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LATIN ET FRANÇAIS DANS LES SCIENCES

Bernard de Lemaître, la Pharsale de Brebeuf? Pascal eût-il pu justifier les Provinciales? (//>., Péroraison).

La PRESSE SCIENTIFIQUE EN FRANÇAIS. — Lcs progrès de la langue vulgaire dans les sciences continuèrent néanmoins, mais furent extrêmement lents. Une campagne comme celle de Molière put égayer Paris sans déranger les habitudes, car ce qu'il avait attaqué, pouvait-on soutenir, ce n'était pas le latin lui-même, mais une contrefaçon macaronique dont usaient les barbares. Les docteurs, eux, étaient bons latinistes. Ils ne se sentaient point touchés.

A l'Académie des Sciences, les procès- verbaux furent assez longtemps en latin. 11 fallut, pour faire cesser cet usage, qu'un vulgarisateur, Fontenelle, vînt remplacer l'abbé Gallois, qui écrivait fort bien en français, mais qui était le professeur de latin de Colbert.

Un fait de première importance vint cependant attester, dans la deuxième moitié du xvii* siècle, que l'avenir était au français ; ce fait, c'est la naissance d'une presse française de critique scientifique et littéraire.

On sait comment le plan de Mézeray, que Sainte-Beuve nous a fait connaître, fut réalisé par de Sallo. En 1665, fut créé le Journaldes Savants, Il fut en français, quoique de Sallo fût un excellent latiniste. L'abbé Gallois, qui le reprit en janvier 1666, le continua également en français, et quand Pontchartrain l'acquit en 1701 pour l'Etat, nul ne songea à user d'une autre langue. D'autres journaux techniques plus spéciaux : le Journal du Palais de Blondeau et Guéret (1672), les Journaux de médecine de Blégny (1679) et de la Roque (1683) furent aussi en français.

A l'étranger même, on jugea que la critique internationale avait tout à gagner à employer notre langue. Assurément on se servit d'autres idiomes, en Angleterre de l'anglais pour les Transactions philosophiques {^&6^) y en Allemagne du latin dans les Acta eruditorum (Leipzig, 1682). Mais c'est le français qui domine. Si les Nouvelles de la République des Lettres de Bayle (1684-1687), si V Histoire des œuvres des Savants de Basnage (1687-1709), si la Bibliothèque universelle et historique de Leclerc (1668-1693), si enfin le Journal de Trévoux (1701) sont en français, c'est sans doute que les rédacteurs sont français, mais c'est aussi qu'il se trouve un public capable de lire le français, et de suivre dans cette langue la discussion des œuvres et des idées. On ne saurait trop marquer cette nouveauté. Elle annonce le xviii® siècle. Tous les mondes s'ouvraient à la fois à notre langue.

Le P. Gaichés, dans un discours prononcé à TÂcadémie de Soissons, en 1710, sur lequel nous aurons à revenir, a fort biei> indiqué les progrès du français et en a marqué la valeur : « Parmi nous, dit-il, les adorateurs de la vénérable antiquité ont craint pour le droit des Langues sçavantes ; et supportant impatiemment qu'une Langue vulgaire entendue de Tignorant, diminuast le crédit de ces Langues respectables et mystérieuses dont ils se parent,, ils se sont liguez contre elle avec ceux qui, par la professioiii qu'ils font de les enseigner, ont un intérest encore plus sensibled'en maintenir l'usage . Mais elle a triomphé de toutes ces oppositions.

« On a eu beau remontrer que les Sciences s'avilissoient par l'intrusion du François, on n'en a pas moins exposé les Systèmes sous le voile transparent de cette Langue. Malgré les murmures, des gens dévouez au Latin, elle a esté chargée de transmettre à la postérité les faits inoûis de Louis le Grand, sur les monuments^ les plus durables. Et lorsqu'à l'occasion d'une Couronne que le Ciel mesme, par la bouche d'un Roy mourant, décerna au petit-^ Fils de ce grand Prince, tous les Corps de l'Estat s'empressèrent de luy marquer la part qu'ils prenoient à un si grand événement,, on entendit la joye, qui partoit des azyles et du centre de la Latinité, s'exprimer en François K »

1. Rec. de plus, pièces d'éloq. prés, à l'Acad. franc.. Paris, 1711, 12", p. 162-163.

CHAPITRE IV LATIN ET FRANÇAIS DANS L'ÉGLISE ET LES SCIENCES RELIGIEUSES '

Le concile de Trente n'avait pas interdit absolument les traductions des Livres saints ni la lecture de ces traductions ; mais, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les uns prétendaient rester fidèles à sa pensée, en s'opposant de toutes leurs forces au développement de cette littérature, les autres, en y poussant, soutenaient au contraire qu'ils ne faisaient que profiter d'une liberté définitivement accordée sous certaines garanties 2.

