‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 182 sur 330 · Enr. el Rév., t. I, p. l.Ht · texte numérisé non relu

Enr. el Rév., t. I, p. l.Ht

gère ; d'ailleurs le latin n'a pas de termes pour exprimer les vérités mathématiques et physiques qui manquaient aux anciens.

« Il a fallu que les modernes créassent des mots nouveaux pour rendre ces nouvelles idées. C'est un grand inconvénient dans les livres de sciences, et il faut avouer que ce n'est plus guères la peine d'écrire ces livres dans une langue morte, à laquelle il faut toujours ajouter des expressions inconnues à l'antiquité et qui peuvent causer de l'embarras. Le français, qui est la langue courante de l'Europe et qui s'est enrichi de toutes ces expressions nouvelles et nécessaires, est beaucoup plus propre que le latin à répandre dans le monde toutes ces connaissances nouvelles » \

Il ne semblait d'autre part guère possible qu'il y eût deux latins ; d'une part une langue morte, embaumée dans les œuvres de l'antiquité, de l'autre une langue vivante faite d'éléments disparates, où paraîtraient au jour le jour, au fur et à mesure des découvertes, des appendices ajoutés sur le corps primitif, dont les frondaisons finiraient par cacher et dénaturer l'arbre. Une langue vivante a déjà peine à rester elle-même, quand ces parasites l'envahissent ; mais la vie la garde de perdre son caractère, elle rejette ou assimile. Sur un mort rien ne se greffe ".

L'objet des communications. — D'autre part l'objet essentiel des études, des méditations, des rêves de ces citoyens du monde, était tout ce qui intéresse l'humanité, depuis la philosophie spéculative jusqu'aux progrès des métiers, depuis les découvertes de la science pure jusqu'à l'évolution du droit et la constitution des sociétés. On échangeait d'un pays à l'autre doctrines, théories, projets.

Mais, si porté qu'on fût vers ces sujets, déjà bien difficiles pour la plupart à traiter en latin, ils n'étaient pas à eux seuls l'aliment de la conversation et de la correspondance. D'autres matières y tenaient une place au moins égale, c'étaient les arts, les distractions, les modes, etc., tout ce qui formait ce que j'appellerais volontiers l'humanisme mondain.

Or qui ne voit la bouffonnerie, je ne dis pas d'un article, mais même d'une lettre latine sur une forme de (( panier » ou une nouvelle coiffure, voire sur un « vis-à-vis » ou un « phaëton » ? En ces matières, un mot étranger, venu des bords de la Seine ou de la Tamise en même temps qu'un objet, peut paraître exotique d'abord,

i. Préf. hisl. à Newton, Princ. Math., trad. de M""» du Ghâtelet (1756), pp. viii et suiv.

2. Herder eût accepté des solutions de ce genre, le latin étant beaucoup plus apte à ce rôle international que le français (Voir t. IV, p. 427-428).

étrange même, ou au contraire il est accueilli tout de suite et participe à la faveur dont jouit sa nation, de toutes façons il se naturalise ; latin, il aurait l'air d'un fantôme sorti du fond du Styx.

Il a fallu le dévergondage de la réclame contemporaine pour accoutumer les élégantes à un corset Perséphone, et leurs femmes de chambre au Nil melioj^l Le xviii" siècle n'en était pas là.

Qu'il s'agît d'une part quelconque de la vie contemporaine, de danses ou d'étiquette, de mobilier ou de jeux, de compliments ou de bijoux, il n'y avait qu'une langue à laquelle tout cela était pour ainsi dire consubstantiel, qui avait sinon tout créé, du moins tout marqué à son sceau, c'était la langue de la France, si bien que les noms français servaient d'étiquettes de garantie aux produits, aussi bien à ceux qui étaient d'origine étrangère comme berline et chaconne qu'aux bonheur du jour et aux réponse du berger à la bergère, nés « sur les bords fleuris qu'arrose la Seine ».

Mais tenons-nous-en aux choses graves et aux livres sérieux. Même les ouvrages de ce genre, quand ils étaient écrits en latin, perdaient d'année en année de leur clientèle. Un livre latin n'était plus assuré d'aller à tout le public qui pouvait y prendre intérêt. Le français portait plus loin. Formey l'a dit à l'Académie de Berlin : « On a substitué le français au latin, pour rendre l'usage de ces Mémoires plus étendu ».

Je veux bien accepter, à la rigueur, qu'en substituant le français au latin dans les Mémoires de l'Académie de Prusse, Frédéric avait fait un coup d'Etat. 11 avait surtout fait un coup de maître, dans l'intérêt et de son royaume et de la culture générale. D'une part il mettait le corps savant qu'il réorganisait au cœur du mouvement des idées, il le faisait universel ; de l'autre il évitait au monde des chercheurs et des penseurs le danger d'une nouvelle Babel, dont notre temps a vu, au grand dommage de la science, monter les étages, chaos d'idiomes jaloux de leurs droits, dont l'ambition embarrasse les savants et menace la science même.

