CHAPITRE IX
Gréer une expression nouvelle paraît avoir été aux yeux de Malherbe une hardiesse presque aussi grande que faire un mot ; souvent en effet elle entraîne une altération légère du sens d'un des termes, elle aboutit en tous cas à produire quelque chose d'inaccoutumé.
Mettre en peine est bon, dit-il, mettre en souci, non, (IV, 409) ; on dit bien Vœil en pleurs, non la bouche en regrets (IV, 310); ma fièvre m'a repris n'autorise pas à dire ma peine m'a repris (IV, 270). Désiré de mon cœur, l'air emhasmé de fleurettes lui fournissent l'occasion de reprendre Desportes (IV, 382, et Desp., 304 v°) ; et on peut voir dans ma Doctrine (330-336) comment Malherbe entend réduire le poète à ne se servir que des locutions reçues. Dix ans après sa mort, ceux qui s'inspirent de lui chicanent Corneille sur ordonner une armée (XII, 486), gagner un combat (ib.), rétablir le désordre (ib., 496), pousser à la honte (ib., 495), etc.
Au premier abord, Vaugelas paraît plus libéral : « Qu'on ne m'allègue pas, dit-il, qu'aux langues vivantes non plus qu'aux mortes, il n'est pas permis d'inventer de nouvelles façons de parler, et qu'il faut suivre celles que l'Usage a establies ; car cela ne s'entend que des mots, estant certain qu'il n'est pas permis à qui que ce soit, d'en inventer, non pas mesme à celuy qui d'un commun consentement de toute la France seroit déclaré le Père de l'Eloquence Françoise, parce que l'on ne parle que pour se faire entendre, et personne n'entendroit un mot, qui ne seroit pas en usage : Mais il n'en est pas ainsi d'une phrase entière, qui estant toute composée de mots connus et entendus, peut estre toute nouvelle, et neantmoins fort intelligible, de sorte qu'un excellent et judicieux Escrivain peut inventer de nouvelles façons de parler qui seront receùes d' abord, pourveu qu'il y apporte toutes les circonstances requises, c'est à dire un grand jugement à composer la phrase claire et éle- Histoire de la Langue française. III. !<■
gante, la douceur que demande l'oreille, et qu'on en use sobrement et avec discrétion » (I, 213).
Voilà, semble-t-il, la liberté assurée, mais qu'on cherche un peu attentivement plus loin, et on lit ceci : « La plus grande de toutes les erreurs en matière d'escrire, est de croire, comme font plusieurs, qu'il ne faut pas escrire comme l'on parle. Ils s'imaginent que quand on se sert des phrases usitées, et qu'on a accoustumé d'entendre, le langage en est bas, et fort esloigné du bon stile ». Même « pour les phrases, leur opinion est tellement opposée à la vérité, que non seulement en nostre langue, mais en toutes les langues du monde, on ne sçauroit bien parler ny bien escrire qu'avec les phrases usitées, et la diction qui a cours parmy les honnestes gens, et qui se trouve dans les bons Autheurs. ... Ce n'est pas que parmy les façons de parler establies et receuës, on ne puisse faire quelquefois des phrases nouvelles. . . . mais il faut que ce soit rarement et avec toutes les précautions que j'ay marquées » (II, 289). Et dans la théorie du barbarisme, il rappelle que c'est y tomber que d'user « d'une phrase qui n'est pas Françoise » : eslever les mains vers le ciel, pour lever les mains au ciel ; c'est aussi « un barbarisme pour l'ordinaire de quitter celles qui sont naturelles et usitées par tous les bons Autheurs pour en faire à sa fantaisie de toutes entières, ou changer en partie celles qui sont de la langue et de l'Usage ». C'est un même vice « d'user de celles qui ont esté en usage autrefois, et de celles qui ne font que de naistre » (Ib., 352-353).
Les censeurs des Précieuses leur reprocheront des expressions aussi simples que donner le bal (Préc. rid., se. 15), être d'une vertu sévère (Som., II), ou accuser juste (Sorel, Disc. s. VA. />., 296), etc. Et Chevreau, reprenant contre Malherbe la tradition du maître lui-même, lui contestera les expressions '.faire des assauts (qui ne se dit qu'en termes d'escrime, Rem. s. .1/., il) ; avoir l'espace de faire une chose (ib., 44); trouver de V éternité en quelque chose (ib., 5i-55) ; plein de mœurs et de courages ; et même : plein de mérites et de marques qui jamais ne furent ailleurs (ib., 56-57); faire une erreur (ih., 65-66), etc.
