Le § 86 ne corrige pas cette énorme bévue
dans l'édition de son Dictionnaire de 1730, Le Duchat avait rapproché oyl de nennyl et par conséquent trouvé l'étymologie. Rivarol n'en a cure et se lance éperdument'. Quand il invente à lui tout seul, c'est pis encore. Je n'en donnerai pour preuve que la théorie plus que singulière sur le pluriel grâces : « La religion, dit-il, loin de fournir au dictionnaire des Beaux-Arts, avait évoqué à elle certaines expressions, et nous en avait à jamais privés. On n'aurait pas trop osé dire, sous Louis XIV, la grâce du langage (!) par respect pour la grâce théologique, mais on disait les grâces du langage, par allusion aux trois Grâces » ". En vérité Rivarol avait-il oublié le délicieux vers de La Fontaine sur « la grâce, plus belle encor que la beauté » ^ et les innombrables exemples où on avait fait un usage profane de ce singulier, prétendu tabou ?
Si l'on quitte ces minuties pour examiner certaines théories générales, la portée des observations et des réserves qu'on est obligé de faire augmente d'autant. Il est bien vrai que la langue française, a organe de la raison », était avant tout la langue de la prose. 11 est vrai aussi que la poésie du xviii" siècle était misérable et qu'on ne saurait que féliciter Rivarol de s'en être aperçu. Etait-ce suffisant pour autoriser un homme de lettres à ignorer que, malgré toutes les doctrines et les modèles français, il s'était trouvé «n Europe des poètes pour chercher et pour trouver à des sentiments qui sont une forme essentielle de l'âme humaine, une expression inconnue de nous, dont la puissance et l'allure charmait des peuples entiers ?
N'était-ce pas préparer à la langue française, dont il s'agissait de montrer la précellence, une redoutable disgrâce que d'admettre que chez nous, et en notre langue, la poésie n'avait d'autre moyen que « d'enfler sa voix, de s'armer de la rime et de la mesure » et que par là elle « tirait une pensée commune du sentier vulgaire » ?
Si encore on avait expliqué « ce charme de la rime et de la mesure », si on avait montré comment « l'imagination s'en trouve parée » ! Mais on dirait, à lire Rivarol, qu'il n'a jamais senti et goûté le charme de l'harmonie et du rythme. Au lieu d'une analyse ou même d'une impression, ce qui est retenu, c'est que les syllabes finales fourniront aux scoliastes de l'avenir des indications précieuses sur notre prononciation. Et ceci, il faut bien le dire, a l'air, quoique exact, d'une mauvaise plaisanterie. Aucun de nos