elle croyait nouveau (Cid, I, 6) ; mais elle se borna à souhaiter qu'il fût dans l'usage ; l'audace n'était pas grande et rend bien suspectes les accusations de Sorel.
Il faut reconnaître toutefois que, même chez Vaugelas, la doctrine n'est pas d'une netteté parfaite. Les principes paraissent d'abord absolus, la condamnation du néologisme sans réserve. « Il n'est jamais permis de faire des mots » (I, 35). Si un mot ancien existe encore dans la vigueur de l'usage, il est incomparablement meilleur qu'un nouveau, il est plus noble et plus grave (II, 13). S'il n'en existe pas, peu importe : un particulier ne saurait essayer de faire des mots, non pas même « celuy qui d'un commun consentement de toute la France seroit déclaré le Père de l'Eloquence françoise, parce que l'on ne parle que pour se faire entendre, et personne n'entendroit un mot qui ne seroit pas en usage » 1,213). Il faut laisser ces hardiesses à quelques téméraires. Le sage en use pour les mots comme pour les modes : il suit l'approbation publique (I, 39; cf. La MotheLe Vayer, 1,443-4).
Mais en plusieurs endroits, Vaugelas semble faire des restrictions à sa propre doctrine. J'aurai d'abord à citer des mots qu'il approuve. Toutefois, comme il les reçoit sans pour cela conseiller de suivre ceux qui ont osé les risquer, cela ne tire pas à conséquence.
Il est au contraire tout a fait intéressant d'examiner pourquoi il est enclin à excuser les dérivés ou les composés avec de, des, car il est probable, comme je le montrerai, que c'est en faveur de certaines personnes plutôt qu'en faveur de certains mots qu'il a fait ployer la rigidité de la doctrine. Il y a même un passage tout dogmatique de sa préface, où il montre comment en fait certains personnages jouissent du privilège qu'ils n'ont pas en droit, de faire passer leurs hardiesses. « Il n'est permis à qui que ce soit de faire de nouveaux mots, non pas mesme au Souverain », voilà la thèse. Mais en hypothèse « si quelqu'un en peut faire (un mot) qui ait cours, il faut que ce soit un Souverain, ou un Favory, ou un principal Ministre. . cela se fait par accident, à cause que ces sortes de personnes ayant inventé un mot, les Courtisans le recueillent aussi-tost. et le disent si souvent que les autres le disent aussi h leur imitation : tellement qu'enfin il s'establit dans l'Usage, et est entendu de tout le monde » (I. 40) '.
i. Kn outre Vaugelas distingue écriture et conversation, <-t se rend compte qu'on dit, t-ii improvisant, des mois comme bru$qneté,inàction : qu'un lad des substantifs \ er baux comme orientent, pleuremcnl II. 852 Ce sont des mots aventuriers.
Regardons de près maintenant quelles sont les catégories de mots nouveaux pour lesquels il montre une certaine tolérance.
Il accepte plumeux ; « Desmarets l'a si bien placé que, s'il en faut recevoir quelqu'un, celui-ci mérite son passeport » (I, 39) :
Dédale n'avoit pas de ses rames plumeuses Encore traversé les ondes escumeuses.
Nous nous demandons un peu avec Dupleix ce qui a pu charmer ici Vaugelas. Est-ce bien le mot lui-même * ?
Je pense qu'il a surtout le mérite de lui fournir à propos un exemple qui le tire d'un embarras assez gênant. Horace avait écrit « licuit semperque licebit », on sait le reste. C'était la permission de faire des mots et d'en emprunter. Vaugelas n'était pas homme à rompre, en visière avec les Anciens, dans sa préface au moins, car ailleurs il soutiendra que ce qui convenait aux langues anciennes ne convient point à la nôtre (II, 352). Ici il se borne à réduire la portée du précepte d'Horace, en n'en citant que la moitié, de sorte que Horace na plus l'air de concéder que le droit de dériver des mots, « producere verbum». Plumeux est un type heureux de cette formation. Vaugelas le rapporte, mais en conseillant aussitôt de ne pas imiter ces belles hardiesses.
