‹ Histoire de la langue française des origines à 1900Chapitre 26 sur 385 · Compayré, Démia · texte numérisé non relu

Compayré, Démia

\. Id., Ibid., 49.

5. 11 y a des « Bastimens, de Religieux, de Religieuses,... vous ne les sçauriez compter, et pour de magnifiques Escoles, et amples sales... combien y en-a-t-il? Vous aie les sçauriez non plus compter, car il n'y en a point [Avis louchant les petites Escoles, Bib. Maz., A. 10 694, 73* pièce, p. 1 î).

ville tant soit peu policée, que pour y faire des souliers, pour y tailler des habits, pour y forger des serrures et des clefs, il faille avoir fait son apprentissage sous quelque Maistre pendant plusieurs années^ et avoir passé en suite par lexamen des plus Experts de la profession. Et pour la première instruction des Enfans qui est de si grande conséquence, qu'il soit permis à tous indifféremment de l'exercer : et à des jeunes Gens qui sont sans expérience, et qui sont encor Escoliers pour la pluspart, d'aller faire leur apprentissage et leurs, coups d'essais aux despens de ces pauvre[s] petits. Le remède à ce mal comme à beaucoup d'autres, seroit celuy que j'ay dit, de prendre un quartier, y establir une bonne Escole, et puis travailler tout le mieux que faire se pourroit, pour dôner un exemple, d'une instruction facile et naturelle quifust sans contredit » (o. c, 12-13).

Et l'idée de fonder une école normale se présente à Démia qui la réalise. En 1671, une communauté est créée à Lyon pour former les maitres-hommes. Des lettres patentes de 1681 en confirment l'établissement. En 1687, une communauté analogue s'ouvre pour les femmes. Dans l'intervalle, J. B. de la Salle a fondé à Reims son séminaire des maîtres d'école. Meslier en voudrait un à Paris, où on se concerterait sur les méthodes et où on ferait des expériences, pédagogiques *. Il y est même noté, et la chose importe à mon sujet, que le bon langage serait une des matières des études. Beaux projets qu'on n'était pas à la veille de réaliser ! -

Les maîtres d'école et la iangue française. — En réalité, l'enseignement, dans beaucoup d'endroits, se donnait en patois, aussi bien à l'école, qu'à l'Église. Le successeur de Godeau, l'évêque Thomassin, en publiant les homélies de son prédécesseur, rapportait que l'évêque académicien eût changé volontiers sa langue contre le

1 . Les Frères en eurent une quelque temps, entre 1699 et 1705 (Fossey eux, o. c, 66)^

2. On y enseignerait aux «Maîtres la manière de bien faire le Catéchisme, de bien lire le Latin, et le François, en établissant s*il se pouvoit une grande uniformité delangage, banissant certain patois corrompu. On leur montreroit Tart de bien écrire^ et de bien chifrer : On leur enseigneroit encore, si Ton vouloit, les Elemens d'Euclyde, le Plainchant, THonnéteté, la Civilité, et toutes les autres choses, dont les Maîtrespourroient être instruits eux-mêmes dans un lieu où Ton feroit profession d'enseigner tout ce qui seroit nécessaire pour la perfection de la jeunesse. » {Avis important^ ToacfiAnt VétAblissement d'un espèce de Séminaire pour la formation des Maîtres. d'Ecole. (Bib. Maz., A. 10694, 103* pièce).

Généralement, au dire de Meslier, on fonde TEcole, qui est comme le corps, et on ne fonde pas Tinstruction qui en est comme TÂme et la vie. 11 « faudroit en premiei^ lieu examiner et arrester la façon d'enseigner la meilleure et la plus naturelle, et la plus facile » consulter les plus expérimentés, ensuite faire essayer par un hommecapable » {Avis touchant les petites Escoles^ 6-7).

