LE FÉMININ
GRAND. — C'est au début du xvne siècle qu'on se met à ergoter sur le nombre des locutions qui conserveront la vieille forme du féminin grand 2. Mademoiselle de Gournay leur ferait volontiers la mesure large, admettant grand mère, grand tante, grand chambre, Madame la Grand, la Grand Duchesse, grand salle, grand porte, grand peine, grand bande, grand haste, grand chose, grand fille, grand sœur, grand reine, grand part, grand teste, grand douleur, grand cruauté, grand vertu, grand ville, grand vague, grand messe, grand poutre, grand preuve, Grand Bretagne, grand rue (0., 965, 966; cf. ib. 618 et Adv. 642). En réalité cette liste doit se réduire aux expressions que je souligne, auxquelles il faut, du reste, en ajouter d'autres, dont l'auteur ne parle pas : grand chère, grand peur, grand pitié, grand merci, grand dame. Encore est-il que ces locutions restent en partie confinées dans des phrases d'où elle ne peuvent sortir. A grand peine est bien, mais non tu me causes une grand peine (V aug.,I, 277) 3. La forme lettres royaux, qui subsiste, est tout à fait isolée, et Le grammairien Alcide de S. Maurice ne se doute pas qu'il a affaire à une ancienne forme du féminin (53).
Le féminin après l'amuissfment de E sourd. — Les consonnes finales n'étant désormais plus prononcées, au moins pour la plupart, devant une consonne, les féminins sont avec les masculins, dans le rapport suivant (je ne prends que
1. Je parlerai de la francisation des DOmi étrangers ;m tome suivant.
dois dire que des poèmes du temps en usent encore bien librement. Ainsi le Triomphe do Meta té de Fr. du Port 1617) : grand chev*nce (p. iQ) ; coutumien de grand r;t;/e(ih., 20) ; Leur montrant le cl uni in comme une grand' chandelle (13, etc. . n pon s'amuse <!<• cet archaïsme : Lavardines <•( lavardins Aiment à remplirleurs boudins. Il- mangent par grand gloutonnerie Scarr., oi'.nv.. I. 298 ;que le pain quotidien Revienne i Paris II grand ville M., ib., I. 174). Cf. La Terre est nostre mère i Richer, Ov. houf.
les cas les plus généraux) : ou bien les deux genres sont identiques, le masculin ayant aussi un e muet: sage; ou bien ils ne diffèrent que graphiquement, le masculin étant terminé par une consonne qui s'articule : fier ; ou bien, et c'est le cas pour ainsi dire normal, le féminin fait entendre une consonne que le masculin n'articule pas, avec ou sans changement de voyelle : dernier, dernière ; petit, petite ; enfin le féminin présente une consonne sonore correspondant à la sourde du masculin : vif, vive.
Cette situation entraîne des analogies et des règles nouvelles. Ainsi béni est la forme tirée du verbe bénir, comme puni de punir; sur le féminin bénite on crée bénit (cf. étroite , étroit, écrite, écrit), et Vaugelas en fait, suivant un usage cher aux classiques, quand il y a deux formes concurrentes, deux mots distincts (I, 387) *. D'une façon générale, on continua pendant tout le siècle à refaire une forme masculine sans e aux adjectifs qui ne l'avaient pas : brut d'après brute (Alem., Guer. civ., 272, 277) ; exact d'après exacte (Vaug., I, 377); puéril d'après puérile (Bouh., Suite, 51); c'est la conséquence du mouvement que nous avons étudié au xvie siècle. Pendant toute cette période, les substantifs et les adjectifs tels que difficile, inculte, méditerranée, stérile, intrinsèque, harmonique, aquatique, arabique, bucolique, famélique, publique, caduque, brusque, etc., ont été employés, soit avec une même forme en e aux deux genres, soit avec une forme masculine sans e (Thur., o. c, I, 187-191) 2. Vaugelas a essayé de faire une règle pour les adjectifs en il (II, 173), selon que ilis en latin avait la pénultième longue (civilis) ou brève (fertilis). Mais de son temps déjà, il y avait des exceptions, ainsi servile, qui eût dû être servit, d'après sa règle. Chapelain, a blâmé régal, il faut toujours dire regale, sans crainte d'équivoque (Le t., 17 sept. 1661 n.2). La prononciation ne marquant plus de différence, les grammairiens devaient faire de l'arbitraire.