Ailleurs il en dira plus nettement encore son sentiment. « Il n'est pas permis de faire des verbes à sa fantaisie, tirez et formez des substantifs. Beaucoup de gens neantmoins se donnent cette authorité, mais il n'y a que les verbes, que l'Vsage a receus, dont on se puisse servir, sans qu'il y ait en cela ny reigle, ny raison » (I, 211).
Il n'est vraiment qu'une catégorie de mots qui l'aient trouvé favorable, ce sont les composés en de (II, 228). Là il a été visiblement de parti pris. Il voudrait que le devouloir de Malherbe, fort commode, fort significatif, mais qu'il n'a jamais « oùy dire ni veu ailleurs » fût en usage. Il cite toute la série détromper, décrois tre, deshabiller, confondant tout d'ailleurs, les mots formés de de et les mots formés de des. Il compare l'italien, si heureux, se deshumaniser. Tout cela tranche avec sa manière ordinaire, et doit probablement amener la lin de la remarque : « On a fait un mot en nostre langue depuis peu, qui est dehrutaliser, pour dire oster la brutalité, ou faire qu'un homme brutal ne le soit plus, qui est heureusement inventé,
l. Malherbe paraît avoir été particulièrement hostile aux adjectifs en eux, si chers à la Pléiade. Il a barré, outre angoisseux. calamiteux, soucieux, qui sont de vieux mots, sueux qu'il a trouvé f° 242 v° de son Desportes, et aussi larveux dans la Masq. des visions, f° 319 v°.
et je ne sçaurois croire qu'estant connu, il ne soit receu avec applaudissement. Au moins tous ceux à qui je l'ay dit, luy donnent leur voix, et pas un jusqu'icy ne Ta condamné pour sa nouveauté, comme on fait d'ordinaire tous les autres. Aussi a-t-il esté fait par une personne, qui a droit de faire des mots, et d'imposer des noms, s'il est vray ce que les Philosophes enseignent, qu'il n'appartient qu'aux sages d'eminente sagesse d'avoir ce privilège. »
Ceci est un compliment sans doute, c'est aussi une application du principe énoncé plus haut. En fait, une personne éminente peut créer des mots, parce qu'on les reçoit d'elle. Le mot droit est même prononcé l.
La Mothe Le Vayer présenta une défense sérieuse et très mesurée des droits de l'écrivain. Il sait ce qu'il en coûte quand l'oreille est touchée de quelque mot que l'usage n'a pas encore poli ni approuvé (I, 437). Il faut éviter les paroles trop nouvelles : les fruits verts ne peuvent plaire à cause de leur amertume (Ib-). Mais on ne saurait toujours éviter les néologismes, sans un grand danger. « Si l'on veut considérer combien il se perd de mots tous les jours que l'usage abolit, il sera bien aisé de juger ensuitte, que n'en remettant point d'autres en la place de ceux-là, nous tomberons bien-tost dans une extrême nécessité de langage » (Ib., 443).
