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CHAPITRE II LES CIRCONSTANCES

Le cosmopolitisme du siècle. — Quoiqu'il fût un peu simple et très faux de présenter le succès du français en Europe comme un accident dû à un concours de circonstances favorables, il demeure certain que son expansion s'est produite à une époque particulièrement propre à la faire accepter et même désirer.

Le xviii* siècle, il est banal aujourd'hui de le répéter, après les historiens et particulièrement après les historiens de la littérature comparée qui ont mis ce fait en pleine lumière, est l'âge d'or du cosmopolitisme moderne.

Assurément l'ancienne catholicité avait été une unité spirituelle. L'identité du dogme, des croyances et des rites avait créé un bloc énorme, dont les masses populaires faisaient, par la croyance au moins, partie intégrante.

Toutefois ce bloc avait ses fissures. Outre que le défaut d'instruction empêchait les gens du commun de prendre une part active aux travaux de l'esprit, les femmes n'y avaient jamais eu qu'un rôle effacé et pour ainsi dire passif.

La Réforme vint, qui divisa ce bloc en deux tronçons. Ce qui séparait protestants et catholiques, c'était quelque chose de plus grave encore que la différence des croyances, savoir l'hostilité des sentiments sur le rôle de l'esprit, une différence dans la façon de croire, et aussi de penser ou de raisonner, qui devait aller s'accentuant de plus en plus.

L'immense république des hommes d'esprit actif qui se forma au xviii" siècle, et qui, malgré les guerres, les batailles, les traités qui divisaient les princes et remaniaient la carte de l'Europe, s'organisa dans la liberté, sans autorité directrice, sans cadres ni hiérarchie, rapprochait hommes et femmes de tout pays dans un commun besoin de se comprendre et de se communiquer; elle s'appuyait, elle aussi, sur une foi, la foi dans le développement de la civilisation et dans le « progrès des lumières ».

Voltaire parlait avec chaleur de cette fraternité et Schiller, d'Allemagne, renverra comme un écho la célèbre phrase où il se fait gloire d'avoir perdu sa patrie pour l'échanger contre le vaste monde (1784)

Parmi les centaines de journaux qui se fondent, plusieurs ont pour programme de collaborer à cette entente. Les créateurs du Journal étranger désirent « rassembler en une seule confédération toutes les républiques particulières dans lesquelles la République des Lettres, divisée jusqu'à ce jour et resserrée pour ainsi dire dans les limites de chaque peuple, reconnaît des bornes que la politique n'a aucun intérêt de lui prescrire, et qu'elle ne doit recevoir que de la nature de l'esprit humain. Le siècle qui doit naître ne sera « plus appelé le siècle d'Auguste ou de Louis XIV, la grande époque de la France ou de l'Italie, ce sera le siècle glorieux de l'Europe entière ».

Toutes sortes d'espoirs et de plans naissent de cette idée fondamentale. Les auteurs de la Bibliothèque Universelle estiment qu'il y a un équilibre à établir entre les productions intellectuelles des diverses nations : « En Allemagne on cultive trop la jurisprudence et les compilations y sont extrêmement à la mode. En Angleterre toutes les professions se mêlent de théologie. En France on épluche des phrases, on compare les poètes, on fait des factums, des mandements, des oraisons funèbres, des discours d'académies. Ce journal universel où l'on fait entrer ce qui se produit de meilleur dans toute l'Europe, tant pour les arts que pour les sciences, sera donc fort utile »', C'était là ni plus ni moins qu'une doctrine, aujourd'hui préconisée pour l'économie d'une Pan-Europe à production régularisée, un vaste trust universel des produits de la pensée à contingentements réglés et fixes, comme on dit de nos jours.

A LA RECHERCHE DE MOYENS DE COMMUNICATION. Il CSt de tOUtC

évidence que les moyens d'établir des communications régulières et faciles devaient être de plus en plus recherchés et étudiés ; ils l'ont été.

Dans les Nouvelles de la République des Lettres et des Arts, Ghamplain de la Blancherie avait émis l'idée d'un Cercle-Musée qui aurait servi de centre de ralliement aux savants et aux artistes du monde entier. Cette sorte d'Institut de Coopération internationale ne fut pas créé. Mais, si le centre de réunion ne pouvait être établi, les correspondances étaient actives et l'emploi d'un idiome

■1. Voir Hatin, Hist. Press., t. II, p. 304-305.

commun qui, sans entrer en concurrence avec les langues particulières, se superposerait à elles, éviterait la gêne et les frais de continuelles traductions, apparaissait comme une nécessité. Montesquieu avait traduit le sentiment de tous en exprimant ce besoin : « La communication des peuples, disait-il, y est si grande (dans les pays étrangers) qu'ils ont absolument besoin d'une langue commune » *.

Rivarol, sans en traiter longuement, a bien vu et a signalé cette nécessité. Schwab a suivi, avec sa précision ordinaire, la formation et le développement de ce qu'il appelle « l'esprit de communication ». Il en a étudié les progrès depuis le temps de la chevalerie jusqu'à la paix de Westphalie. Admettons qu'il y eut là un Congrès où, tout en disputant de leurs intérêts, les puissances « se donnaient la main ». En fait une direction intellectuelle et morale manquait. Qu'on songe à ce chaos qui ne fit que croître jusqu'en 1750. Au Midi une Espagne, jadis redoutable, en pleine décadence, où un descendant de Louis XIV occupa le trône ; une Italie toujours divisée et tirant plus d'autorité de sa gloire passée que de son éclat présent"', une Angleterre encore tout empreinte de l'esprit français, qui allait conquérir, en même temps que la suprématie des mers, l'ascendant que méritait la puissance et l'originalité de son génie ; une Allemagne morcelée, où, des deux principaux Etats, l'un, la vieille monarchie d'Autriche, avait associé au pouvoir suprême un duc de Lorraine, de langue française, pendant que l'autre, la Prusse naissante, était passée aux mains d'un prince tout français de goût; une Hollande accoutumée non seulement à se servir du français pour son commerce, mais à l'employer à sa politique ; une Russie un moment poussée à faire son apprentissage de la vie matérielle sous la direction germanique, cherchant encore des maîtres dans les arts et dans les lettres.

On apercevra que ce n'est pas un « heureux hasard » ^ qui procura à la langue française une suprématie qui n'était qu'une forme de l'ordre imposé par l'état de l'Europe.

Des hommes supérieurs. Descartes, Leibnitz, avaient pensé à créer l'instrument de communication nécessaire, au moyen d'une langue artificielle. L'heure n'en était pas venue. Condorcet a caressé aussi ce rêve, dont il parle dans le Tableau du progrès de V Esprit humain.

\. Isoi/raphie. dans Rev. de Paris, t" „ov. 1906, p. 18.

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