Pp. 21 et suiv
-2. Pp. -20-27.
i. P. 66 : (( M. de Rivarol paroît vouloir que tout soit brillant dans le style; mais il faut que tout éclaire, et non pas que tout brille ». 5. Cf. Le Breton, Rivarol, pp. 267-269.
la langue française couronné à Berlin ; quoiqu'il y ait dans cette production un grand luxe de style, infiniment d'esprit que déparent un peu l'entassement des comparaisons, des métaphores, des images souvent plus brillantes que justes, et les taches enfin de sa manière » '.
Ge>èse de l'œuvre. — Les mérites de Rivarol ne sauraient être contestés; ils sautent aux yeux. Styliste émérite, homme d'imagination souple et vive, il a su donner à une matière abstraite et ingrate la vie, le mouvement, l'éclat. Rien dans ces pages alertes qui jamais languisse. Le lecteur, quel qu'il soit, les feuillette sans ennui. Le connaisseur y goûte les formes heureuses, les images éclatantes. La merveille de cet art raffiné, c'est de ne pas trop paraître. Les ornements, pour qui n'analyse pas de trop près, semblent appartenir au sujet lui-même; en tous cas on dirait qu'ils n'ont pas été cherchés et jaillissent d'une source intarissable.
Aujourd'hui nous savons la vérité. Le Général Baron Thiébault nous l'a dit : il est parfaitement exact que Rivarol a écrit à la cavalière et rédigé dans une sorte de fièvre. « Personne, dit-il, ne contestera que le Discours de Rivarol... ne soit, par le sujet, le succès qu'il eut et la circonstance d'avoir été fait par un Français, un des monuments de notre littérature. Eh bien ! c'est à la famille de Montlezun qu'il est dû. Du moment où cette question fut proposée par l'Académie de Berlin, elle devint, et ne put manquer de devenir, à Paris, l'objet de toutes les conversations; mais, dans le nombre des personnes qui s'occupaient de ce sujet ou qui le discutaient, aucune ne le faisait d'une manière aussi brillante que Rivarol. On conçoit d'après cela combien il fut sollicité de concourir pour ce prix. Il ne rejetait pas cette idée, mais, cédant à sa paresse, qui a été une des voluptés de sa vie, il difierait sans cesse à prendre la plume. Enfin, il arriva à ce moment, où il lui restait à peine le temps indispensable pour l'écrire et recopier son discours, l'expédier et le faire arriver à temps. C'est alors que la famille entière de Montlezun s'empara, pour ainsi dire, de lui, le mit en chartre privée et lui déclara qu'il n'aurait sa liberté que lorsque son discours serait écrit. Il se résigna, prit la plume, et écrivit sur des feuilles volantes, sur des chiffons de papier, sur des cartes même qu'il numérotait, ce morceau, plein de choses admirables et qui, copié à mesure qu'il le jetait sur le papier plus qu'il ne le rédigeait, parvint à Berlin la veille du jour où le concours était fermé, et
i. Souv., p. 366.
partagea le prix, que la majorité de l'Assemblée avait résolu de donner à l'auteur d'un discours allemand et qui, sans mon père, eût été donné en entier à ce dernier » '.
Son caractère génial. — Ce récit, dont rien ne nous autorise à contester l'authenticité, nous donne le vrai caractère de l'œuvre, c'est une improvisation. Le fait qu'elle n'est pas terminée, suivant toutes les règles oratoires, autorisait déjà aie supposer.
Mais d'autre part nous savons de science certaine qu'elle avait été préparée par de longues réflexions, et par des recherches dans les livres. Après avoir repris les ouvrages ou les articles des apologistes antérieurs de la langue française, dont j'avais eu moi-même l'occasion de parler dans cette Histoire, Suran a été en état de prouver que Rivarol avait non seulement lu, mais dépouillé — j'entends le mot dans les deux sens, puisqu'il ne les nomme pas — ses prédécesseurs, de Pasquier à Gaichiès, en passant par Le Laboureur et Charpentier. Les « sources » sont là. Pourquoi les a-t-il cachées? Par orgueil peut-être. Il avait le sentiment d'avoir transformé ce qu'il empruntait; et à ceux qui lui auraient reproché des larcins, il se serait cru en droit de répondre qu'il avait taillé des pierres brutes et qu'il leur avait donné l'éclat et la forme.