C'est dans la deuxième moitié du xvii® siècle que le débat sur ces matières se renouvela vraiment, bien que la première partie eût vu paraître diverses traductions importantes, de Tabbé de Marolles, de Véron, de Godeau, etc. Trois occasions principales rallumèrent la controverse : l'affaire du Missel de Voisin (1660), l'affaire du Bréviaire romain (1687), et surtout l'affaire des Nouveaux Testaments jansénistes.

L'affaire du Missel. — Je la rappelle brièvement et sans entrer dans les détails. La princesse de Conti avait engagé Voisin à traduire le Missel ; l'ouvrage fut fait et imprimé en 1660 avec dédicace à la princesse, approbation d'évêques, de docteurs et de grands vicaires de Paris. Mazarin, pour gagner le pape contre Retz, insinue que les jansénistes prétendent, ainsi que les protestants, arriver à la célébration du culte en langue vulgaire. L'assemblée du clergé, habilement retournée, se réunit extraordinairement le 29 nov. 1660.

1. On essaie encore, sur les faits que je vais exposer, d^accréditer des légendes. V. par exemple l'Introduction du livre de M. Tabbé Dellbur : La Bible dans RacinCy Paris, 1891. Aucune allusion aux interdictions dont je vais parler. L'auteur confond texte latin et texte français. Les idées de PorUHoyal qui sont condamnées par rÉglise, sont présentées comme étant les siennes, etc. C'est là ce qui m'a décidé à publier quelques renseignements exacts et précis sur les derniers épisodes de ce long débat.

2. La quatrième règle de Y Indice des livres défendus dit : Comme il est manifeste par Texpérience, que si on laisse sans choix la lecture de la Bible en langue vulgaire, il en arrivera par la témérité des hommes plus de mal que d'utilité ; il dépendra de la discrétion de Tévêque ou de l'inquisiteur de pouvoir accorder, sur l'avis du curé et du confesseur, la lecture d'une version de la Bible en langue vulgaire, qui soit faite par des auteurs catholiques, pour ceux qu'ils connaîtront en état de tirer de cette lecture non quelque dommage, mais une augmentation de foi et de piété ; il faut quHls aient cette permission par écrit .

L'évêque de Fréjus dénonce le livre de Voisin, et le 7 décembre, rassemblée, où siégeaient quinze évêques, décide de supprimer ces traductions, d'écrire aux évêques pour en arrêter le débit, au Roi pour le prier d'interposer son autorité et au pape pour lui demander de les interdire. Il y eut un arrêt du conseil du 16 janvier 1661, pour supprimer le livre, avec un ordre daté du même jour au lieutenant de police d'en saisir les exemplaires *. Mais la princesse avait mis ses exemplaires en lieu sûr, et peu après, Mazarin, ayant obtenu ce qu'il voulait, laissa distribuer les missels.

Cependant l'assemblée mécontente ne s'en tint pas là. Elle fit imprimer ses lettres aux évêques et au pape, où elle condamnait la version des missels, des rituels et de l'Ecriture. Les grands vicaires tinrent bon. Le 19 janvier 1661, ils firent lire au prône une ordonnance permettant la lecture dudit missel traduit en français '< pour l'instruction et consolation de ceux qui voudront entendre ce qui se dit en Latin, et aussi pour servir à réfuter et détruire les calomnies et impostures des Hérétiques qui blasphèment contre ce divin Sacrifice, et abusent de la simplicité du peuple qui n'entend pas le Latin. » La publication eut lieu le 23 janvier. Sur quoi l'assemblée ne se tenant pas pour battue, déclara cette ordonnance contraire à l'Eglise et à l'autorité du roi, et le 29 janvier elle demanda aux évêques que Voisin fût exclu de tout emploi ecclésiastique, en outre elle chassa les grands vicaires de son sein.

