‹ Histoire de la langue française des origines à 1900Chapitre 71 sur 385 · Reuss, o. c, II, lî<7-8, n · texte numérisé non relu

Reuss, o. c, II, lî<7-8, n

de Tusagedes « billets de monnoie qui pour diuerses singularités de cette prouinee, comme sa situation détachée du reste du Royaume, son langage allemand... » leur parait impraticable ^

Ces agissements ne semblent avoir ému ni inquiété personne. Loin de vouloir proscrire l'allemand, on s'arrangeait pour faire paraître dans les deux langues ce qu'il était important de faire connaître au public 2. Reuss s'est même posé à ce propos une question très importante. Comment a-t-on pu assurer les services dans ces conditions? L'historien de l'Alsace paraît croire qu'au début, bien peu d'indigènes se trouvant en état d'occuper les postes, on les aurait remplacés par des Français. Cette façon de faire était tout à fait étrangère aux habitudes de l'Administration. Lh où il ne s'agissait en effet que de recueillir des bénéfices, bien. On donnait ainsi à Strasbourg un canonicat à un La Tour d'Auvergne ou à un Soubise. Mais il n'y a là que distribution de faveurs et non organisation systématique. Pour admettre une dérogation aussi singulière à des usages constants, il ne suffit pas d'alléguer la présence d'un certain nombre de noms français dans l'Armoriai d'Alsace.

Assurément, il vint des Français. Il est non moins certain qu'ils ne savaient pas l'allemand. Où l'eussent-ils appris? Et une fois sur le pays, ils ne â'y mirent pas. On cite comme des exceptions quelques agents, qui, une fois sur place, s'appliquèrent à acquérir l'idiome du pays ; ainsi un commandant de Colmar, M. Clausier. M"*® Hold, raconte Reuss, la femme du vieux conseiller au Conseil souverain de Brisach, disait, en 1675, qu'elle n'avait connu, de mémoire d'homme, que deux Français ayant appris assez d'allemand pour pouvoir se mêler à la conversation^. Les Français n'apprirent pas l'allemand.

Ce dut être le beau temps des interprètes ^ . Mais à la génération

1. Le Mémoire entre ensuite dans les détails. Le quatrième motif donné est « que ces billets sont en langue françoise, que la pluspart des habitans d'Alsace, mesme des* dits negfocians, ig^norent » (Arch. Nat., G', 81, 1703-1710; la pièce est sans date, mais probablement de mai 1707).

3. Le5 may 1720, d'An^nrvilliers se propose encore de faire traduire en allemand pour le faire afficher dans les deux lang^ues, l'arrêt du 28 mars portant rétablissement du cours des billets de banque (Arch. Nat., G^, 83).

3. Son mari s'était entretenu avec de l'Hermine, l'auteur des Mémoires de deu» voyAget (voir p. 52). Certains des fils de Hold furent envoyés pour étudier à Paris et à La Flèche (//>., 130).

4. C'étaient quelquefois des maîtres d'école. Voir un Acte du prévôt de Lucerne, concernant l'état-civil d'un habitant de la ville qui va résider en Lorraine, « seigneurie de Sarbourg : traduit de l'allemand en français par moy Charles Rossignol, Régent d'escolle,interprette ordinaire à Sarbourg, y résidant. » (Arch. Nat., G^ 82, année 1711)

Le 17 décembre 1708, un nommé Lottinger écrit pour demander la charge de prcvost des marchands de Strasbourg, vacante par la mort de Kellerman. Il donne ce motif ^ « ie suis né françoisetbonsujetdu roy, ie possède lesdeux langues» (Arch. Nat., G^, 18)-

LE FRANÇAIS LANGUE d'ÉTAT DANS LES PROVINCES CONQUISES 103

suivante, un nombre suffisant d* Alsaciens catholiques avaient appris assez de français pour leurs relations administratives avec leurs supérieurs. Us ne cessèrent pas de parler allemand à leurs administrés et on ne les en détourna jamais. Par là, ils dégagèrent les Alsaciens de Tobligation où ils se seraient trouvés d'apprendre le français pour la commodité de leurs affaires.

Conclusion. — Reuss a dit : « Ce n'est pas faire œuvre de polémiste, mais simplement constater une vérité indiscutable, que d'appuyer sur ce fait que la monarchie française, depuis la paix de Westphalie jusqu'à la Révolution, n'a jamais songé à entraver Tusage de la langue allemande en Alsace. » Cela est rigoureusement exact. En Alsace comme ailleurs, le français était la langue ofGcielle, mais l'administration supérieure seule s'en servait exclusivement. Pour tout le reste, il y avait des tempéraments qu'on peut presque juger excessifs. C'était une tolérance qui allait jusqu'à l'indifférence.