Mais il ne faut pas oublier qu'il était homme du monde, et qu'un homme du monde n'apporte pas dans un salon ses autorités sous son bras, comme un pédant. Tel il se présentait dans la Société qu'il fréquentait, quand il discourait à ce sujet dans les Cercles, tel il voulut rester. Il est bien vrai qu'il composait pour une Académie, formée de juges graves et froids, auprès desquels quelques références eussent peut-être appuyé ses doctrines, mais derrière eux il voyait siéger le monde cultivé de l'Europe qui le lirait, et dont une partie avait déjà entendu et applaudi des morceaux de son plaidoyer.
C'est pour la même raison, j'imagine, qu'il n'a point voulu suivre un plan trop rigoureux. Ce plan lui eût donné l'air d'un savant qui disserte. Or il discourt, ou pour mieux dire, il plaide, et le temps est alors passé où les avocats se donnaient le ridicule des citations encombrantes. C'est une idée qu'il faut sans cesse avoir présente à l'esprit quand on le lit. Le titre de Discours n'a pas été choisi au hasard et il n'a plus le sens que Descartes lui donnait dans le Dis-
t. Général Baron Thiébault, Mémoires, t. I, p. ttO. Ce texte semble èlre resté Ignoré de Suran, qui pourtant a reconnu d'après des allusions au voyage en ballon de Charles et Robert (i" décembre 1783) et d'après celle, au voyage en montgolfière de Pilàtre de Rozier et d'Arlandes ("21 novembre 1783), que Rivarol a travaillé hâtivement et n'a laissé son Discours sans péroraison que faute de temps (voir p. 42).
cours de la méthode. Le caractère même du style me paraît en rapport avec cette conception fondamentale. Sans doute ce style était celui de Rivarol, ou mieux, c'était l'homme lui-même. Mais jamais il n'a cherché davantage à multiplier les formules qui frappent, les expressions à effet, les images qui éblouissent, tout ce qui entraîne et séduit. Il veut se faire approuver, peut-être, il cherche avant tout à se faire applaudir, convaincu sans doute qu'à cette époque, où Berlin copie Paris, les mêmes moyens, fût-ce un hardi paradoxe, une pointe même\ mettront en mouvement les mains gantées, sur les bords de la Sprée, du Danube ou de la Neva, comme sur les bords de la Seine.
Réussite. — Que Rivarol ait réussi dans son dessein, non seulement le verdict de l'Académie, peut-être influencé, en témoigne, mais aussi l'effet qu'il a produit en son temps et le souvenir qu'il a laissé. II y a des phrases qu'on ne s'est pas encore lassé de répéter : « la seule langue qui ait une probité attachée à son génie »... « Ce qui n'est pas clair n'est pas français », etc.
Il était du reste impossible qu'un homme si spirituel échouât, alors qu'il traitait un de ses sujets de prédilection. Mais il faut convenir que son amour de la langue l'a élevé au-dessus de luimême.
Maladresses et insuffisances. — Ce n'est pas à dire que son tact, ce tact qu'il regardait évidemment comme une des qualités essentielles de la Société française, n'ait pas eu des défaillances, que l'auteur eût sans doute corrigées s'il avait eu le temps de se relire. Par exemple il ajoute une note où il dit qu'il faut se résoudre quand on parle une langue étrangère à être sans finesse, sans grâce et souvent sans justesse-. L'observation ne manquait pas d'exactitude, mais elle était peu flatteuse et pour ses juges et pour le Roi de Prusse lui-même ; de plus elle mettait en question le fait même sur lequel on dissertait, et faisait prévoir en tous cas que notre français serait abandonné, quand on aurait constaté qu'on ne pouvait arriver à en avoir une parfaite connaissance. C'est, on le sait, cette menace qui amena Goethe à y renoncer.
Il est permis de supposer qu'à la « relue », d'autres maladresses auraient été évitées. Il était vraiment trop comique d'exalter les
1. Voir § 87 sur la façon dont les langues mortes se font immortelles; ^ 22 sur les défauts d'harmonie des phrases italiennes résultant de ce que tous les éléments en sont harmonieux, etc.