Dans Counson, Lefr. à Gand. p
plus d'un demi-siècle, moins la Langue de la France, que celle de l'Europe entière...^ elle est devenue la Langue universelle de l'Europe : et il ne paroit pas qu'aucune révolution puisse lui faire perdre si tôt (sic) l'ascendant qu'elle a pris sur les autres Langues... pure ou corrompue, elle n'en demeurera pas moins ce qu'elle est, encore plusieurs siècles : la Langue de l'Europe. Les Peuples, qui ont senti l'utilité d'une Langue commune, garderont celle-là, ne fût-ce que par l'habitude qu'ils auront de s'en servir.
« Toute cette boutade [de l'abbé Desfontaines]... se termine par cette exclamation : « Que nous avons mal fait de n'avoir pas retenu la langue latine pour notre langue vulgaire, et d'avoir préféré, au commencement de la 3^ race de nos Rois, la langue populaire à celle de la Cour et de toutes les personnes de condition !
« Boutade ou non, ceci est très vrai. Je ne doute point effectivement qu'on n'eut mieux fait de garder la langue latine pour la langue vulgaire de la France et pour la langue universelle de l'Europe — Il est facile de voir que je n'ai rien dit sur les avantages et les désavantages de la langue françoise, que d'aussi grands hommes... que M. de Voltaire, M. Rollin..., M. l'abbé Desfontaines n'ayent pensé et dit naïvement avant moi. Il resteroit à m'objecter que quelque durement que le dernier s'exprime sur le sujet de la langue françoise, il est bien éloigné du moins de la mettre directement en parallèle avec l'allemande, lui qui, parlant quelques pages plus haut de la nécessité d'apprendre les langues par principes, ajoute d'un ton de mépris, fut-ce l'allemand ou le bas-breton.
« Leur langue est presque devenue la langue universelle de l'Europe. Partout on lit, on traduit, on approuve ou on critique leur production littéraire. Les meilleurs ouvrages des autres nations sont traduits en français. Les plus grands esprits des pavs étrangers brûlent du désir de connoitre leurs grands hommes, de leur rendre visite, de leur faire part de leurs propres sentiments
« L'Universalité de leur langue a presque rendu les François citoyens du monde, et les a mis à même de saisir l'esprit, de pénétrer les sentiments, d'assimiler les idées des grands esprits de n'importe quel autre pays. Elle a produit aussi un autre effet : elle a permis aux François de pénétrer facilement dans tous les pays d'Europe, où leurs grands hommes ont rencontré partout le meilleur accueil. On s'y sentait très près, en effet, d'v connoitre les hommes éminents d'une nation qui tient depuis si longtemps la tête en matière de politesse, et dont toutes les cours européennes
1. Préserv.. t. I, Dessein de cet ouvrage ; cf. pp. SSô-'ioO.
emploient la langue dans leurs rapports avec les pays étrangers ».
Mais ce ne sont pas seulement des grimauds intéressés qui ont exalté la situation hors pair du français. Je citerai quelques noms seulement, et d'abord celui de Batteux, trop oublié, dont le bon sens était moins « goutteux » que ne le pensait Victor Hugo : « Notre langue, dit-il, est devenue le langage commun des Souverains et de toutes les personnes distinguées chez les nations qui nous environnent : Elle n'a même pas eu besoin, comme la langue grecque ou la latine, d'être précédée ni introduite chez nos voisins par les conquêtes et la victoire. Elle a été accueillie pour elle même, pour son propre mérite et pour celui de ses Auteurs, et elle est regardée partout comme une portion considérable de ce qu'on appelle les belles humanités » \
Pluche a compté aussi dans son temps. 11 écrit: « L'allemand, autrefois nécessaire pour voyager, est aujourd'hui remplacé par le François, devenu depuis long-temps, la langue de commerce dans toutes les Cours, et dans toutes les bonnes villes de l'Europe, Nos Frères séparés l'ont porté par-tout » '.
Les Auteurs. — Nous avons tous appris par cœur jadis le Mémoire sur les Occupations de l'Académie de Fénelon (1714). N'y est-il pas dit qu'il ne manque à la langue qu'un bon Manuel « pour devenir la langue unii'erselle de toute l'Europe et, pour ainsi dire, de tout le monde » ^ ?
Montesquieu affirmera bientôt qu'il ne manque plus rien, et que le résultat est acquis. L'important, c'est que ce sentiment lui a été inspiré par un séjour qu'il a fait à Vienne, en 1728 : a Je suis assez content du séjour de Vienne : les connoissances y sont trèsaisées à faire, les grands seigneurs et les ministres très-accessibles. . . notre langue y est si universelle qu'elle y est presque la seule chez les honnêtes gens, et l'italien y est presque inutile. Je suis persuadé que le françois gagnera tous les jours dans les pays étrangers. La communication des peuples v est si grande qu'ils ont absolument besoin d'une langue commune, et on choisira toujours notre françois » '\
Rollin, dont nous avons parlé déjà, entendait faire à la langue française sa place ; il n'était nullement porté à la substituer au
i. Réjlex. sur la langue française a la suite du Traité arr. des mots, p. '204. -2. Spect. de la Nat., 1732-1746, t. VI, p. 47-2 (suite de la Lettre... sur l'éducation des garçons^