‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 194 sur 330 · Lett., XCVI, t. II, p · texte numérisé non relu

Lett., XCVI, t. II, p

éclairé ceux qui ne sont pas venus chez nous, la France envoyait au dehors des hommes et même des femmes, qui apportaient avec eux quelque chose de l'esprit de Paris. Elle s'exportait'.

Robison a vu très clairement l'entrain avec lequel toute la société française s'était donné spontanément, comme une mission, la charge et l'agrément de répandre dans le monde la haute culture dont elle s'était imprégnée : « Les Français sont arrivés à se considérer comme les instructeurs du monde pour tout ce qui est ornement de la vie, et, se sentant admis comme tels, ils ont formé leurs manières en plein accord avec la plus condescendante complaisance pour tous ceux qui leur reconnaissent cette supériorité.

« Charmés à un haut degré de ce rôle, ils sont devenus missionnaires zélés du raffinement dans toutes les catégories de la recherche humaine. Ils ont ramené cet emploi d'apôtre à un svstème qu'ils

poursuivent avec ardeur et délice C'était le but proclamé (un

grand et magnifique but) du grand Colbert, de faire de la Cour de Louis XIV la source du raffinement humain, et de Paris l'Athènes de l'Europe » '.

Un Descartes ou plus tard un Voltaire, un Maupertuis, allaient

i. Sorel l'a dit dans une page qui mérite d'être citée ici : « Les livres n'auraient pas suffi à cette œuvre ; il y faut la parole animée, la propagande vivante, les émissaires enfin. Ils sont légion, ils se disséminent dans toute l'Europe. Voltaire donne le signal : Diderot parcourt la Hollande et pousse jusqu'en Russie ; d'Alembert promène par le monde son esprit lumineux, Ravnal sa « providence «, Condillac sa méthode et tous ses merveilleux appareils de précision. Quant aux demi-dieux nomades, la liste en serait trop longue. 11 v a dans cette étonnante génération comme une sorte de fièvre qui l'invite au voyage et la pousse à se répandre. Tel Bernardin de Saint-Pierre, qui se met en roule pour remplir en Russie le rôle de législateur, vagabonde en Pologne et clicrche au milieu des mécomptes, dans ces pavs ingrats, le génie qu'il ne devait trouver qu'à l'île de France. Ttl Dumouricz que l'on voit errer sur tous les chemins de traverse et s'arrêter à toutes les luMelleries : parlant pour l'Italie la besace au dos, le bàlon à la main ; s'exerçant en Espagne à l'intrigue, en Corse à la guerre civile, en Pologne aux révolutions, en attendant l'heure oii le hasard mettra dans ses mains l'honneur et la fortune de sa patrie. Aux maîtres que l'on appelle et que l'on fête, aux inconnus qui battent l'estrade et frappent à la porte, se joignent les curieux, ceux qui veulent voir le monde, s'exercer et s'instruire. Ajoutez encore les étrangers cosmopolites, diplomates, militaires, savants, etc., etc., qui se font dans cette France dispersée une sorte de patrie de convention, de Maurice de Saxe à Milord Maréchal et à Grimm. La France en attire le plus qu'elle peut ; un instant il fut question d'embaucher Gœlhe, alors étudiant, pour la chancellerie allemande de Versailles. Enfin le bruyant et confus essaim des nouvellistes, gazetiers... et agioteurs de toute denrée, qui, pour travailler dans les bas-fonds, n'en creusent pas moins à leur manière, le lit oii couleront les grandes eaux » (^L'Europe et la Rév., t. I, p. 1do-1o6).

2. J. Robison, Proofs of conspiracv, p. 8 de l'Introduction à la o** édition. Dublin,

Cf. Robinet (Considérations sur l'état présent de la lilt. en Europe, p. 42i) : « Les mœurs françaises sont celles de l'Europe. La politesse les a introduites dans toutes les cours : l'agrément les y retient. En Espagne, en Italie, en Angleterre on trouve des petits-maîtres et des beaux-esprits.

Cette espèce, la plus plaisante de la société, est partout la même. Paris en a fourni le moule.... Le marquis de Molière est goûté dans toute l'Europe, parce que toute l'Europe en a l'original sous les yeux... ».

faire à l'étranger tout autre chose que de montrer le pavillon. Chez ceux des nôtres qui emplissaient l'Europe, s'il y avait une tourbe, il se trouvait aussi des gens qui, à divers degrés, conservaient et avaient le droit de conserver avec leur dignité personnelle un certain orgueil de leur patrie. Ils se présentaient surtout eux-mêmes, cela est évident, mais se paraient aussi de leur caractère de Français, qui les servait et qui, s'ils en étaient dignes, ajoutait quelque chose à leur prestige et au prestige national.

Or aucun d'eux ou presque aucun n'a appris les langues étrangères. Ce parti pris ne manqua pas de trouver des censeurs, mais il n'était pas nuisible à notre langue, dont la connaissance était nécessaire pour profiter du contact de ces hôtes.

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