Paris, Nicol. Traboulliet, 1638, 8e
marquer les dernières heures de sa liberté; comparez : sa naturelle vertu, et le devoir de son honnesteté, servoient de rempart à la naissance de ce feu (25) ; son cœur estoit le poulx qu'il falloit taster en cette maladie (30) ; voila des espérances toutes en fleur, les plus belles du monde, mais elles furent soudain greslées par un accident aussi estrange que nouveau (51) ; ou enfin : Celiante commençoit à peine à communiquer sa lumière au pauvre Meriphile, quand l'astre du jour déclinant tout bellement, se disposa à cacher la sienne; ou de honte de cédera cette jeune merveille, ou de haste d'aller voir si Vautre hémisphère n avoit point quelque autre beauté dont elle pût souffrir la comparaison [Si).
On s'attendrait à trouver chez Vaugelas une censure sévère de ce ridicule travers. Pas une remarque n'est consacrée à ce sujet. La question du style figuré n'est pas traitée. L'auteur dit son sentiment de quelques images, nulle part du style imagé1, sauf dans une courte phrase de la Préface, où il se félicite que la langue « ne donne pas dans ces figures monstrueuses où donnent nos voisins degenerans de l'éloquence de leurs Pères » (I, 49). Entre lui et ses adversaires la controverse se poursuit, comme s'il n'y avait nul abus, et s'il s'agissait seulement de discuter le droit des écrivains à se servir de quelques images, fort peu audacieuses.
C'est que, si la préciosité continue à exister, il ne faut pas s'en exagérer l'importance. Gomme je l'ai dit plus haut, je ne nie pas la réalité du mal, je rappelle seulement que les manifestations en furent sporadiques et intermittentes. Il ne m'appartient pas d'énumérer les livres, assez nombreux, où on peut les chercher. Ils vont de certains maîtres, comme Balzac, aux pamphlets obscurs d'un Dubosc Montandré, qui allie quelquefois le précieux au poissard '-'.
Je me bornerai à quelques indications qui permettront de classer les figures employées. D'abord on use de périphrases. Ce n'est plus r estoilé chasteau, mais Yaîné delà nature (l'homme), les partisans de l'efficacité de la grâce (les jansénistes), des taches avantageuses (les mouches). Avec les idées qu'on professait sur l'impossibilité de l'expression directe en certains cas, la périphrase s'imposait, n'eûtelle pas été dans le goût du temps. Assurément le mot jjape n'avait rien de déshonnête, et rien n'obligeait Desmarets à l'appeler : le Pontife sacré de la Chrestienne Loi (Clovis, XI, 185). Mais il devait
î. Au tome II, 289, il remarque seulement « qu'on peut employer quelquei nouveaux ornement, quijusqu'icy estoient inconnus aux meilleur! Btcriveini ».
2. « La vraisemblance... ne peut estre considérer qui comme une séductrice (jiu sert de nuiquerelle à le prostitution de la vérité » I
arriver forcément, malgré de sages préceptes, qu'on brouillerait le cas où il fallait appeler Paris Paris et celui où on devait le nommer la capitale du Royaume. Le « Parterre de la Rhétorique francoise de 1659 » fournissait de longues listes, destinées à ceux à qui l'imagination manquait (10-12).
En outre, on se sert de la substitution bien connue de l'abstrait au concret : II faut le surcroist d 'un fauteuil (Som.,XLVI). Ce bocage prochain nous invite à propos A la commodité du frais et du repos (Mair., Sylv., 435-436). Ailleurs le nom de la partie est pour celui du tout (comme si souvent chez Corneille) : « Je viens d'être en conversation avec des visages de bonne humeur (Voir Roy, Sorel, 152, où on trouvera d'autres exemples).
Ces figures classiques ne pouvant suffire aux Précieux, ils ajoutaient des métaphores. On connaît assez celles de Balzac qui, déjà de son temps, ont été l'objet de vives critiques. Vaugelas lui-même en présente d'assez hardies. Somaize a recueilli un grand nombre des expressions figurées alors en usage, et nous en a laissé deux Dictionnaires. Voici comment on peut les classer :
1° A. Le nom d'un objet ou d'un être matériel est appliqué à un autre objet ou à un autre être matériel. — Les oreilles deviennent les portes de I entendement (Som . LII), le/ie5,la porte du cerveau (ib.), ]&nuit, la mère du silence (ib.), les pieds, les chers souffrants (LUI), la guerre, la mère du désordre (XLIX), les peintres, les poètes muets (202), un sergent, le mauvais ange des criminels (LVI), un chapeau, Yaffronteur des temps (XLV), un chapelet, la chaîne spirituelle (62), un fauteuil, le trône de la ruelle (XLVII), un balai, Y instrument de la propreté (XLIII), Veau, le miroir céleste (94), une belle fille, Y aliment d'amour (102), un laquais, un nécessaire (L), un verre d'eau, un bain intérieur (XLVI), etc., etc.
