Hueliana
i. HUt.de VA., I, 226.
Premières hostilités. — Chassé des livres, le latin resterait-il la langue des monuments? Il n'était plus la langue de VÉtat. Continuerait-il, propter imperatoriam brevitatem et majestatem, à avoir la charge d'historien public, seul autorisé à mettre sous les yeux de tous la gloire du Roi et du règne ?
L'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque française *, a traité asses: en détail de cet épisode d'une longue guerre. Le premier des « Modernes » semble avoir été en cette matière Louis Le Laboureur, bailli de Montmorency, qui adressa à M. de Montmort, maître des Requêtes, une dissertation sur les avantages du français, opposé au latin. M. le baron de Sluse, ajoute Goujet, chanoine de Téglise Saint- Lambert, de Liège, y ayant répondu dans deux lettres latines écrites à Samuel Sorbière, Le Laboureur riposta, puis réunit le tout et Timprima sous ce titre : At^aniages de la langue française sur la langue latine, Paris, Guil. de Luyne, 1669 ^.
1. T. I, p. 9 et suiv. J'ai déjà publié un récit sommaire de cette querelle dans VHisl, de la l. et de la liit, fr. de Petit de Jull., V, 802 et suiv. Le présent chapitre étaitccrit et avait fait l'objet de mes leçons en 1913, lorsque parut, en 1914, l'ouvrage de M. GilloL sur La Querelle des Anciens et des Modernes. Dans cette étude d'ensemble, si riche de faits, on peut lire, p. 433 et suiv., un chapitre sur la question qui nous occupe ici. Mais ce n'est pas une de celles qui ont été étudiées à fond. J'ai été heureux cependant de trouver là une ou deux indications dont je pouvais faire profiter mes lecteurs.
2. La plus intéressante de ces dissertations est certainement la seconde, où Le Laboureur traite particulièrement de la richesse du vocabulaire français et des avantages de notre construction directe. Malheureusement, comme tous les autres modernes, il cite à côté de Descartes, ses propres vers, ou la Clélie, ou la Pharsale de Brébeuf. Mais il fait des observations assez fines. Dans la troisième dissertation, je signalerai un très curieux passage à rapprocher du texte postérieur que M. Souriau a trouvé dans Louis Racine, et qui est relatif à la coupe du vers français. Le Laboureur soutient que, contrairement à Tapparcncc et au préjugé, la césure du vers français alexandrin est très mobile, et ne se trouve nullement fixée après la 6* syllabe (p. 303-312). Il en donne la preuve, en scandant quelques vers, parmi lesquels les suivants, de Nicomède :
Seigneur, — je crains pour vous — qu^un Romain vous écoute; Et si Rome savoit de quels feux — vous brûlez, Bien loin de vous prêter l'appuy — dont vous parlez, Elle s'étonneroit de voir — sa créature A Téclat de son nom — faire une telle injure. Le renseignement serait des plus importants, s'il était exact. Mais l'auteur plaide une thèse, il ne faut pas l'oublier.
La QUERELLE DE l'Arg DE TRIOMPHE. — Bientôt, la discussion se ranima à propos de Térection d'un arc de triomphe à Louis XIV, près de la porte Saint-Antoine. La première pierre avait été posée le 6 août 1670. Il y fallait des inscriptions. Devaient-elles être en français ou en latin ? La circonstance était importante, car c'était k Colbert qu'était dû le projet, et son avis était qu'on les fît en français. Perrault et la majorité de TAcadémie, qui avait été chargée de faire Tinscription française en Thonneur de Richelieu, pendant que l'Université s'occupait de la latine, soutenait que c'était faire affront à la langue française que de la croire indigne de célébrer les conquêtes du Roi. D'un autre côté, les sectateurs du latin avaient pour eux la tradition, ils la défendirent. Ce ne furent d'abord que de petites escarmouches, où Desmarest de Saint-Sorlin intervint dans la dispute par un ouvrage qu'il intitula : La comparaison de la langue et de la poésie françoise avec la Grecque et la Latine.,, (Paris, 1670). Cet opuscule ne renferme qu'un chapitre qui, à proprement parler, traite de la comparaison des langues, c'est le troisième, et il est à peu près vide d'arguments et de faits.
Santeuil. — Santeuil se fit le héraut du latin. Non seulement, en efifet, il était le prince des poètes latins, comme nous l'avons déjà dit, mais c'était un spécialiste des inscriptions. Il avait, dit Perrault, fait <t des inscriptions pour toutes les fontaines de Paris... Ce sont, la plupart, des distiques si justes pour chaque endroit où ils sont posés, et qui disent tant de choses en peu de paroles, qu'il n'est pas possible de ne les pas lire toutes les fois qu'on les rencontre K » Furetière, de son côté, les jugeait « plus durables cent fois que le marbre et l'airain. » Santeuil était aussi inimitable dans les épitaphes.
Comme il avait composé, en l'honneur du P. Cossart, mort le 18 septembre 1674, le poème intitulé Gabrielis Cossartii Societatis Jesu tumulus (Paris, 1675, 4®), il l'envoya ài plusieurs personnes sous une enveloppe où il avait écrit ces mots : Désespoir de la langue françoise. Il ne se trompait guère sur le succès que lui feraient ses admirateurs. Dans une compagnie de beaux-esprits où on lut ce « tombeau », il n'y eut personne qui n'en fût charmé. « On admira le style, les sentiments, la cadence. Aux endroits les mieux touchés et les plus pathétiques, ceux qui avaient connu le P. Cossart particulièrement, avaient la contenance de gens prêts à verser des larmes,
s. Dans Vissac, o. c, 135.
et ils regrettaient tous, plus que jamais, le célèbre Jésuite dont ils entendaient faire un si bel éloge K »
Répliques et dupliques. — Charpentier protesta dans une lettre imprimée, du 20 mars 1675, et intitulée : Lettre critique sur un nouveau poème latin (Paris, Langlois, 1675, 4®). La lettre provoqua une défense de Santeuil, attribuée sans raison à Boileau. Elle parut sous le titre de : Réponse à la lettre sur un nouveau poème latin (Paris, 1675, 12®, Bib. Maz., 36127)2. La réponse était adressée à Bossue t, auquel on en appela plusieurs fois dans cette affaire, probablement parce qu'il était précepteur du dauphin, pour lequel travaillaient les auteurs des éditions célèbres, et sur qui on fondait de grandes espérances ^. Santeuil devait pouvoir compter sur les autres poètes latins ; il les eut en effet avec lui. Le P. Gommire publia une ode en faveur de sa thèse ^.
Desmarels de Saint-Sorlin reprit la plume et publia la Deffence de la Poésie et de la Langue françoise (Paris, 1675) ^. Puis la forme ordinaire du vers ne lui suffisant plus, il lui fallut le « dithyrambe «