Il me paraît donc inexact de répéter, comme on l'a dit si souvent, que, si les réformateurs ont détruit In Liberté de faire <h's mots, ils ont laissé subsister du moins le droit de combiner ceux qui exist lient. On a pu voir, et par ce qui précède, et par ce que j'ai dit e.i parlant du sens des mots, que, Là aussi, ils posaient en règle (( l'il fallait se servir du matériel existant, saut' deseas exceptionnels.
J'avoue toutefois que cette intransigeance me paraît expliquée et justifiée par la nécessité où ils se sont trouvés de combattre les expressions figurées. Nervèze et des Escuteaux passent pour avoir été les représentants du mauvais goût au commencement du xviie siècle. Je ne les défendrai pas1. Gomme chez du Monin, on croirait chez eux lire des parodies : « Il faut... que je recherche en vostre pitié ce que je nay peu trouver en vostre bienveillance, quoy que mes peines et ma servitude Vayent souvent conjurée, ainsi que voz yeux l'ont peu remarquer au temps que vous me fistes cognoistre vos rigueurs ; mais ces ingrattes lumières qui esclairoient à vos desdaings, ont refusé mes hommages, et lors que j'en ay voulu approcher, se sont esvanouyes aux ombres de mon innocence; car vous craigniez que forçant vostre cruauté (qui tenoit V Empire en vostre cœur) vous fussiez obligée d'y remettre mon nom, et le loger auprès de vostre repentance » (Nervèze, Haz. am. de Palmelie et de Lirisis, 2e éd., 1601, 102 A et 102 B). Des Escuteaux n'a rien à envier à Nervèze : « Ses beautez, un peu couvertes du hasle... reprirent le blanchissant vermeil de leur naïfve couleur. Et V amour qui sembloit mescognoistre celle par les attraits de laquelle il avoit d'autrefois conquis tant décourages, se reveut encore mirer dans les rayons, où ses feux avoient jadis fait tant d'ésclairs, au brillement desquels, admirant son pouvoir, il en veut faire preuve sur des âmes qu'il sçait avoir mesprisé son authorité » (Am. de Lydiam et de Flor., 155 A et 155 B) 2.
On ne sait auquel donner le prix. Les voici, par exemple, qui embarquent leurs amants: Nervèze dit : Filandre... s'aidoit tousjours du vent de ses artifices pour souffler les voiles de ses infidelitez (Amours de Filandre et de Marizée, 1602, 17A et 17 B). Mais son rival a des phrases équivalentes : Nous retournerons à nos amans qui nageoyent dans un fleuve de félicité. La nuit survenant allentit un peu le cours de ceste douce navigation, obligeant ces cavaliers de se retirer (Des Escuteaux, Am. de Lydiam et de Flor., 203A).
1. Ce chapitre était composé, quand a paru l'excellent livre de M. G. Reynier, Le Roman sentimental avant l'Astrée, Paris, Librairie Armand Colin, 1908. On y trouvera sur le style précieux un chapitre très documenté, p. 318-340.
2. J'aurais voulu appuyer ce chapitre d'une histoire du mot galimatias, qui commence alors à se répandre. On sait qu'ilestdans Mont., 1, 24. Malherbe en gratifie cent passages de Desportes, IV, 262, 306,319, 335, etc. Malheureusement, il en est des termes de ce genre comme des mots déloge. Le même s'applique à des choses très différentes, à des coq-à-1'àne incohérents (V. II .L., II, 275), à de grands mots qui veulent avoir un sens et n'en ont point (Sorel, Berg. extr., III, 310-11), au style prétentieux, à la subtilité qui devient obscurité, dont Balzac trouve un échantillon dites honorer quelqu'un de toutes les passions de son âme ^11, 589-90). Bref, il n'y a rien de précis à tirer de ces textes pour l'histoire qui nous occupe.
2't't HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Il ne faudrait pas croire toutefois que ces belles choses fussent des inventions personnelles d'hommes particulièrement doués. Les exemples foisonnent partout. Ecoutez un amant « emprisonné » dans les rets d'une maîtresse. Il ne fait pas comme ces oiseaux engluez, qui chantent des piteuses complainctes dans leur treillissee prison, estonnez d' avoir perdu la clef des champs et V effrénée liberté de leur gaye volée ; au contraire, se promenant à l'aise dans Vestroicte conciergerie de sa geôlière, ne cerchant point à forcer les grilles ou la porte, il desgoise d'amoureuses chansons composées au subject d'une aimable servitude et se délecte ainsi en son ramage pour ag gréer à celle là qu'il ayme [Bouquet de la Feintise, 1610, 62). En voici un qui supplie : Devois-je succer le laict de vostre cruauté, et porter ma bouche auprès de ses mammelles pour en tirer aliment à mes regrets ? (Ib., 197). Celui-ci sort de la Garonne, d'où il a eu le bonheur de tirer sa bien-aimée, il lui dit ce qui a animé son courage : « Je nai rien faict aujourd'huy, que ce qui estoit de mon devoir, puis qu animé de laseule clarté de vos beaux soleils, douces et agréables lumières de mon jour, je ne pouvois refuser à l'ardeur de mes flammes d'aller secourir dans Veau ce brasier qui sembloit se vouloir esteindre dans la froideur de ses ondes humides » ( Yrion et Pasithée, 1601, 67-68).