Rajoute que trop de scrupules conduirait à un résultat singulier. Comme le peuple y donne bon ordre et fait valoir les dictions nouvelles, c'est donc que seuls les habiles hommes n'auront point de part en cela ! Ils seront privés d'un droit qu'a le public, alors que tout au contraire on ne pourrait recevoir les nouveautés de meilleures mains que des leurs. La vérité est que la liberté d'innover doit être réservée aux meilleurs, qui n'en useront que fort rarement, en des endroits privilégiés, comme les médecins se servent de poisons, les maîtres du concert de dissonances, quand la nécessité d'exprimer un bon sens, ou une pensée importante, qui ne peut être rendue en termes communs, y obligera //>.. 143-444 . L'Elo-
i. Mon hypothèse paraîtra moins hasardée si on rapproche de la théorie deVaugelas ces lignes de Chapelain : « Alerte est un fort bon mot SU jugement du bel esprit h qui vous fiâtes hier si bonne chère. Il est vray qu'autresfois, il n'estoi! entendu que de là les Monts, qu'il passoil pour estranger en France et qu'il ;> en besoin «le Lettres de naturalité Mais, quand il seroil arrivé touî fraischemenl d'Italie, il suHin.it que vous lVussirs employé dam la rostre pour luy donner droil de bourgeoisie parmi nous et le légitimer, puisqu 'estant le père nourricier des Lieu disans, vous pouvéa bien avoir authori té sur leur langue, el (pu- les grâces qu'ils reçoivent tous les jours de vous méritent bien «pie vous traittiéa en Maistre chés eus et «pie vous . des passe-droits qu'on a'accorderoitpas si facilement à tout te monde... < Chapelain, Lettre au comte de l'-'-lm. tti.T). entre février el avril .
quence fait profession d'être quelquefois irrégulière, comme les plus belles femmes, par l'application d'une mouche, relèvent l'éclat de leurs beautés naturelles (77)., 443).
Quant à Dupleix, la question lui parut fondamentale, comme celle dont dépendait la « Liberté de la langue », et il discuta longuement (voirie principe XVII, le pr. XVIII, le pr. XXI). Ce n'est pas en faveur de quelques-uns, c'est pour tous qu'il réclame des droits. Il commence par affirmer que la loi posée par Vaugelas est d'autant plus erronée et plus absurde qu'elle est absolue (princ. XVII, p. 92). Et il fait une série d'objections : I. d'abord les « Remarques» approuvent quelques mots nouveaux, cf. VI, p. 95 ; III. « c'est une maxime des Jurisconsultes que celuy qui a droit de destruire, Ta pareillement d'édifier » (93) ; IV. il y a « plusieurs choses naturelles qu'on descouvre de nouveau, et plusieurs artificielles que Ion fait de nouveau : toutes lesquelles il faut marquer et signifier par des nouveaux termes » (94) ; V. c'est une maxime reçue en toutes les langues, et Horace le confirme (94) ; Vaugelas fausse Horace en tronquant la citation (princ. XVIII, 99) ; inventer des mots « est plus nécessaire en nostre langue, à cause de sa stérilité et défectuosité, qu'en la Latine et en la Grecque, qui sont tres-fecondes ettrescopieuses en termes » (100) ; Ronsard, du Vair et autres grands personnages, tout au contraire de ce que dit Vaugelas, s'y « sont acquis autant de louange que ces nouveaux Reformateurs de langage se sont chargés de blasme par l'abolition et retrenchement de plusieurs termes énergiques et utiles » (Ib,).
Est-ce parce qu'il est le rhéteur des précieux que Bary, d'habitude si fidèle disciple de Vaugelas, n'accepte pas sur ce point la doctrine nouvelle dans toute son intégrité ? « Il faut remarquer. . . dit-il, que la nature est plus fertille en Choses, que nous ne sommes fertilles en Termes ; que nostre langue est deffectueuse ; qu'on peut inventer des opposez ; et que c'est par ce moyen qu'on peut éviter les Circonlocutions et les Rudesses. Il faut remarquer encore, que le temps perfectionne les mots ; que l'Estude r'afîne les Esprits, et que si Ronsard, du Vair et Viginere n'ont pas réussi en l'invention de quelques Mots, l'on peut trouver ce qu'ils ont cherché » (Rhét. /K, 1653, 222).
Il me semble qu'on peut conclure de ce qui précède que le mot nouveau n'est peut-être pas considéré par tous les théoriciens comme devant être interdit uniformément à tous ceux qui se servent de la langue. Quelques privilégiés sont autorisés à créer un mot « en un besoin ».Mais cela n'est recommandé à personne, tout au contraire.
Le règne du néologisme est fini pour un temps • .