L'évêque de Digne eut le bon sens de trouver que les évêques, par cet arrêt, remportaient un avantage semblable à ceux qui « se rompent les bras en voulant donner un coup de poing. » Néanmoins le pape accorda deux brefs, l'un du 12 janvier, l'autre du 7 février. La Sorbonne confirma sa doctrine antérieure ^ par deux déclarations (4 janv. 1661 et 1®** avril). Enfin le 26 mai 1661, l'archevêque de Rouen mit le missel parmi 28 écrits censurés si sévèrement que l'évêque de Beauvais s'écria qu'il aurait aussi censuré l'évangile, s'il se fût trouvé sur son chemin 3.

L'affaire du Nouveau Testament de Mons. — La version du Nouveau Testament avait en quelque sorte été provoquée par l'Assemblée du Clergé de 1654. M. de Marcaet M. de Berthier avaient

1. Voiries Pi^ocès-VerbAux dti Clergé, t. IV, 623 et suiv. et Pièces ju8llf,,\bO et suiv.

2. En 1641, Jacques Corbin, avocat au Parlement, demandant un privilège pour sa traduction, la Faculté répond en priant Richelieu « ut sua authorit^ite curare vellet ne divenderetur dicta cditio. »

3. En 1655, le l" juillet, elle rejette la requête de Jean de la Morelière demandant approbation d'une version du bréviaire romain.

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reçu commission de chercher des traducteurs ^ lis auraient d'abord songé au P. Amelotte, Oratorien, si Ton en croit ce que dit ce Père, dans la Préface de son Nouveau Testament. Mais la chose semble fausse. Et en 1657 il était question de confier le travail à Port- Royal. Les solitaires étaient déjà à la besogne. Ant. Lemaître, avant 1637, avait traduit les quatre Évangiles et TApocalypse. Amauld avait .en main les autres livres. Nicole, du Camboutde Pontchateau, Claude de Ste-Marthe, Noël de Lalanne, Nie. Fontaine, H. de Peyre, comte de Tréville, Arnauld d'Andilly, Lancelot collaboraient à cette grande œuvre qui s exécutait à Vaumurier, et qu'on dut interrompre de 1660 à 1665. Le P. Amelotte, qui avait une traduction faite, fit refuser le privilège -. Mais Tarchevéque de Cambrai donna la permission nécessaire, et Charles II d'Espagne le privilège (24 juillet 1666). Le Testament parut en avril 1667, imprimé par les Elzévirs d'Amsterdam, pour le compte de Gaspard Migeot, à Mons.

Le P. Maimbourg l'ayant attaqué violemment dans ses sermons, Amauld riposta (oct. 1667). Mais l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfîxe intervint et défendit la lecture du livre suspect (18 nov. 1667) . Arnauld ne se tint pas pour battu, et une longue polémique commença, au cours de laquelle l'archevêque s'éleva contre cette idée qu'il est non seulement permis, mais même nécessaire à toutes sortes de personnes, même les plus simples, de lire l'Ecriture Sainte. La paix de Clément IX stipulait que le décret contre les versions serait nul. Elle ne les autorisait pas pour cela. Fénelon, dans sa lettre à l'évéque d'Arras (14 mars 1707), me parait avoir résumé exactement la conduite défiante que l'on jugeait devoir conserver dans la phrase suivante : « Il ne faut donner TEcriture qu'à ceux qui, ne la recevant que des mains de l'Église, ne veulent y chercher que le sens de l'Église même. ^) [Œuv,, Paris, Méquignon et Gaume, II, 190.)

1. Défense \\ des versions \\ de V Ecriture Sainte \\ Des offices de VÉglise\\Et des ouvragesdes Pères || .Etenparliculier || delanouvelle traductiondn Bréviaire \\ contre la Sentence de l'Official de Paris du 10 avril 1688, avec V Avocat du Public contre la. Requeste du promoteur du III may \\ soi-disant imprimé ù Cologne, chez Nicolas Schouten, 1688.

Une note manuscrite de l'exemplaire que M. Gazier a bien voulu me communiquer ajoute : M. de Noailles a fait traduire son missel, avec ses armes en tête ; M. de Vintimille en a fait de môme; M. Languet a fait traduire partie des messes et offices de son diocèse et Ta donnée sous son nom.

2. Il affectait des scrupules sur cette matière : Nous éviterons les naufrages que beaucoup d'âmes suspectes font dans TOcéan de TÉcriture, si nous n'usurpons pas de nous-mesmes cette seconde loy de Dieu, mais si, comme les Roys d'Israël, nous la recevons de la main et avec les avis des Prestres de la maison de Lévi {Ep. de StPaul, Paris, 1667, 8", Avertissement).

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