‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 92 sur 134 · LES DEGRÉS DES ADJECTIFS · texte numérisé non relu

LES DEGRÉS DES ADJECTIFS

COMPARATIFS. — Maupas ne donne plus d'autres comparatifs synthétiques que ceux que nous avons encore : meilleur, pire, moindre^ mieux, pis, moins (91 ). Oudin, en reprenant la liste, ajoute qu'on emploie tout aussi bien les formes analytiques: plus mauvais, plus petit, plus mal (Gr., 87-88). Il observe même finement que ces derniers se rapportent à la quantité, tandis que les premiers se rapportent à la qualité : cest le moindre homme de sa ville, cela s'entend de la qualité, c'est le plus petit homme de la ville, c'est-à-dire le plus bas touchant la grandeur du corps (87).

Ce n'est pas l'idée, c'est la forme qui empêche de dire plus bienheureux [Doctr., 367) 2. Mais Vaugelas va plus loin: plus ne peut se mettre qu'auprès de proche. Le peuple seul dit plus prochain (I, 175). De même très voisin n'est pas français.

SUPERLATIFS. — Toute pensée de ressusciter les superlatifs synthétiques en isme ou issime a disparu. On rencontre bien quelques exemples isolés de la deuxième forme dans le style sérieux, mais ils sont rares : La Mumie au tournoiement de teste et à la bouche torse, aux passions de cœur est excellentissime (Merv. de Nat., 400). C'est par plaisanterie que Balzac a usé de circonspectissime(l, 78 i) ; il venait de recevoir de Chapelain une lettre où il était déclaré importantissime (I, 351 ; cf. occupatissime I, 275).

Les comiques, satiriques et burlesques font de ces formes un usage plaisant : Et que la révolte est un crime Malignissime, atrocissime (Loret, 2 août 1653, 40); cf. plaisantissime (Scarr., Dern. œuv., I,

Beauté, I, 621); On dirait à te voir ainsi pasle et deffait que tu ne manges que des ails, qui sont le poivrede ton pays de Gascongue (Plais. Galim., 1619, V. H. L., t. II, 277). Le Jardinier françois n'emploie pas d'autre forme : A la Saint Pierre semé tes ails, à la Saint Pierre recueille tes ails (cf. p. 230, 231, 256, etc.) ; Au contraire : Cette Sylvie estoit mauvaise, Hommasse, fort gourmande d'aux (Scarr., Virg., II, 249).

1. J'ai rencontré : espinals (épinards) (L. Guyon, Div. leç., 101); brassais (= brassards) ou espaulettes jusques au coude (R. Franc, Merv.de Nat., 150). Pour bestial, quoique Vaugelas en traite (II, 18), il ne sera condamné que plus tard.

2. Diverses observations de Malherbe tendent à conserver à des mots comme a me qui, par leur sens, ont la valeur de comparatifs, cette valeur tout entière (Doctr., 367).

143); ïVous devînmes grandissimes amis (GhapeL, Guzm. d'Alf., III 431 ; cf. 307) ; M. Pasquier sera déclaré le Pédant pedantissime de l'Univers (Gar., Rech. des Rech., 116) [ ; Nous y verrons de fins trompeurs, D'illustrissimes affronteurs(Chron. scand., Paris rid. et burl., 97) ; Jay de bellissime dentelle (ib., 102). La tradition de ces superlatifs se conservera longtemps au théâtre.

Devant les noms de dignités et de dignitaires, la platitude à la mode italienne, d'abord répudiée en France, finit par s'imposer. Oudin consacre doctissime. excellentissime, grandissime, reverendissime, piissime, sanctissime, serenissime (Gr., 88). La chose ne passa pas sans que le populaire en fît quelques quolibets 2. Balzac proteste encore dans le Socrate chrétien. Il accuse du Perron d'avoir rapporté de Rome Y Illustrissime Cardinal, dont « personne ne voulut ». Mais du même coup, par une adroite flatterie, il accepte le généralissime, patronné par Richelieu 3.

