V. H. L., IV
5. L'abbé Urbain, dans sa Thèse sur Goeffeteau (331-334), a déjà cité Ant.de Laval, Dessein des professions nobles, 1612, dont les censures du style figuré ont été écrites en 1594.
On peut diviser les images de toute sorte qu'il discuta en quatre grands groupes : antithèses, périphrases, métaphores, hyperboles.
Antithèses. — Malherbe condamne sagesse ignorante, malade r^aison qui sont des drôleries (IV, 349), une âme heureusement contrainte (IV, 262), divinement brûlé (IV, 261). C'étaient des rapprochements alors communs, et Mlle de Gournay cite de ses deux Prélats des tristement doux, innocemment coulpable, sombrement esclairci (0., 966). Il faut y joindre les adjectifs composés, du type humble fier. Malherbe a barré : le doux poignant souci (f° 226 v°) l.
Périphrases. — Malherbe fait souvent semblant de ne pas comprendre : Je verse de mes yeux une angoisseuse pluie. « Qu'estce », dit-il (A m. d'Hipp., s. xx, IV, 303) ? Ailleurs Desportes avait écrit : Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage ; il foudroie quelque buisson, remarque Malherbe ironiquement (IV, 405, cf. au son. LIV des Am. d'Hippol.). Au lieu de Vair refrappé, il mettrait sans doute VEcho, en attendant il note : Vent (IV, 430).
Ce sont en particulier des périphrases mythologiques qu'il a barrées : V enfant Cyprien (Desp., Epit. sur la mort du jeune Maugiron, 328 v°) ; Varcher Paphien (Id., Berger., 301 r°) ; la flamme etheree (Eleg. II, la Pyr., 206 v°) ; les en fans de Mars (Masq., pour leroy Henry III, 320 r° ; cf. Doctr., 192).
Métaphores et allégories. — Malherbe a blâmé de simples métaphores chez Desportes : il condamne les flammes qui ruissellent (IV, 359), les regards qui respirent la pitié (IV, 259), un poète qui est qualifié de riche d'inventions (Desp., Diane, 1. I, s. I . Mais ce n'est pas pour ces expressions-là qu'il a été le plus sévère. Ce qu'il a poursuivi surtout, c'est la métaphore « continuée », ce que d'autres ont appelé l'allégorie, dont il donne lui-même un exemple dans les vers suivants : « Les voici de retour, ces astres adorables, Où prend mon Océan son flux et son reflux » (I, 156). J'ai montré dans ma Doctrine (208-21 1) les ravages faits au XVIe siècle par cette manie italienne.
Qu'une maîtresse fût un soleil, passe ; mais qu'on prît ensuite le soleil pour une réalité, et que, filant une longue allégorie, on en retrouvât chez sa maîtresse les rayons, la chaleur, la course quotidienne, etc., c'était un moyen presque infaillible de tomber dans le ridicule, et Desportes n'y a point manqué.
1. Toutefois, L'antithèse n'était pas nécessaire dans cet composés, <-i l'on relève des exemples nombreux du genre de : wigUmmeni sen>re. vaillamment furieux. sçavamment joincls (cf. Gournay, <>., 966).
Je veux bastir un temple à ma chaste Déesse : Mon œil sera la lampe, et la llamme immortelle, Qui nfard incessamment, servira de chandelle : Mon corps sera l'autel, et mes soupirs les vœux.
{Diane, I, 43, cf. Malh., IV, 257.)
Vingt fois le poète est allé ainsi, comme ses contemporains, aux limites du grotesque. Son censeur Ta fortement marqué.
Hyperboles. — Enfin, sans attaquer l'Arioste, Malherbe a, par endroits au moins, condamné l'enflure. 11 a senti combien il est ridicule de comparer, comme il le fait lui-même, le torrent des pleurs à « la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris ». Desportes avait dit que ses yeux étaient deux torrents. « C'est trop peu, raille Malherbe, devenez deux mers, car à moins de deux mers, une douleur comme la mienne ne se sauroit dignement pleurer » (IV, 327). Les mots « niaiserie, drôlerie, imagination bestiale » disent son sentiment sur quelques-unes de ces imitations de la « singerie italienne ».
Plusieurs de ces pratiques trouvèrent leur défenseur. Les illustres malheureux eurent Maynard, le propre disciple de Malherbe. Les heureux cachés et les vaillants héroïques le « ravissaient » (Lct., CCXLI-CCXIV), et il eut avec lui Costar qui jugeait l'image contenue dans le triste blanc supérieure aux plus belles images d'Horace (Le t., II, 427-429). Il n'est pas jusqu'au grammairien anonyme de 1657 qui n'accorde droit de cité à ces expressions, si le rapprochement des mots amène quelque antithèse (37).
Mademoiselle de Gournay voyait avec un déplaisir extrême s'en aller : la barque Acherontée (0., 964), le rond habitable (pour le monde, ib.) ; elle en appelait à ses poètes qui nommaient les Cieux voûtes etherëes et plages etherées. Croyait-elle vraiment que la périphrase allait périr ?
