‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 84 sur 134 · Let. àMarigny,8 mai 1659, Dern. œuv., I · texte numérisé non relu

Let. àMarigny,8 mai 1659, Dern. œuv., I

Il me reste à ajouter que quelques-unes des expressions nouvelles sont passées dans la langue classique du xvne siècle. On en trouvera quantité dans Molière : pousser les choses assez loin [Éc. des Maris, I, 4); têtes éventées [Ec. des femmes, III, 3); s'attacher furieusement [Tartufe, préf.); donner dans le marquis [Avare, I, 4); témoigner les dernières tendresses [Misanthr., I, 1); traiter du même air (Ib.), etc. Et beaucoup sont conservées dans notre usage : tour d'esprit, beau monde, grand air, etc. On a pu noter au passage un certain nombre de ces nouveautés.

Ce fut Cyrano de Bergerac qui, reprenant la manière de Sorel, parodia le premier le baragouin à la mode. Il avait commencé dans les Lettres1, il continue dans le Pédant joué. Granger cultive l'antithèse chère à Maynard : amis ennemis de V esclave liberté des hommes. Devant sa pitoyable inhumaine, il réclame la santé mortelle d'une aigre douce maladie, qu'on rendroit incurable, si on la guerissoit [Ped. j., a. III, se. 2) ; il affecte le ton du cavalier : Je voy déjà la sentinelle avancée de vostre bonté paroistre entre les cresneaux et sur la platte- forme de vos grâces, qui crie à mes soupirs : Qui va la ? [Ibid.) Ce n'est pas seulement Chasteaufort qui transporte en tout le langage de l'escrime (II, 2), c'est Granger aussi qui se plaint que la prude plastronne sa virginité contre les estocades de ses perfections (I, 3). Toute la scène 9 de l'acte II n'est qu'une suite de coq-àl'àne sur la métaphore si usuelle des feux de l'amour. Tout cela est outré, bouffon, mais l'intention en est claire. Au style ordinaire des pédants, Granger mêle autre chose, que Molière et Somaize auront le mérite de démêler. Et alor,s commencera une campagne en faveur du goût. A divers symptômes, on voit que ce temps est proche. Chevreau examine les images de Malherbe à la loupe : fertile de peines, stérile d'hommes ne sont que des locutions mal construites, la figure peut passer [Rem. s. M., 64-65) ; mais le critique ne tolère point nud d'espée et de courage (40) ; et des phrases comme : la réputation de quelqu'un est malade, la santé de vos affaires (5i), la main de cet esprit farouche^ sorti des Ombres d'Enfer (57), dissoudre un Empire (73) sont tour à tournotéi critiquées.

Si on regarde de près cet opuscule, on y trouve des exigences bien intéressantes. Il n'est pas jusqu'à la vieille comparaison

1. ■ La province où j'ai m L'honneur de vous voir est devenue une seconde il<- rï"i tante que le venl de mes soupirs pousse el fail reculer devanl m<>i. »« Vous tirez des larmes de mon cœur pour 1<- rendre plus combustible, ayant osté l'eau d'une maison on vous vouliez mettre le féu » Cf. Brun, Savinien de Cyra.no Bergerac, loi

d'un orgueil brisé comme verre qui ne soit examinée. Chevreau n'est pas sûr qu'elle soit juste, et, le serait-elle, elle est banale. Ce n'est pas à dire que pour échapper à cette banalité un auteur puisse rien hasarder. L'exemple des anciens ne suffit pas. Laissons-leur leur nuit aveugle, leur fleur du feu, leurs vents qui frizent la Mer. Disons les fentes d'un Navire, non ses plaies ; chaque langue a ses phrases propres et naturelles (49-51). Apprenons surtout, quand un mot est mis par image pour un autre, à ne pas lui rapporter d'autres mots qui conviennent à cet autre. Balzac en avait déjà averti Maynard. Le soleil est un flambeau, bien. Ne pas dire: « Le grand flambeau qui l'embellit Fera sa tombe de son lit. » Malherbe a écrit, parlant aussi du soleil : Et ton alleure vagabonde... N'ayant aucune connoissance Na point aussi d'affection. Une alleure qui a de V affection est ce qu'on appelle du galimatias (58-60) *. Corneille luimême pouvait faire son profit de l'avertissement.

1. Il ne s'agissait pas d'ôter au style classique l'image qui lui est la plus familière, et lui tient lieu des autres, savoir la substitution de l'abstrait au concret, mais on n'allait plus permettre que l'esprit fût ballotté tout le temps entre le mot abstrait et celui qu'il remplaçait.

Page 1