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CHAPITRE III LES RÉCEPTIVITÉS

Premières considérations. — Les réceptivités sont extrêmement variables en degré ; elles vont de l'enthousiasme à la simple résignation. Or la vague envahissante ne pénètre qu'en fonction de la perméabilité des différents terrains. Tout contribue à en augmenter ou à en réduire les effets : l'état politique, les croyances religieuses, l'organisation sociale, la vie intellectuelle, le développement du génie du pays, le caractère des indigènes, l'avancement de leur langue. C'est toute une géographie mouvante, qu il faudrait connaître, avant de vouloir rien expliquer.

Ne considérons que quelques-unes des particularités qui peuvent se présenter. Il est d'abord manifeste que le morcellement d'un pays, auquel souvent correspond un morcellement linguistique, affaiblit la résistance de parlers émiettés, tandis qu'un rapprochement qui les fond dans une langue ou même dans ce qu'on appelait jadis un dialecte, augmente les chances qu'ils ont de ne pas se laisser entamer. Nul doute par exemple que l'Allemagne du traité de Westphalie, qui jusqu'au milieu du xv!!!*^ siècle hésita sur le dialecte auquel devait être attribuée la prééminence, ne fût diminuée dans sa résistance, faute de cohésion ; plusieurs des concurrents de Berlin s'en sont plaints.

Au contraire l'esprit de nationalité, fort proche d'une sorte de patriotisme philologique, tel qu'on le vit se répandre en Allemagne ou en Italie au début du xix* siècle, est tout à fait défavorable à des abandons comme ceux dont on fut témoin sous Frédéric II. Il arrive alors que la langue indigène apparaît comme une sauvegarde de la patrie. En ce cas le sentiment d'attachement s'exaspère et tourne à une passion exclusive, contre laquelle rien ne saurait plus prévaloir. C'est là surtout ce qui arriva, lors du premier Empire, en Europe, où on vit se déchaîner une sorte de révolte contre la langue française, menace pour les patries.

Il faut tenir compte ensuite de la répartition géographique de la

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population dans le pays de pénétration, de l'état des communications, etc. Il est bien évident que l'existence de centres d'où se répandra ensuite l'idiome importé est très favorable à celui-ci. Un des obstacles à la diffusion en France même de la langue nationale dans des pays comme la Bretagne, aux hameaux disséminés, doit être cherchée là, aussi bien que dans le caractère traditionaliste des indigènes.

Influence de l'état social. — L'état social est peut-être plus important encore. C'est le plus souvent le goût qu'éprouve une aristocratie pour une vie matérielle ou intellectuelle ou morale plus recherchée qui introduit un idiome étranger, porteur d'une culture plus haute.

L'absence de cette classe qui mène la mode, sinon la pensée ou bien le défaut chez elle d'aspirations de ce genre empêchent la séduction de s'exercer. D'autre part l'entraînement se généralise d'autant plus que la masse est de caractère grégaire et d'une docilité traditionnelle '. Des Cours allemandes seront de véritables écoles de francisation, qui, à défaut de doctrines, fourniront modèles et exemples, tandis que la vague du dehors se heurtera, comme il est arrivé en Suisse, où l'indépendance était de tradition, à l'indifférence, ou bien, comme en Angleterre, à des oppositons d'idées, de convictions religieuses, morales, sociales, entre la bourgeoisie et les lords.

11 est presque superflu de rappeler combien une littérature ancienne et riche, où certaines œuvres sont le régal des esprits cultivés, où d'autres, plus populaires, reflètent avec fidélité l'esprit et les sentiments de la masse, constitue une sauvegarde contre l'envahissement de la production étrangère. Le langage, qui a servi d'expression aux écrivains indigènes, est consacré et sacré. Il apparaît comme la forme même de l'esprit de la race. Tout ce qui le menace dans sa possession est considéré comme un danger et devient suspect ; on s'attache à lui avec un amour que révolte une pression violente et directe, qu'alarme même une action sournoise et d'apparence inoffensive. Ainsi en fut-il en Italie, où l'influence française, dès le début, se heurta à des résistances invincibles, comme si le toscan, avant qu'il y eût une nation, fût déjà une forme essentielle du lien national, le soutien d'aspirations encore mal définies, orgueil du passé et espoir de l'avenir.

Au contraire, là où le génie de la race ne s'est pas éveillé, le

1. Voir plus haut sur l'influence d'un Frédéric F, f" 145 v» ; C, f"* 168 vo-169 r". I, O, P, ont parlé de l'autorité des princes ; N de la docilité des foules (f° 96 v»).

parler traditionnel n'a pour se maintenir que la force de l'habitude et un instinct sentimental, puissant peut-être, mais incapable d'une opposition méthodique.

Dans cet ordre d'idées, il y a lieu de tenir grand compte aussi de l'état de l'enseignement. Là où existent des écoles de tout degré, bien organisées, que fréquente l'enfant du peuple comme le « clerc », tout le monde reçoit, plus ou moins fortement, l'empreinte que l'esprit national a donnée à la langue et dont la langue à son tour marque l'esprit national. C'est là un état de choses peu favorable aux envahissements extérieurs. Au contraire, là où les écoles supérieures se désintéressent de l'idiome du pays, où les petites écoles bornent leur ambition à répandre des notions religieuses, à préparer aux travaux manuels et aux soins du ménage, la proie est pour ainsi dire sans défense.

Enfin des différences de caractère déterminent des dispositions opposées. L'amour-propre, l'orgueil, si l'on veut, enferment souvent des peuples dans le cercle de leurs idées propres, au point de les rendre incapables de reconnaître la valeur du génie étranger. Ce parti pris se faisait sentir fortement en Espagne et gardait une société, engouée de son passé de force et de gloire, d'un abandon excessif. Ailleurs, comme Schwab l'a montré excellemment, l'imagination, « frappée de l'existence d'un grand peuple, exagère facilement des objets qu'on ne peut du reste pas « mesurer avec le compas géométrique » \ Elle auréole et éblouit.

11 va sans dire que, pour la clarté de ces considérations, nous isolons ce qui est au contraire mêlé dans la vie et que les résultats sont aussi complexes que les causes qui les produisent.

On ne saurait reprocher aux concurrents de Berlin de n'avoir pas su classer une masse de faits qu'ils ne pouvaient ni connaître ni contrôler, dont personne aujourd'hui encore ne saurait se flatter d'exposer le détail exact et critique. Car, même en amassant ces faits, ils ne révéleraient pas sûrement l'état psychologique des peuples chez qui le français s'était généralisé. Il se produit dans les esprits des phénomènes qui n'ont rien à voir avec le raisonnement et le calcul, qui pourtant comptent. L'influence d'une mode est une forme de suggestion contagieuse qui agit sur l'imagination et le sentiment. On ne juge plus, on n'admire même pas toujours, et pourtant on suit, sans savoir soi-même pourquoi.

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