B. L'adjectif exprimant une qualité matérielle d'un objet ou d'un être est appliqué à un autre objet ou à un autre être. — On parle ainsi de billets doux (Sorel, Bib. fr., 1664, p. 102), de souris amer (Som., 227), de lévites bien ourlées (Id., 47), de cheveux bien plantés (Id., LVII), de cheveux d'un blond hardi (Id., 63). Mlle de Gournay nous rapporte qu'on disait un corps confisqué pour dire atteint d'une maladie incurable (0., 597).
2° A. Le nom d'un objet ou d'un être matériel est appliqué à un être ou à un objet spirituel. — Un des plus célèbres de ces mots, c'est tour, emprunté suivant Sorel aux tourneurs, et qui se dit alors de l'esprit, comme du visage ou des vers : Il a un tour admirable
dans l'esprit (Préc. rid., se. 9) *. Il y en a d'autres : incongru en galanterie (Ib., se. 4 ; Balzac avait déjà dit incongruité en architecture 2) ; ambigu de prude et de coquette (Ib., se. 1) ; n avoir que le masque de la générosité (Som., 110) ; sécheresse de conversation (Préc. rid., se. 4) ; vermillon de la honte (== la pudeur, Som., 201).
B. L'adjectif exprimant une qualité matérielle est appliqué à une qualité spirituelle. — Avoir lame paralytique (Desmar., Vision., III, 4) ; ame roide au soucy (Som., 63) ; ris fin (Id., 211).
G. Un verbe signifiant une action matérielle est appliqué à une action spirituelle. — Je citerai : parer V esprit (Mme de La Fayette; cf. Roy, Sorel, 288) ; travestir sa pensée (Soin., 227), renchérir sur le ridicule, le sérieux, etc. (Roy, Sorel, 301, n. 1), avoir les gouttes à l'esprit (Som., LIV), chastier sa poésie (Id., 201), baiser les mains au succès (Roy, Sorel, 152) 3. — Quelques-uns appliquent inversement une expression concernant les choses spirituelles aux choses matérielles : Ne soyez donc point inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras (Préc. rid., se. 9).
Toutes ces expressions avaient des origines diverses. D'abord, malgré le mépris qu'on affectait du pédantisme et des pédants, un certain nombre étaient reprises directement ou indirectement aux Anciens : le conseiller des bonnes grâces (Préc. rid., se. 6, cf. Mart., Ep., IX, 12); les inclémences de la saison pluvieuse (Préc. rid., se. 5, cf. Justin, IX, 3) ; c'est d'après Gicéron que le papier devient V effronté qui ne rougit point (Som., LUI) ; que F histoire est nommée le témoin des temps. Marquer de noir une journée était dans Horace, longtemps avant que Balzac le reprît (I, 714). C'est dans Philostrate que le P. Le Moyne avait trouvé que les yeux étaient les hôtelleries de la beauté (Roy. Sorel, 318).
Il se trouvait d'autre part que, dans ce langage si choisi, se glissaient des expressions toutes populaires, mais, il faut le dire, elles étaient en petit nombre. Si on écarte ardent pour chandelle, qui sent l'argot, et que Somaize, s'il l'a trouvé réellement, a dû prendre de
1. Sorel dit en 1671 : « Les mots de Tour d'Esprit cl d'Esprit bien tourné Boni approuvez par l'usage. C'est une Métaphore prise de ceux qui tournent le l>oi>. l'ebeyne et l'ivoire » (Conn. des b. liv., 38(5,. En 1654, il prétendait que les Académiciens se reconnaissaient à certaini mots nouveaux dont avoir Vtsprii bien tourné, donner un certain tour aux choiêê l*is<-. turVA. fr. . Cf. Mm;thi<lt\ m, 1674 et \
2. Il n'y a pas une pierre qui soit en sa place, pas un endroit où il n'y ait une incongruité en architecture, I, 561 (Let. à M. .le Zuylichem, 25 ,jan\ . 1640).