‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 195 sur 330 · CHAPITRE VI LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LA LITTÉRATURE

Je n'ai parlé jusqu'ici que de la société française. Nous avions encore autre chose à offrir aux curiosités intelligentes. C'était cet ensemble d'œuvres littéraires de toutes sortes, trésors de science, de raison, de pensée ou d'art, précieux soit pour la recherche, soit pour la vie, soit pour la jouissance de la beauté, suprême besoin des âmes d'élite. Elles étaient aussi nombreuses et aussi éclatantes que toutes celles qu'on avait vu paraître n'importe où, à n'importe quelle époque, dans le court espace d'un siècle et demi. Il est inutile d'en montrer le prix.

C'est chose superflue aussi que de prouver la nécessité d'un apprentissage de la langue, qui s'impose à quiconque veut goûter pleinement une littérature. Des traductions ne suffisent pas ; elles n'apaisent pas le désir d'une connaissance léelle et exacte ; elles l'exaspèrent plutôt, en le trompant.

L'infériorité d'une version, si bonne qu'elle soit, éclate particulièrement quand il s'agit de faire passer d'une langue à l'autre ce qu'on appelle l'esprit. L'esprit français n'est ni l'humour anglais ni le witz allemand. Chacun d'eux parle sa langue et rien qu'elle.

Au reste, si actifs que soient les traducteurs, ils ne peuvent donner que quelques œuvres, choisies suivant leur goût ou, ce qui est pire encore, suivant les chances de succès et de vente. Il est de toute impossibilité de suivre par leur moyen la production d'une époque un peu féconde. Qu'on pense aux années qui ont suivi 1760 ! Pour tenir l'Europe au courant, il eût fallu non un collège de traducteurs, mais une manufacture.

Est-il vrai pourtant que ce soit surtout l'attrait de notre littérature qui a fait le succès de notre langue en Europe ? Je me permets d'observer d'abord que, dans notre monde moderne, peu de passionnés d'Ibsen ou de Tolstoï ont eu le courage d'apprendre soit le norvégien, soit le russe. Au xvm* siècle avait-on une propension ou des facilités plus grandes pour étudier les langues étrangères, de

façon à aller aux textes originaux ? C'est bien douteux, mais accordons-le. Cependant, on a joué à Raguse, nous l'avons vu, beaucoup de comédies de Molière et il ne semble pas que de nombreux Dalmates se soient mis au français.

Malgré cela d'excellents juges, comme Baldensperger, professent l'opinion que j'examine'. Et il faut convenir qu'ils ont pour eux les témoignages des principaux écrivains français du xvin* siècle.

Dès 1723 l'abbé d'Olivet posait la thèse : « Par nos livres nous avons rendu notre langue chère aux étrangers ». Voltaire l'a non seulement adoptée ", mais, sans doute avec le sentiment que quelque chose de ce mérite rejaillirait sur lui, il l'a défendue avec emportement. On trouvera tous les passages de ses écrits et de ses lettres réunis dans l'article de F. Baldensperger, auquel je fais allusion. L'apostrophe du Z)isco?//"s«7/.r Welc/ies est wéhémente ; les Français y sont accusés de se prévaloir d'une gloire que seuls leurs grands auteurs ont le droit de revendiquer : « Vous vous applaudissez de voir votre langue presque aussi universelle que le furent autrefois le grec et le latin. A qui en êtes-vous redevables, je vous prie? A une vingtaine de bons écrivains que vous avez presque tous ou négligés, ou persécutés ou harcelés pendant leur vie 0 Français, je

me fais un plaisir d'admirer avec vous vos grands poètes ; ce sont eux principalement qui ont porté votre langue jusque sous le cercle polaire, et qui ont forcé des Italiens et des Espagnols même à l'apprendre ».

Si ailleurs le ton est moins lyrique et moins satirique, la doctrine n'est pas moins ferme. On en trouve l'affirmation répétée depuis les Lettres à Milord Her^>ey en 1740 et le Discours de réception de i7U6 jusqu'à la Dédicace d'Irène. Elle est dans le Siècle de Louis XIV ^ ; l'auteur l'avait exprimée à d'Olivet^, Duclos ' et opposée à Deodati de Tovazzi ".

Rousseau expliquait par l'estime qu'il avait pour nos bons livres l'amour qu'il portait h la nation française : « mes lectures continuées et toujours tirées de la même nation nourrissoient mon affection pour elle, et m'en firent ensuite une passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m'étoit pas particulière, et qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation

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