Pour la métaphore, le danger lui parut si grand qu'elle ne s'en tint point à quelques phrases détachées. Elle leur consacra un traité entier, et, comme on pense, un traité tout d'indignation, où sont malmenés ces pauvres d'esprit qui se réduisent aux seules images que « les artisans pelotent depuis cinquante ans », qui n'ont que faire du verbe « orienter », n'offrant à la Muse que « les bijoux de verre d'une espousée de village » (0., 596-7, 425-430). En manière de protestation, sans doute, elle offre d'un bout à l'autre de l'opuscule à la « haute, magnanime et puissante impératrice » les plus « fines pierreries du langage ». Et par là elle donne barre à ses adversaires, car tout n'est pas de premier choix dans ces ornements,
tant s'en faut : être ferré à glace de doctrine et de sens (0., 422), le levain que brassèrent du Perron et les auteurs du xvie siècle, étaient de nature à faire « éclairer et tonner » les gens de la nouvelle école, oeux qui prenaient la correction comme « auriflamme ».
Les arguments se devinent : Si Ronsard et les vieux poètes eussent, comme eux, « rebutté » les images, quelle matière eussentils fourni à ces ingrats qui les copient aujourd'hui? L'absence de métaphores entraîne la monotonie, la banalité du style. Il est faux que notre langue se prête moins qu'une autre à l'emploi des expressions figurées. « Le langage simple nous fait voir que c'est un François qui parle ; la figure et la métaphore nous monstrent que c'est un homme qui raisonne et discourt » (0., 433). La métaphore rend sensible l'idée qui n'était que compréhensible ; elle crée des associations d'idées, des rapports imprévus. Par elle l'écrivain fait sienne l'idée, puisqu'il l'accommode au gré de son imagination, là réside la véritable personnalité. Et elle cite comme exemple un passage de Du Perron qui n'est qu'un tissu de figures (/A.), où la mer devient le miroir calme, le cristal liquide, où les vents percent Venclos de leurs grottes prof ondes , etc. Chez les « poètes frisés » le poème devient un exercice artificiel, un pur arrangement de mots. A quoi bon dès lors la pureté du style ? A quoi sert de raffiner, là où il n'y a rien à raffiner. « Que nous profite d'être riches en polissure, si nous polissons une crotte de chèvre ? » Qu'ils ne posent pas en règle leur impuissance, et ne prétendent point que « chacun aille à pied, pour ce qu'ils n'ont point de cheval ».
Mlle de Gournay avait sans doute raison contre certaines exagérations de doctrine *. Mais le danger n'était point où elle le croyait. La métaphore n'était pas encore en péril, et Sorel, plus avisé, plus au courant des vices de certains genres, voit bien qu'il faut s'appliquer d'abord à assurer le goût. En 1627-1628, il publie le Berger
1. On comparera les railleries de Loryot (Fleurs des secrets moraux. 161 p. 71) contre ce « langage de nourrices» qui doit être pur et net comme le lail par leurs nourrissons.
Deimier se rangeait à cet avis, quand il disait :« Une faut pas alîecter si ardamnieut la simplicité d'un discours que de le rendre tout vuide de périphrases, de métonymies et autres figures qui sont légitimes et de valeur : Car si les vers ne sont embellis de fleursde quelques figures propres qui relèvent les paroles, Le Poëme ne sera nullement Poétique, ains il ne sera autre chose qu'une Prose en rime. ■ . Ronsard a esté le premier des Poètes François qui, pour te Bçavoir et gentillesse de son esprit si bien né à la Poésie, a eslevé la Langue Françoise en La majesté d'un Langage qui .i"s,('ment peut estre comparé avec les plus estimes * Aead., 279-80). Toutefois il est plus que Mademoiselle de Gournay, el ae tolère pas chesdti Bartas des descriptions du goûl de celle-ci :« Ce cercle, honneur du ciel, es baodrier oranp/é*, Chamarré de rtilns. de /il d'argent frangé, Bouclé de bàffttêi d'or, il un bandeau <jui rai/onne, Le Ciel hiaisement nuit et jour environne Ib., 125 el Bttiv.),
extravagant. Ce livre, jugé à mon sens un peu sévèrement par M. Marsan 4, n'eût pas été la satire complète d'un genre, s'il n'eût contenu la satire d'un style trop commun. Sorel le savait. A chaque instant reparaît la parodie verbale : « Laissez-moy , disoit-elle à tous coups, je veux que Von ne me touche non plus que si festois une Vestale. Arrestez-vous : vous me de f fleurerez ; voulez-vous attenter sur la candeur de ma pudicité, et faire encourir le naufrage à la nef de ma continence ? » (L. IV, I, 252). « Voulez-vous toujours estre un Crocodile qui attire les hommes et les dévore, ou une Gorgonne et une Méduse qui transforme les cœurs en un rocher de constance, au lieu que le sien est un rocher de mespris? » (Ibid., 266).
Ailleurs Carmelin enseigne à Lysis les locutions à la mode, et les réflexions de l'élève ressemblent déjà aux remarques qui accompagnent le livre. Enfin, souvent, c'est Sorel lui-même qui fait directement la critique 2.
Les résultats de cette première campagne furent peu décisifs. Nervèze et des Escuteaux « exterminés », le style figuré trouva refuge chez leurs successeurs. Les heureuses infortunes de Celiante et Marilinde, vefves pucelles, du sr Des Fontaines3, ne le cèdent en rien aux Adventureuses fortunes d'Ypsilis et Alixee. Dès la page 3 on lit que le front de la désolée Celiante fut le quadran, où il vit