Indifférence générale et incompréhension. — Dans les provinces qui appartenaient à la couronne depuis longtemps, et qui ne parlaient pas français, Tadministration paraît s'être fort peu préoccupée d'imposer sa langue à Tusage. Ainsi en pays basque. Les mémoires des Intendants ne disent pas un mot de Futilité qu'ils y verraient. L'un deux, Lebret, note brièvement l'ëtrangeté du langage du pays et en donne un échantillon. C'est tout *.

Il en fut un peu autrement dans les provinces nouvellement acquises. Personne sans doute ne prétendait prescrire le français à leurs habitants. Faut-il croire pour cela qu'aucun homme d'Etat n'aperçût l'intérêt qu'il y avait à en généraliser l'emploi ? Ce serait peut-être une erreur. Assurément, la plupart d'entre eux ne voyaient dans le langage qu'un fait sans importance politique ni économique, donc indigne de leurs préoccupations. Il en est un pourtant, le plus grand, qui fait exception. Colbert semble avoir compris que la langue pouvait servir, sinon à l'unification du royaume, du moins à l'assimilation des nouveaux sujets.

La fondation du Collège des Quatre Nations est due à Mazarin (1661). Sans doute l'intention du créateur n'était pas douteuse. On devait y recevoir, pour les y faire instruire gratuitement, soixante jeunes gentilshommes des familles les plus nobles des pays annexés à la France aux traités de Westphalie et des Pyrénées (PigneroUes, Alsace, Flandre, Artois, Hainaut, Luxembourg, Roussillon, Conflans et Cerdagne) et même de quelques autres pays sur lesquels on avait des vues. Comme le disent les lettres patentes du Roi, « faisant donner aux jeunes gentils hommes issus des pays réunis à nostre couronne, une éducation françoise », le but était de leur « inspirer insensiblement la douceur de nostre domination » et « d'effacer dans leurs cœurs, par la reconnoissance d'un traitement si favorable, tous les sentimens d'une affection étrangère, d'y graver profondément, par une noble institution, les caractères d'un amour sincère et fidèle » pour le roi et pour son état.

1. M6m. des intend, de Béarn, 1698, dans le Bulletin de U Société des Sciences... de Pau, t. XXXIII.

Cependant, rien dans les statuts ni dans Torganisation ne fait s )iipçoQner qu'on ait compris quelle éducation convenait à un pareil objet et que Tapprentissr^ge de la langue en était la préface indispensible. Sans doute, il était certain que par le contact, ces jeunes gens apprendraient, durant leur séjour, la langue nationale, mais aucun article du règlement ne leur en faisait un devoir. Rien absolument n'assurait à cette langue une situation plus favorable que dans les collèges ordinaires. Ici comme là, son rôle était nul. L'usage en ^tait interdit. En effet des docteurs en Sorbonne avaient la direction du collège, avant même qu'il fût réuni à TUniversité (1688), et nous avons vu quelles étaient leurs idées. Jamais ils n'eussent songé à l'organiser à la moderne, suivant les plans trop hardis d'un Richelieu*. Le collège nouveau était comme les autres, de la Faculté des Arts, une maison classique, c'est-à-dire toute latine.

Lors de la conquête de la Franche-Comté, en 1668, Louis XIV ne manqua pas d'invoquer la similitude de langue pour justifier son dessein : w Je considérais, dit-il, que c'était une province grande, fertile et importante, qui, par sa situation, par sa langue, et par des droits aussi justes qu'anciens, devait faire partie de ce royaume-. » Mais de ce que le Roi estimait qu'une province qui parlait sa langue devait faire partie de son royaume, cela n'implique nullement qu'il crût avantageux d'amener à parler cette langue d'autres provinces qu'il annexait, ni qu'il eût vu à cette conversion un intérêt d'État. Toutefois un certain nombre de faits, dans la politique du règne, m'ont paru inspirés d'une pensée commune, et je les ai rapprochés ici. Ils concernent, soit les colonies d'Amérique, soit les provinces.

Le français dans les colonies 3. — Ni aux Antilles, ni aux Indes, il ne semble avoir été fait une tentative sérieuse pour répandre la langue française. Les missionnaires avaient avantage à apprendre l'idiome indigène au lieu d'enseigner le leur. Il leur en coûtait beaucoup moins de temps, et ils se mettaient de la sorte en communication avec toute la population, ce qui valait mieux que d'être en rapport avec les quelques rares élèves qu'ils pouvaient former. La chose n'alla pas au Canada autrement qu'ailleurs. Ainsi la sœur Marie de l'Incarnation, Supérieure des Ursulines de Qué-

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