CHAPITRE IV LES APPUIS EXTÉRIEURS
Religion. — Dans une affaire spirituelle telle que celle qui nous occupe, la religion peut, à l'occasion, jouer un rôle considérable. La christianisation contribua certainement à l'unification du monde romain et à l'extension du latin ; lislamisme a été la cause de l'extension de l'arabe dans l'Afrique du Nord.
Il serait faux de soutenir que la langue française a profité dans les pays catholiques de la communauté de foi qui unissait la France à l'Espagne ou à l'Italie ; ce n'est pas non plus parce que l'Eglise de Calvin parlait français que notre langue fit la conquête de pays luthériens.
Ce n'est pas en raison des affinités religieuses, mais plutôt en dépit de l'opposition des croyances, que le français a gagné des fidèles.
Quant à l'irréligion que les libertins de France répandirent au xviii" siècle, si elle attira vers nous quelques-uns des esprits libres d'Angleterre et d'ailleurs, elle apparut à bien des croyants comme une menace. Si on considère l'ensemble de l'Europe, il serait excessif de prétendre qu'elle valut à notre langue une faveur déclarée.
Politique. — Le règne de Louis XV n'a pas été marqué par des victoires retentissantes, et, si le roi de Prusse Frédéric II s'était francisé et tendait à franciser son royaume, ce n'est pas qu'il ait été vaincu à Rossbach. Le succès de la guerre d'Amérique vint bien tard, et ne produisit en ce sens aucun effet, même aux Etats-Unis.
Pourtant un grand nombre des concurrents de Berlin et des hommes qui ont parlé du sujet que nous traitons ont attribué à la royauté française une grande part dans la diffusion de la langue au dehors.
La chose est toute naturelle. En France même, combien de préfaces et de dédicaces où l'on exalte les services rendus aux Lettres par le Roi ! Les flagorneurs et les quémandeurs se donnent le mot.
Un des apologistes les plus éminents du français avait érigé en prétendues lois les concordances qu'il croyait avoir observées : « Il y a une certaine fatalité qui joint ordinairement ensemble l'excellence des armes et celle des lettres, et qui fait que la langue des peuples est dans la plus haute splendeur sous les règnes de leurs plus grands rois » '. Si l'on n'a le plus souvent parlé que des lettres et non de la langue, c'est qu'on n'a point pensé à les séparer. Encore ne faudrait-il pas de longues recherches pour trouver des pages où les services rendus à l'idiome lui-même ont été mis aux nues. « Le sort de la langue française » du chevalier Lionnière, Seigneur de Rionville, en est un exemple : « La langue françoise, dit-il, a suivi la Monarchie comme pas à pas, et est montée avec elle par degrez au sommet de la perfection, tant il est vrai que le sort de l'une et de l'autre est semblable, et que leurs malheurs, ou
leurs avantages sont toujours communs, toujours inséparables La
perfection de cette Langue étoit réservée au Règne de Louis le Grand; il étoit bien juste qu'elle se ressentît du bonheur de la Nation qui la parle, et que, sous ce Prince merveilleux, elle trouvât, comme elle, tout ce qui lui manquoit, pour-être de toutes les Langues la plus polie et la plus noble ».
« Cette conformité, et tous les justes rapports qui se trouvent toujours entre les progrez des Langues et des Monarchies, est assurément un de ces ordres secrets de la Nature, que l'on ne connoit que par l'harmonie et la convenance de ses effets... » ■. C'était là souvent de la rhétorique de Cour, d'antichambre, et d'Académie, mais pas toujours. L'anonyme qui écrit à M. Remond de Sainte- Albine sur l'orthographe française, au milieu du xviii^ siècle, n'a rien à espérer de Louis XIV, et il dit : « La perfection de la Langue, Monsieur, est une des choses qui doit le plus intéresser la politique d'un Etat. Louis XIV, qui avoit des idées justes sur toutes choses, convaincu de ce principe, honora d'une protection particulière l'Académie Françoise, sentant combien ce Corps seroit avantageux à la gloire de la Monarchie. C'est lui, en effet, à qui nous sommes redevables de la perfection de notre Langue, et qui l'a rendue, pour ainsi dire, la Langue de convention de toute l'Europe » ^.
Algarotti, lui aussi, considérait que la langue française devait plus aux armes victorieuses de la nation qu'à ses qualités propres^.
1. Rép. aux discours de réception de l'abbé Biçjnon et de La Bruyère à l'Académie française, le \o juin 1693, clans Baldcn., Uniu., p. 3.