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qui aimoit la lecture et qui cultivoit les lettres, elle balançoit la haine générale qu'inspire l'air avantageux des François. Les romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les pays, leurs chefs-d'œuvres dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs théâtres. .., l'excellent gôut de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont ; et dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs Auteurs et leurs Philosophes soutenir la gloire du nom François ternie par leurs guerriers »'.
D'autres écrivains, dont il ne vaut guère la peine de parler après ceux-là, l'abbé Leblanc ^ l'abbé Goyer ^, Desfontaines, etc., se sont rangés à cette manière d'expliquer notre influence.
L'Encyclopédie aussi l'a faite sienne : « Le xvii^ siècle et le xviii* siècle ont produit, dit-elle, dans notre langue tant d'ouvrages admirables en tout genre qu'elle est devenue nécessairement la langue des nations et des cours de l'Europe » '".
L'unanimité des témoignages fait impression. Il conviendrait cependant de tenir compte des opinions plus réservées des étrangers eux-mêmes qui ont eu à donner leurs raisons. Frédéric II, que personne ne peut accuser de tiédeur, est moins absolu que Voltaire. « Si le français, dit-il, se répandit dans toute l'Europe, ce fut en partie pour l'amour des bons auteurs ». La réserve mérite d'être' soulignée. La suite de la phrase vaut aussi d'être retenue ; le roi ajoute : « même pour les bonnes traductions des anciens qu'on y trouvait » °.
Et ceci nous conduit dans un ordre de considérations particulières, où le génie créateur français n'a plus aucune part.
\. Confes., liv. V. Cf. Noav. Hél., liv. XLII.
2. « M. Guttrie prétend que c'est l'iiniversalitc de notre Langue qui a mis nos Poëtes à la mode, mais il ne prend pas garde qu'il en avoue plus qu'il en devroit avouer pour la Thèse qu'il entreprend de soutenir : en effet ne sont-ce pas les excellens Ouvrages de toute espèce qui ont été composes dans cette Langue qui l'ont rendue universelle ? « (Lei/. de l'abbé Leblanc, historiog. des bastimens du roi. Amsterdam, 4751, t. I, p. xxxv).
3. Noav. observ. sur l'Angleterre dans OEuvres, t. V, p. 223.
4. Art. Lan(j. fr. et langue; cf. Balden., Univ., p. 13. On comparera l'apostrophe de Prémontval :
« Eli ! qu'importe le plus ou moins de mérite de notre langue en soi, si parle génie de nos auteurs elle a joui incontestablement de la supériorité sur toutes les autres pendant plus d'un siècle ? C'est cette supériorité, François, que je vous exhorte à maintenir de toutes vos forces ; car je vous avertis qu'elle vous échappe. C'est celte supériorité, Allemans, Anglois, Danois, Russes mêmes, que je vous conseille de disputer, et vous le pouvez avec succès, si vous vous y prenez comme il convient. Voyez ce que nos auteurs ont exécuté avec un instrument assez médiocre. Quels chefd'œuvres I et quelle gloire pour ceux qui les ont produits ! J'oserois presque dire qu'il leur a manqué une langue ; au lieu qu'à la plupart des autres langues, il a manqué lontems, ou il manque encore des génies pour les employer « ^Préservatif contre la corruption delà langue française..., t. I,p. 242).
5. De la lilt. ail. (Deutsche Litieraturdenkmale, n° 1(3, p. 36).
Histoire de la langue française. Vlll, 2. 64
Au contraire mon lecteur a pu remarquer, au cours du résumé que j'ai fait ci-dessus des dissertations présentées au Concours de Berlin, combien les auteurs, sauf quelques rares exceptions, ont peu et mal parlé de notre littérature. Mettons à part Rivarol, qui est français, et Schwab, qui s'est montré un vrai critique. Sauf un ou deux, parmi les seize autres (dont Eberhard et G), personne n'a mis notre littérature au rang que lui méritait son caractère et sa grandeur. On ne l'a pas ignorée ; pis que cela, on l'a méconnue. Nulle part ou presque nulle part une phrase qui reflète une émotion d'art, qui prouve qu'on ait goûté la sublimité des uns ou le charme des autres. On dirait des copies de bacheliers, pâles reflets de manuels, vides de sentiments et d'idées personnelles. Tous ces concurrents étaient-ils donc des griraauds ? X'avaient-ils même pas près d'eux un prêtre qui ait frémi en écoutant Tartuffe, une femme qui ait pleuré des angoisses de Phèdre devant son destin, ou qui ait compati aux douleurs de la nouvelle Héloïse, voire de Manon ? Peut-être. En tous cas il est bien difficile d'accorder cette froideur avec la théorie qui veut que l'enthousiasme pour nos œuvres ait été le fondement de la popularité de notre langue.
Il est parlé du goût français, mais c'est à propos de confort et de 'luxe. Seul à peu près Eberhard et un concurrent, qui écrit en français, le mettent à sa place, qui est la première : « Dans tous les Etats comme en France s'est répandu ce que nous appelions le bon gôut, et c'est ce bon gôut, c'est à dire ce sentiment du Vrai, qui mit toutes les nations en Etat de connoître et d'apprécier le vrai mérite de la Langue Françoise » '. Schwab se distingue de tous sous ce rapport'. Et cependant n'était-ce pas là une qualité essentielle, intimement liée à l'esprit de société qui avait fait de la littérature française l'éducatrice générale de la bonne compagnie ?
On se tait de même sur l'esprit de mesure, caractéristique de la race et du sacrifice qu'elle lui a fait de certaines originalités. Seraitce que déjà on appréciait en Allemagne violences et excentricités ?■
J'irai plus loin. Le caractère profondément humain qui donnait à tant de nos écrits une valeur et une portée générale n'a pas été mis en lumière. Eberhard seul a aperçu que c'était là ce qui permettait à la France de prétendre à la succession de l'Antiquité ^ et il n'v a pas insisté. On ne saurait trop marquer l'importance de cette observation : Le caractère essentiel de la littérature française classique, celui qui méritait de la rendre universelle, reste inaperçu^