‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 168 sur 330 · Id., ib · texte numérisé non relu

Id., ib

5. « Au siècle de Louis XIV la langue Françoise a brillé des vraies beautés qui lui sont propres ; l'énergie, la noblesse, la force, la pureté paraissaient dans toutes ses expressions et émanaient de son fonds. L'âge suivant, qui peut à bon droit être comparé à celui d'Auguste, a vu le françois se lasser d'être scavant, négliger les études profondes, les occupations solides, les arts utiles, pour effleurer toutes les sciences, n'en prendre que la quintessence et nuancer son esprit d'autant de connaissances précievises que d'appcrçus puériles ! La langue s'en est ressentie, des termes nouveaux et analogues à la manière récente de voir, de sentir, de penser se sont fait admettre —

« Comme le français s'ennuie des modes pour peu qu'elles vieillissent... que tel se dépouille au soir d'une toilette élégante, qui n'ose la reprendre au matin sans paraître aux yeux des gens de goût un revenant de l'autre siècle... ce même esprit d'inconstance se rend sensible dans sa langue » (L'auteur montre combien les écrivains, de cinquante ans en cinquante ans, sont différents les uns des autres). « Depuis plus de cent ans la langue s'est soutenue par une sorte de prodige, sans muer sensiblement, c'est que parvenue au plus haut dégrés (sic) de perfection, elle devait jouir untems de cet éclat, pour ne plus éprouver de cliangement que dans une décadence fatale à sa beauté, et conséquemment à son régne universel. Ne touchons-nous pas à cette triste époque?... Les termes communs, les expressions naïves, les phrases rangées et coulantes ne semblent plus dignes de l'homme du jour. Moins scavant... il grécifie sa langue au point de la dénaturer; des mots très expressifs, à la vérité, mais presque tous barbares et composés, en rendent la connaissance plus épineuse, l'idiome plus rude, la marche plus inégale....

« Cette épidémie ne s'élendant pas seulement au parler, a déjà coulé de la plume de mille écrivains pour ne plus nous présenter qu'un verbiage muet, que des mots sans pensée

« [La langue] devra sa chute au mauvais goût dominant dans ses études actuelles, à la faiblesse de ses connaissances acquises, qui préparent l'ignorance, les ténèbres et par suite inévitable la barbarie, traînant apprès elle la dépravation du cœur, l'aveuglement de l'âme, la grossièreté des affections et l'âpretc du caractère » (f" 444 v^).

B estime plus carrément que c'est la France elle-même qui est en décadence '.

1 s'élève à une vision autrement juste. Il devine les effets que doit produire l'éveil du génie des autres races. On ne se sert d'une langue étrangère que quand on voit qu'elle est évidemment supérieure à sa propre langue ; lorsqu'elle cesse d'avoir ce privilège ou, pour parler plus nettement, quand notre langue maternelle commence à l'égaler ou même à la surpasser en charme ou en richesse, on ,ne sent plus le désir de faire la connaissance de la langue étrangère, sauf si des raisons accessoires nous y conduisent-.

Les autres nations de l'Europe se mettent à écrire des chefsd'œuvre dans leur propre idiome, elles ont d'excellents écrivains, des orateurs, des poètes, dont elles peuvent être fières. Elles n'ont plus besoin des Français. Même on peut dire avec raison qu'elles ont fait dans plusieurs domaines des sciences un bond en avant par rapport au français. Tous nos savants prennent soin de purifier leur langue de mots étrangers, de l'enrichir et de la rendre plus habile à l'éloquence et à la poésie. C'est par de bonnes pièces et de bons poèmes que chaque langue gagne ^

1. F'^ 180 r". Cf. Une certaine déconsidération du goût français se remarque. Elle est due pour une part aux Français eux-mêmes, qui ne se donnent pas comme exempts de défauts (Eberhard (A), f" 200 v" ; Impr., p. 54)

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