C'est dans cette situation que le français se présenta, fort à la fois d'une jeune et éclatante gloire littéraire et de la puissance de la monarchie la plus peuplée de l'Europe, organe d'une société dont les qualités étaient les plus estimées de l'époque, reconnues dans toutes les épreuves où on l'avait essayé, apte à tous les emplois, en art comme en politique, parvenu, grâce au travail d'élaboration qu'il avait subi, et qui lui assurait sinon la fixité, du moins la sûreté et la perfection d'une langue morte, à acquérir toutes les qualités nécessaires pour succéder au latin comme langue des études, des recherches, des doctrines et pour s'adapter aux exigences d'un

monde que la France avait porté à la recherche de jouissances délicates et à l'amour des manières polies. Il venait à point, tandis que l'italien, par exemple, avait paru prématurément.

Dernière faveur de la fortune. — Il semblait, il est vrai, y avoir à cette substitution du français au latin, un obstacle, qui, en d'autres temps, eût été insurmontable : le latin s'enseignait partout, on s'en servait même pour enseig'ner. Dans le monde des clercs, il n'était ignoré nulle part. Mais d'abord il n'en était pas de même dans le monde tout court, sauf en certains pays comme la Hongrie et la Pologne. En outre, si le français n'avait pas encore pris place dans beaucoup d'Universités, il pénétrait dans la plupart des maisons d'éducation. Un coup de fortune, qui était un affreux malheur pour la France, vint égaliser les moyens et les chances. Le personnel de maîtres qui lui manquait, la Révocation le fournit. C'est un des points sur lesquels les observateurs ont insisté le plus, avec raison. Quelle que fût alors la propension des Français à aller chercher fortune au dehors, jamais autant de gens de qualité ne s'étaient présentés pour servir dans les grandes maisons '.

Diverses circonstances favorables s'ajoutaient encore à celles dont je viens de faire mention. L'annexion de Strasbourg fournissait aux étrangers qui venaient en France, particulièrement aux Allemands, un gîte d'étape. J'ai montré comment celte grande ville,

1. Vingt auteurs ont fait des Réfugiés les principaux artisans de notre succès. Mais personne n'est allé plus loin que M™* de Cliarrière : « A qui la France doit-elle cet agréable empire qu'elle exerce bien plus sur l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, que sur l'Italie et l'Espagne, à qui si ce n'est à ses réfugiés répandus dans tous les pays protestants ? Sans eux la cour de Berlin n'aurait pas été française, le feu roi de Prusse n'aurait pas écrit en français, son frère, le prince Henri, n'aurait pas entendu avec cette finesse les hommages qui lui ont été rendus en France, il n'y aurait pas répondu avec cette sensibilité ; grâce aux instituteurs français les enfants hollandais et allemands apprennent La Fontaine par cœur, dès qu'ils savent parler, depuis 40 ans les lettres de M™** de Sévigné sont entre les mains de toutes les Allemandes, de toutes les Hollandaises, de toutes les femmes de Suisse un peu bien élevées et le règne de Louis XIV leur est bien plus connu qu'aucune partie de l'histoire de leur propre pays. Lirions-nous aujourd'hui Montesquieu, Voltaire, Buffon, vos édits, vos mémoires, vos remontrances, si votre langue ne nous était pas familière, si votre pays n'était pas une seconde patrie pour la plupart d'entre nous, une patrie que se choississcnt le goût et l'élégance. Dans le temps où Saurin faisait accourir à ses sermons tout le beau monde de la Haye, plusieurs Français et Françaises de qualité y donnaient la prévention la plus favorable pour leur nation, et les reparties fines de M"^ de Danjeau, les jugements qu'elle portait sur les gens et les ouvrages, étaient cités dans toute la Hollande. Deux parentes du Duc de la Rochefoucauld furent gouvernantes d'enfants chez des gens de qualité à Ltrecht ; d'autres filles de condition, pleines d'esprit et de mérite, y tenaient une école au commencement du siècle, et, vers l'an 1720, des jeunes gens des deux sexes jouèrent chez elles Iphigénie de Racine. Je le demande : ces émanations de la France ne doivent-elles pas avoir contribué infiniment à vous faire régner sur les esprits des peuples ovi elles furent portées ? « (^Observations et conjectures politiques, 1787, livre VI ; voir Ph. Godet, .!/'"« de Charriere. t. I, p. 394-395).

longtemps avant d'être réunie au royaume, s'ouvrait à toute une jeunesse désireuse d'apprendre notre langue. Plus que jamais, alors qu'elle fut annexée, elle joua ce rôle. C'était un pont où l'on vit passer Talleyrand, Narbonne, Ségur, Tracy, Rayneval, Bignon, où sont venus d'autre part Goethe et Herder, et aussi Metternich et Cobentzl. Montbéliard, au Wurtemberg, était dans une plus faible mesure un autre point de rencontre du même genre, et aussi Neuchàtel, qui appartenait à la Prusse. Sur d'autres frontières, d'autres villes jouaient un rôle analogue, ainsi Douai.

Ajouterai-je qu'avec son réseau de routes, qui est l'honneur des ingénieurs de Louis XV, la France offrait aux visiteurs des communications sures, faciles, relativement rapides, qui attiraient les étrangers et ajoutaient singulièrement aux avantages que sa situation géographique assurait à notre pays ?

Page 1