Le maître devrait rendre compte chaque mois par un examen public, de façon quc- « ny Maistre ny Escolier n'en sçauroit faire accroire aux parens » (o. c, 11).

patois du pays, afin de pouvoir mieux instruire son peuple, et que si Dieu lui eût donné le choix ou du don des miracles ou de la langue provençale, il eût choisi plutôt de parler cette langue que de ressusciter trois morts chaque jour. Et l'auteur ajoute — ici il ne s'agit plus de rêve, mais de faits — : « Vous lavez vu souvent, au milieu des enfants et des païsans, leur enseigner la doctrine en leur idiome vulgaire, vous l'avez admiré dans les visites de ce diocèse, s'efforçant de faire des sermons en provençal avec un abaissement extresme et une charité inconcevable K »

On se demande, en présence de certains textes, si Ton exigeait toujours des maîtres d'école eux-mêmes qu'ils sussent le français. Cela ne me parait pas du tout assuré. Racine n'était ni un athée ni un libertin. Il ne songeait pas à inspirer le mépris des « régimes déchus. » Or il nous dit textuellement que les maîtres d'école d'Usez qui le saluaient ne le comprenaient pas et qu'il ne les entendait pas non plus : « Il n'y a pas un curé ni un maitrê d'école, écrit-il, qui ne m'ait fait le compliment gaillard, auquel je ne sauroisrépondre que par des révérences, car je n'entends pas le françoisde ce pays, et on n'entend pas le mien : ainsi je tire le pied fort humblement ; et je dis, quand tout est fait : Adiousias {Let., 1661, Œuv., VI, 419).

L'ai'prentissage de la LECTURE EN LATIN. — Qu'était-ce donc que savoir lire? Il faut éviter les méprises à ce sujet. Savoir lire, c'était d'abord savoir lire en latin. On commençait par là. Cette méthode s'est conservée çà et là jusqu'à nos jours 2. Elle était universellement pratiquée ou à peu près autour de 1650, quoiqu'on l'eût déjà critiquée. Ce n'est pas parce qu'il était plus facile de commencer par le latin où toutes les lettres se prononçaient qu'on en usait ainsi, c'était parce que le caractère de l'école en faisait un devoir. Il fallait lire avant tout les prières et le rituel, dût-on en rester là.

Donc, après la « croix de par Dieu », où ils apprenaient les lettres, les enfants les assemblaient en syllabes, puis s'exerçaient sur le « pater, ave^ credo, misereatury confiteor, Benedicitc, Agi-

1. Abbé Comnet, Anl. GodeAu, Paris, 1900, 8«, p. 358. Vence est dans Tarrondissemeni de Grasse (Alpes-Maritimes).

2. Mon collaborateur primaire, M. Tlnspectenr Bony, né le 9 mars 1860, a encore appris à lire en latin d'abord, à Técole do Villy-en-Auxois (arrond» de Semur). Cétait à son époque une règle générale dans ce pays et bien ailleurs. Une de mes domestiques, née en 1858, élevée par les Sœurs de Voutezac (Gorrèze), est dans le môme cas. l\ n'y a guère que quarante ans que cette pratique est interdite dans les écoles publiques. Elle continue dans certaines écoles catholiques.

i»a«, Et beata^ Angelo Dei » . Quand ils sont formés à épeler, dit Y\École paroissiale, qui règle minutieusement tous ces détails, il leur faut « donner un Livre, qui soit composé du Magnificat : Nunc dimitti : Salve Regina, Verset, et Oraison, des sept Psaumes, et des Litanies des Saints, du S. Nom de Jésus et de celle de la Sainte Vierge: D'une Liste des Nombres des chiffres communs... des Versets et des Réponses de la Messe » (171-172). C'est seulement quand Tenfant sera bien en possession de la lecture latine qu'il abordera la lecture en français '. Les classes des tout petits sont divisées à cet effet en cours bien distincts, assis à des tables spéciales 2 .

Les pédagogues se rendent parfaitement compte des difficultés que Tenfant va rencontrer. Il va lui falloir prononcer deux, règne, nostre, qui, comme dœ, refl, notr, ki, après avoir d'abord appris à dire de-u-s, re-gn-um, no-st-rum, qui. Ent de cantent, où tout s'entend, Tempêche de lire ils chantent avec sa dernière syllabe sourde, etc.. Aucune recette pour y remédier. Il est seulement recommandé aux maîtres d' « aller progressivement » [Éc, par. , 182-186) -^

J'ai marqué (tome IV, 179) l'influence détestable que cette pratique eut sur la prononciation française. Nous entrevoyons, à travers les textes, que c'est une des raisons pour lesquelles on savait mal lire. Souvent Técolier n'allait pas jusqu'au bout. En 1673, un Règlement pour les écoles dominicales autorisa, après les exercices religieux et Tinstruction religieuse « a apprendre a lire a celles qui auront volonté de se faire instruire, ou a perfectionner dans l'usage de la

1 . « Il faut premicrcment, que les cnfans avaat que d'être mis à la lecture FranfoisCf sçachent bien lire en Latin en toutes sortes de livres : car cette lecture étant le fondement de la Françoise, puis qu'elle contient les mêmes caractères et syllabes, si on monstre à un enfant à lire en Latin et en François tout ensemble, il donnera grande peine au Maistrc » (/!)., 181).

