‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 179 sur 330 · CHAPITRE PREMIER OBSERVATIONS PRÉALABLES · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER OBSERVATIONS PRÉALABLES

Arrivé au terme de cette analyse, que j'ai dû faire longue et détaillée, puisque je résumais des documents dont trois seulement ont été imprimés et dont le reste n'est pas à la disposition du public, je ne considère pas que la question ait été traitée dans son entier. Je n'ignore pas toutefois que, dans un article magistral ', mon collègue et ami Fernand Baldensperger a réuni, commenté et confronté une foule d'autres renseignements avec cette érudition incomparable et cette sûreté de méthode que lui donne la pratique journalière des publications étrangères, des livres, brochures, journaux, où il puise la matière de ses études de Littérature comparée. Je lui emprunterai beaucoup, car, après lui, à peine restait-il quelque chose à glaner dans les textes.

Je voudrais seulement présenter, dans un cadre qui est mien, quelques réflexions personnelles, qui permettront de considérer avec un peu d'esprit de système les causes qui avaient rendu la langue française si générale et qui pourraient éventuellement servir à ceux qui voudraient s'expliquer la diffusion, hors de leur domaine propre, de langues anciennes ou modernes.

Position du problème. — Deux ordres de causes sont, à mon avis, à considérer, lorsqu'il s'agit d'expliquer un événement

4. Études d'Hist. littéraire, pp. l et suiv. Je renvoie à cette étude par l'abréviation Balden., Uniu.

Histoire de la langue française. VIII, 2. 62

linguistique de ce genre, simple en apparence, en réalité très complexe.

De quelles forces de pénétration la langue envahissante disposait-elle ? D'où viennent ces forces? Quelle en est la puissance?

D'autre part quelles sont les forces de résistance, j'entends les obstacles naturels et l'opposition des sentiments et des volontés ? Quelles sont au contraire les dispositions favorables? Viennentelles d'un besoin, d'un calcul, d'un désir, etc. ? Se heurtent-elles à des résistances ? De quelle nature sont ces résistances : politiques, morales, intellectuelles? L'ensemble de ces dispositions forme ce qu'on pourrait appeler la « réceptivité » ou « capacité de réception », de sa nature extrêmement variée et inégale.

Schwab a été un des seuls à s'élever jusqu'à ces vues théoriques avant d'étudier les faits eux-mêmes'. Encore s'en est-il tenu à un examen des forces de pénétration. Sur les réceptivités il a surtout présenté des observations historiques -.

J'estime d'autre part qu'il conviendrait de diviser les forces de pénétration en deux grandes classes, suivant qu'elles appartiennent à la lano'ue elle-même — j'appellerais celle-ci forces internes — ou que la langue les trouve en dehors d'elle — j'appellerais ces dernières forces externes ou appuis extérieurs.

Encore ne faut-il pas oublier de considérer que les forces de pénétration, internes ou externes, n'ont point de puissance absolue, et n'aoissent qu'en fonction des réceptivités. Ainsi l'appui d'un gouvernement est chose réelle, considérable; il peut être très efficace, mais au contraire il peut n'être d'aucun soutien, il peut nuire même, en indisposant ou en révoltant une population. Il y a de cet effet vingt exemples. Une belle ordonnance de formes grammaticales constitue une beauté linguistique, une perfection en soi ; l'anglais doit pourtant, en partie au moins, son succès à la facilité que donne la réduction de son système morphologique à qui ne veut en connaître que les éléments. La clarté semble un avantage souverain et qu'on apprécie tout de suite. 11 n'est cependant pas décisif. Certains esprits humains, à certaines époques, n'en ont pas fait le mérite suprême. 11 n'y a rien de plus déconcertant

1. Rappelons qu'il considère les causes générales de la propagation d'une langue (p. 42); qu'il les voit dans la facilité qu'elle offre à ceux qui veulent l'apprendre (p. 43-44), dans ses qualités supérieures et sensibles pour tous, telles que la clarté (p. 44) et la sûreté (pp. 47-ot) ; dans la valeur des écrits où elle a été employée (p. 60); dans la politesse de la nation (p. .^4) ; dans son importance politique (p. 63) et le raffinement des esprits qu'elle a fournis (p. 56-57).

Il examine à ce propos ce que donne la conquête (p 54-65), ou ce que peut un travail systématique en vue de la pénétration (p. 68-69), etc.

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