1. Bénite se trouve encore souvent dans la formule : Que bénite soit la journée (Scarr., II, 294 ; cf. Virg., I, p. 71).
2. Voici quelques exemples : compatriot (Cerisier, Philos, franc., Avant-propos) ; perplex (d'Audiguier, Six nouv., p. 4) ; l'unie héritier (Mairet, Sylvie, v. 2215, p. 160) ; infertil (L. Guyon, Div. leç., p. 101) ; inutil (Let.de Phyll., 2e p\, p. 199) ; en âge viril Ib., 136); mille efforts inutils (Théât. d'Eloq., Har., 99); tirer dessus le volatil (Scarr., Virg:., II, 53); fidel : hostel (Espad. sat., p. 35). Au contraire à la page 52, fidellerime avec elle; de même encore dans laRhétorique de Bary (32-33) où infidelle, masc. sing., est suivi de fidels masc. plur.
Exemples contraires : à un âge décrépite (Let. de Phyll., 2e p., p. 321) ; un discours... très exacte (Fornier, Disc^ de rame, Approb.des doct., p. 8) ; un publique malheur (Mayn., II, 217) ; des usuriers publiques (Gar., Rah. réf., 32); du style puéril (Let. de Phyll., 2e p , p. 197); aux lieux mediterranees (Gar., Doctr. cur., 716-717). Cf. ceux qui... demeurent sains et sauves (Fleurs de l'éloq., 41 v°).
Il faut signaler quelques féminins nouveaux :
FÉMININS EN E. — Exclu, n'ayant plus d's, fait un féminin exclue. Il éliminera excluse (Mén., 0., 1,275); mais celui-ci reste longtemps en usage : aussi n'y avoit-il chose si basse en son Empire qui fut excluse du soin et des faveurs de sa bonté (Cel. et Maril., 437 ; cf. Loret. 5 avr. 1659, v. 253).
Apprenti avant été tiré du pluriel apprentis et confondu avec les adjectifs en is, prend un féminin apprenlisse (Richer, Ou. bouf., p. 385), à côté du vieil apprentive. Le substantif apprentisse sera encore défendu par Richelet, en attendant apprentie, que l'Académie ne connaît qu'en 1718 *.
FÉMININS EX ESSE, EIŒSSE. — Maupas donne encore pour règle que « tous noms verbaux terminés eneur qui signifient action virile, font leur féminin ordinairement en resse : demandeur, demanderesse, sauveresse. Quelquefois aussi en euse, basteleur, basteleuse, et basteleresse ; menteur, menteuse et menteresse . Et peut-estre que tous, ajoute-t-il, peuvent recevoir ces deux formes » (80) 2. Mademoiselle de Gournay défend sauveresse (0., 955 et Adv., 635) et vainqueresse (Ead., 0., ih.) 3. Oudin ne connaît plus pécheresse qu'où sens théologique, à côté de pêcheuse, vengeresse (Gr., 78). Eresse est un suffixe qui meurt 4.
Quant à esse, il continue à vivre dans les mots comme abhesse, comtesse, où il est vieux comme la langue. Il est souvent employé par les burlesques, où le Dictionnaire de rimes de Fremond d'Ablancourta relevé '.diablesse, ivrognesse, borqnesse. larronnesse, ladresse, tigresse, pauvresse. Il est visible qu'on s'amuse à ces féminins : je feus adverty par des voisins que la locatairesse a laquelle fa rois affaire (Har. de Turl., 1615, V. H. L., VI, 60); cf. plus tard, dans les « Scarronades » : Ca, monseu, qu achepterez-vous? Dit une belle librairesse (Cl. le Petit, Chron. scind., Paris ridic.,p. 98) \ Mais on en