LES APPUIS EXTÉRIEURS
Et le chevalier Rutlidge érigeait cette idée en doctrine : « Lorsque la langue d'un peuple, dit-il, devient plus générale que celle d'un autre, nous n'en devons pas tant chercher la cause dans son excellence que dans les considérations politiques qui peuvent opérer cet effet. Quand une grande nation brille avec éclat et étend sa puissance par ses conquêtes et ses établissements, il est naturel que le monde en prenne connaissance, et il s'ensuit nécessairement que l'usage de sa langue s'étende à proportion de la correspondance que ses acquisitions et la multiplicité des affaires forcent d'avoir
avec elle D'où l'on peut conclure que l'extension de la langue
française, ce motif si souvent plaidé en sa faveur, au lieu de nous convaincre de son excellence et de la préférence qu'elle mérite, a un effet contraire et sert plutôt à nous rappeler l'ambition et l'inquiétude qui sont la vraie et injuste origine de cette vaste extension » '.
Assurément, en bonne critique historique, on est porté à croire ce que dit Marivaux, dans son Discours de réception (4 février 1743), de l'inefficacité des succès militaires et de la vanité des conquêtes, alors qu'il s'agit de l'influence à exercer sur les esprits : « Des ennemis humiliés et vaincus aiment-ils à parler la langue de leur vainqueur, quand la nécessité de s'en servir est passée? Des rois inquiets et jaloux la préfèrent-ils à la leur »"?
11 n'en reste pas moins qu'il faut expliquer comment tant de gens, surtout en Allemagne, ont attribué une si grande importance à Louis XIY. Il semble que d'abord ils étaient hantés par le souvenir des Romains, dont ils ont parlé plusieurs fois, imposant leur langue par la force de leur politique. En outre, comme la plupart appartenaient vraisemblablement à des Etats faibles, ils étaient portés à grandir par l'imagination l'action d'une puissance considérable, qui avait menacé de dominer l'Europe. Cette idée entretenait en eux de secrets espoirs.
Les faits que j'ai rapportés dans cette histoire me dispensent de remettre ici les choses au point. Je n'en rappellerai qu'un, c'est que le Roi ne s'intéressait même pas à ce qu'un traité de paix fût rédigé en française Événement important cependant, Louis XIV n'en aperçut pas les conséquences. Richelieu et Colbert avaient eu ce qu'on appellerait aujourd'hui une politique de la langue, mais à l'intérieur du domaine, dans les pays acquis et qu'on voulait colo-
1. Essai sur le caraclcre el les mœurs des Français comparés à ceux des Anglais, p. 27-2; cf. Année lia., 4778, t. VIII (dans Balden., Univ., p. 4). i. Dans Balden., Univ., p. 6.