SUBSTANTIFS MIS AU COMPARA TIF OU AU SUPERLA TIF. — Au XVI0 siècle, quelques substantifs se rencontrent précédés déplus ou le plus ; on peut citer en particulier gens de bien : tant des plus gens de bien que des autres (Cic, Off.. trad. Meigret, 69). On retrouve cela au xviie siècle ; que les plus gens de bien mentoient quelquefois (Sorel, Berg. extr., 1. I, t. I, 42). Comparez : Et si les plus censeurs ne me

1. Il y a, en ce genre, une phrase bien typique, dans la Doctrine curieuse du P. Garasse (706-707) : « Pour moy, j'y consens de tout mon cœur, à ce que s'ils ne sont desja hestes et pécores, qu'ils soient bestes Bestissimes et pécores pecorissimes... Qui désire estre pécore soit pecorifîé en corps et en arae, comme Clodius fut, s il faut ainsi parler « empotironné et encitrouïllé corps et aine ».

2. Illustrissime, reverendissime, nohillissime. clarissime, excellentissime seigneur, dites-moyje vous prie, le titre et la qualité qu'il vous plaise que je vous donne : car je vous promets bien que je n'ay jamais etuguié à Padoue pour sçavoir des rubriques de cérémonies (Rey. des Sav. cord., 1635, V. II. L., t. V, 45) ; Mais dictes-moy, de grâce, erudissime seigneur, à quoy pensez-vous parler quand vous parles à ces deux perfides : ///.. :>\ j Si donnons en mandement par ces mesmes présentes ànostre raJbicondissime conseiller Magistrum Trigorinus Triory, ou, en son absence, à son lieutenant... [Lett. d'Ecornif., Y. II. L.. t. IV. 54).

a. ■< Il fut leur Introducteur à la (loin- : il leur donna place à la teste de ses Despesches et dans ses autres Escrits. Il les imprima dans ses Livres. Toul cela inutilement. Il n'eut pas assez de crédit, pour faire naturaliser ces Nouveaux Venus, et les faveurs particulières qu'il leur faisoit, oe peurent leur acquérir celle du Public. En cecy, comme au reste, Monsieur le Cardinal de Richelieu a esté plus heureux que ses Compagnons. Rien ne lui a esté impossible. Ayant entrepris avec succès des choses auxquelles toul le monde s'estoil manqué, la (ira m maire ne pouvoil pas seule désobéir, dans la générale soumission. Il faloil que nostre Langue subis! Le joug), aussi bien que nos Esprits el que m>-

Courag • int'ttrr en peine de la fortune des autres Superlat ils. qu'il n'a pas

dignes de luy. il ;i employé s«.n authorité pour faire réussir Le plus important de tous, celuy de généralissime, L'indépendant et le tout-puissant Généralissime. El à dire

ils un- en usage ce Superlatif d'une admirable manière, depuis Le grand el ample Pouvoir qu'il reçeul du Roy, allant commander les Année- de France en Italie » ira X«, t. II, p.

reprochent rien (Rotrou, S. Gen., a. III, se. 2), où le tour surprend moins. Je ne vois point que les grammairiens aient eu besoin d'intervenir.

ADVERBES EMPLOYÉS POUR MARQUER LE SUPERLATIF. — On ne trouve plus, après Malherbe, que de rares exemples de la confusion entre mieux et plus : qui les ont mis à mort estoient mieux Romains que Pilate (Gar., Rab. réf., 85).

L'adverbe usuel est indifféremment très, ou fort, sauf devant l'adverbe peu, qui, suivant Oudin, n'admet que fort (Gr. , 88). On remarquera toutefois que, dès 1611, du Perron remplaçait fort par très dans l'oraison funèbre de Ronsard.

Trop placé devant le plus du comparatif avec la valeur de bien, devient archaïque. Maupas l'accepte encore, tu es trop plus heureux que sage, et l'exemple sera reproduit dans l'édition donnée par son fils en 1638. De fait, cette « diction d'Amyot » se retrouvait encore chez les premiers écrivains du xvne, surtout devant adverbe : comme vous... le sçaurez trop mieux représenter (Mém. r. Marg., 26) ; Car il rend mon nom éclairci Trop plus qu'une belle victoire (Camus, Iphigène, I, 399); recognoissans trop mieux que nous (ld.,Div., I, 190 v°); Geste considération sera trop plus que bastante de leur faire abhorrer et détester le vice (là., ib., 21 r°). On en trouverait sans doute quelques exemples avec adjectifs, car l'Anonyme de 1657, p. 38, admet encore cet usage. Corneille avait écrit: Tant d'autres te sauront en sa place ravir Avec trop plus d'attraits que cette écervelée(l, 201, Mél., 959 var.). Il a changé ce vers en 1660.

Page 1