CHAPITRE XI RÉSULTATS. LE FRANÇAIS ET L'ESPRIT ALLEMAND
L'esprit français dans la littérature allemande. — Pour plaire vau public distingué, la Muse allemande, dès le xvi® siècle, elle aussi, s était déguisée ^, et avait ronsardisé avec Opitz, dont la fameuse -réforme métrique doit tout à l'imitation française. Au temps de Thôtel de Rambouillet, s'apercevant sans doute qu'elle retardait, elle se mit au roman à la Scudéry, et Buchholz, le duc de Brunswick Antoine Ulrich, Hoffmann de Hoffsmanswaldau, Zesen, Lohen- ^tein, initièrent les dames à la carte du Tendre. Puis, la réaction vint, et elle vint encore de France. C'est l'art poétique de Boileau qui en donna le signal. Le satirique régentait TAUe- 4nagne en même temps que la France, par l'intermédiaire de son ï)mi berlinois, le baron de Canitz ^.
Entre temps, on avait moliérisé. Ni Weisse, Ni Kormart, tout en imitant les Corneilles, n'avaient réussi à créer un théâtre. Ce fut Molière lui-même qui prit pied sur la scène allemande. Une traduction (le ses pièces publiée à Nuremberg en 1695 avec le texte en regard, dit: « Dans leur langue originale, ces comédies sont tellement aimées et goûtées par tout le monde en Allemagne, par les gens de haute et de basse condition, qu il me semble superflu de faire beaucoup de frais pour les recommander. » En effet, à cette époque, si on était encore obligé de traduire pour le grand public, Scapin et Sganarelle avaient déjà pris dans bien des endroits la place de Hans Wurst. Dans les théâtres de cour, qui se bâtirent un peu partout à partir de 1660, c'étaient leurs plaisanteries, les fines et les autres, qui seules avaient le privilège de dérider les nobles assemblées ^.
Ces dispositions ne firent que s'accroître, quand la Société 'française fut devenue Técole souveraine et unique de toute politesse, que Paris apparut comme le centre de toutes les élégances maté-
1. Il ne m'appartient pas de rappeler en détail les emprunts faits par la littérature allemande à la France. M. Rcynaud les a marqués (o. c, 265-268).
2. Canitz diplomate et homme du monde, avait vécu longtemps en France.
3. Voir Rossel, Hisï, des rel. Uit., 342 et suiv. Sur Molière, voir en particulier Ehrhard, Molière en Allemagne. Paris, 1888, in-S".
Histoire de la Langue française, V. 23
rielles, de la culture mondaine la plus rafGnée, et de la littérature la plus élégante, la plus hautement humaine qui eût paru dans le monde moderne.
Élégances françaises et grossièretés allemandes. — Le dégros* sissement d'un peuple n'est pas l'œuvre d'un jour ni d'un an. Celui de l'Allemagne fut fort long. Au temps de Louis XIV, il n'était même pas encore assez avancé pour que le fond de la barbarie ancienne ne reparût pas brusquement de temps en temps. Même dans le voisinage immédiat des souverains ou parmi eux, une fête solennelle avait encore quelque peiné à ne pas devenir une longue ripaille. En veut-on un exemple? C'est Grammont qui le raconte dans ses Mémoires : L'Électeur de Saxe, en l'honneur d'une réconciliation politique avait résolu de donner un festin. Rendez-vous fut pris chez l'évêque Egon de Furstemberg. « Les Électeurs de Mayence et de Cologne s'y trouvaient également. Le repas dura neuf heures ; on y but deux à trois mille santés » au bruit des timbales et des trompettes. Puis la table fut étayée et tous les électeurs dansèrent dessus. Le maréchal, qui était boiteux, y menait le branle des convives, qui, naturellement, étaient tous ivres K
Un autre jour — la scène est à La Haye, mais se passe aussi entre Allemands — « y ayant quantité de Princes et de grands Seigneurs d'Allemagne de sa Parenté (de Maurice de Nassau), ils s'assemblèrent en la principale Auberge de la Haye, pour s'y divertir ; après avoir fait la débauche jusqu'à ne voir plus goutte : un de la compagnie proposa d'éteindre les lumières, et de s'entrebattre toute la nuit à coups d'Escabelle : ce qu'ayant exécuté, l'un de ces Souverains se trouva un bras rompu, l'autre une jambe cassée, un autre le crâne enfoncé : et les moins offensez en furent quittes pour avoir d'horribles contusions, et les yeux pochez au beurre noir. Après cela il a fallu se mettre tous au lit, et se faire penser 2. »
Passons sur ces ribotes de barbares. Les « manières w s'étaient cependant améliorées. On savait désormais manger dans son assiette, au lieu de se servir à même le plat, on avait importé des fourchettes à trois dents, et des couteaux à bouts arrondis. La maîtresse de maison connaissait sinon Tart, du moins la règle, pour placer ses
1. Depping, Le Père de M"« Duch. d'Or/can», Paris, 1864, Rev.Germ. et fr., Extrait p. 68-69.
a. Du Maurier, Mem. Hist. Holl., 247.
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invités, en mêlant hommes et femmes, elle savait mettre à sa droite le personnage qu elle voulait honorer. C*était beaucoup déjà.
Mais le plus difficile restait à faire, je veux dire de raffiner un peu et surtout de savoir causer. Les femmes avaient beau chercher à étrangler dans un corset leur torse, jusque là épanoui à Taise, et enfermer leurs pieds dans de minuscules souliers de douze écus qui du reste, tout parisiens qu'ils fussent réputés, venaient souvent de Vienne ^, elles n'avaient encore attrapé ni le maintien, ni la démarche des dames du Louvre et de Versailles. Il y a un art de jouer de l'éventail ou de rire dans son mouchoir de dentelle, et le pire mauvais goût est de porter sans aisance une riche toilette qui ne sied
Dans la vie de cour, les plus grands personnages restaient empruntés, comme des paysans dans des costumes du dimanche. Certains princes raffinés s'en rendaient compte. Un jour que TÉlecteur Palatin voulait envoyer à la cérémonie expiatoire en l'honneur de Charles P*", il ne sait qui déléguer et écrit son embarras à sa mère : « Le malheur, c'est que je ne puis trouver une personne de qualité propre à cette mission. La plupart de nos gentilshommes ici, sont stupides, sots et dépourvus de bonnes manières, et n'ont de goût que pour la boisson. Il y a bien un jeime baron de Limbourg, dont la mère est une Hanau-Swargenfells, il ne doit pas être inconnu à Votre Majesté ; il a voyagé en France et en Italie, et conviendrait assez pour une ambassade de ce genre, bien que son séjour à l'étranger ne lui ait pas enlevé son air gauche et timide 2. » Perdre cet air gauche natif^ acquérir « ce dénouement et cet air libre qui n'est pas ordinaire aux étrangers » (l'expression est de Préchac), voilà ce que les gens de bonne maison s'efforçaient plus que jamais d'apprendre à l'école des Français.
Les Allemands qui pouvaient voyager allaient chercher dans des villes françaises un complément d'éducation. Combien de tailleurs, comme le grand-père de Gœthe, Fridericus Georg Gœthe, venaient apprendre leur métier à Paris ! U Illustre Parisienne nous montre de façon piquante, ces bons lourdauds dépaysés, même dans des familles bourgeoises. Quelques aventures les y menaçaient, on le savait en Allemagne. Il arrivait de Paris, de l'entourage même du roi, des avertissements 3, presque des menaces. Rien n'y fit. La