2. Le long de la muraille, il y aura trois bancs de chaque côté, où seront assis ceux qui liront en Latin et en François ; mettans ceux de médiocre condition ensemble, et les pauvres ensemble... I^ premier de chaque côté sera haut de quinze pouces, et on y mettra ceux qui lisent en François. Le second d'un pied, et on y mettra ceux qui lisent bien au Latin et commencent à lire en François. Au troisième, haut de neuf pouces. . . ceux qui sont à A, B. C, ceux qui épellent et commencent à assembler les syllabes (/!)., 57).

3. C'est par cette difficulté que s'explique une observation de Démia rapportée par M. Ck)mpayré {Démia, 44). On fait observer à Lyon aux enfants que le t ne se prononce pas dans esprit éternel. Cela parait au premier abord bien subtil, et porte à croire que les enfants étaient bien instruits, si on en arrivait avec eux à de pareilles délicatesses. Mais il en faut en rabattre. L'^cote paroiMtaZc note aussi qu'il faut faire la liaison : ildisoit à Pierre, mais cest pour montrer à l'enfant, pêne par sa connaissance du latin que si le t s'articulait ici exceptionnellement, il ne s'articulait pas en général. Dans il fait, l'enfant disait d'instinct /*U(r comme en latin. Il était nécessaire de réagir, et par suite de marquer aussi les cas où les finales françaises s'entendaient (Voir £c. par., 184).

lecture celles qui auroiêt quelques cômencemês » car « c'est un grandi mal que Ton envoyé rarement les filles a l'école, et que <îeUes que les parens y envoyent, n'y restent pas un temps suffisant pour apprendre parfaictement a lire *. »

On pense bien que si ces funestes principes étaient reçus dans les petites écoles, où le latin ne jouait malgré tout qu'un rôle accessoire, les collèges n'en connaissaient sed d'autres. D'Aubigné, qui fut mis dans les mains d'un savant, apprit plusieurs alphabets à la fois, et s'exerça à lire en latin, grec et hébreu. Jamais l'homme « astorge et impiteux » qui lui enseignait, Jean Gottin, n'eût eu l'idée d'y joindre la lettre française. Les régents jetaient les enfants <ians Despautère .

Un PRÉCURSEUR. Behourt. — Cependant une révolution se préparait. Dès la fin du xvi* siècle, quelques précurseurs avaient demandé Tabandon de la méthode traditionnelle ^. Une place de choix parmi eux doit être réservée à Behourt ^. Il ignorait certainement les idées de son illustre contemporain Comenius, dont la Didactica magna ne parut qu'en 1627. C'est de Comenius qu'est l'adage : Apprendre le latin avant la langue maternelle, c'est vouloir monter à cheval avant que de savoir marcher. Dès 1620, Behourt mélangeait lecture française et lecture latine dans son livre : Alphabets françoys, latin, et Grec (Rouen, Louys Loudet, Bib. Nat., Inv. X, 11800). Et dans le livret, où il y a une petite grammaire à Tusage des enfants, il justifie son innovation en quelques mots très heureux : « J ay traicté le tout en Françoys, afin que la perception «n fust plus prompte, baillant la manière de sçauoir deuant la science, estant chose absurde de les rechercher ensemble » (Let. au Pr. de Lorraine, duc de Joyeuse, Abbé de Fescamp).

La lecture en français a l'Oratoire et a Port-Royal. — La réforme ne se fit pas par le bas. Elle ne vint pas des maîtres des petites écoles. Démia, pas plus que l'auteur de V École paroissiale^ ne vit l'intérêt qu'elle avait; peut-être même y fut-il opposé.

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