Les dames du Martyre d'Amour (1603), font naistre des flammes du choquement de leurs œillades, pour les estouffer ensuite sous la cendre du mespris (f°o A ). Aussi dans les Espines d'amour un amant exalle-t-il la fiction de ses desseins par V alambic de sa rage (98). Que devenir quand on a affaire à un fer qui résiste entièrement au marteau de vos impressions (Portr. de la vraye Amante, 78), ou à des attraits qui ne sont eux-mêmes que des marteaux dont elles savent si bien qatre le clair acier de nos internes affections (Bouq. de la Feint., 64)? Le plaisir d'amour n'est plus qu un mets d'une douve viande dont on savoure a lesehe-plat les restes (Ib., 45). Et on comprend que, sûr de se voir préférer un rival, un désespéré prenne congé: « Si vostre feu est pris à quelqu autre paille, je brusle iey fa mienne pour néant, et sans espérance de vous pouvoir eschau/fer » (Ib., 71).
Donnons encore une petite scène empruntée au Portrait de la vraye Amante de Jean d'Intras, 1604, 143-115 : - C'estoit en ht saison que ces petits chantres bocagers renouvellent leurs ramages et ouïrent par leurs accords print miniers les portes 'les villes au.e Dames, pour aller au bal de leur mélodie champestre. Lisbye s'y achemine avec quelquunes de ses amies Ores elles alloient
confrontans les roses de leurs beautez aux fleurs des jardins... tantost elles repaissoient leurs y eux delà variété des champs, que mille différentes couleurs peignoient a la semblance du Printemps; puis gratifians les ombrages de leurs visites, elles prestoient leur oùye aux airs des S y renés emplumees, hostesses de leurs branches, et descendans où ses sources montent pour submerger les feux de l'altération, elles y plongeoient les flammes de leur soif l. »
Les romanciers ne sont pas les seuls à donner dans la métaphore. M. Radouant a montré que les orateurs les plus sévères lui sacrifiaient 2 ; des théologiens même s'adonnent à cet exercice dangereux: « Sera-il dit quen la métropolitaine de vostre royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, séjour ordinaire de Vostre sacrée Majesté... » (Exam. surïinc. etnouv. Caballe, 1624, V. H. L., I, 420); « Geste ame a volé entre les flammes des erreurs Paganesques sans brusler les aisles des sacrez discours de la divinité » (Guerson, Anal, du Verbe, 1620, 44). C'est le même Guerson qui montre les Philosophes navigans sur les ondes baveuses de VOcean payen (ib., p. 47), et définit le cœur, le louvre de la faculté irascible (ib., 141). Garasse, lui aussi, donne fréquemment dans ce travers ; sur le modèle de du Perron, qui voulait « déchausser les souliers de son âme» (Rons., Bl., VIII, 220), il enfilait des patins d'impudence* ». Ailleurs il parle du capusson de V Apostasie [Rab. réf., 32), ou se demande a quel propos le recteur va mettre les doigts sur les touches de nos intentions [Mém., loi).
Evidemment les plus mauvais livres eux-mêmes ne sont pas écrits de ce style, mais il en est beaucoup qui en offrent des échantillons et multiplient les images absurdes pour s'insinuer par là, comme le dit la parodie de Gros Guillaume, «dans le trou de soury du cabinet de nos bonnes grâces 4 ».
Si le mal était grand, la lutte contre lui fut aussi très active. Quelques-uns des protestataires sont obscurs, comme Antoine de Laval5 ; d'autres seront toujours inconnus, ce sont les courtisans qui, par réaction contre le genre figuré, voulaient le style plat et nu. Malherbe prit le parti de ceux-ci.
1. Cf. ibid., 120 : Pendant que ces airs escumoient les âmes qui flottoient su (sic) leurs sons, celle de Carthagene estoit à Vabry de ces doux pirates, encore qu'elle prestast ses rames à cest Océan musical.
2. Guill. du Vair, De l Eloquence française, éd. Radouant, 29.